Etre ou ne pas être...civilisé
: le dilemme des élites arabes
Par Omar Benderra, Liwa
Sardjane mardi 7 février 2006 www.oumma.com/
Cela n’a pas raté
! Les élites arabes ‘’éclairées’’
(au pétrole lampant ?) sont conviées à
se tenir au large de la vague d’indignation qui
parcourt le monde islamique suite à la publication
à répétition de caricatures du prophète
Mohamed. Beaucoup d’intellectuels arabes, soulagés
que les américains aient choisi de ne pas en rajouter,
sont bombardés de messages pressants émanant
des centres éblouissants de la culture européenne.
Interprété
sur des modes divers, le discours aux intellectuels arabes
est d’une teneur curieusement identique : «
Distinguez-vous, ne joignez pas vos voix aux concerts
paranoïaques et démagogiques de vos populations
et défendez plutôt le caractère indivisible
de cette liberté d’expression qui vous fait
cruellement défaut ». « Ce n’est
qu’une ‘’bêtise’’,
mais on a le droit de publier ça » dixit
Robert Ménard le président de RSF...
« Relativisez donc,
souriez plutôt que de verser dans l’outrance
manifestante et boycotteuse ! » Et sur un ton parfois
comminatoire, souvent onctueux, l’interpellation
des élites arabes prend l’aspect d’une
bizarre supplique « Apparaissez enfin pour ce que
vous êtes vraiment : devenez enfin cette excellente
élite que nous aimerions tant aimer, ne hurlez
pas avec la meute ! » Il est rappelé à
ceux qui l’aurait perdu de vue, que le sens de la
mesure, de la nuance et de la distanciation critique sont
les marques distinctives de la Civilisation Moderne.
Dans les cercles arabes
en prise permanente sur les discours occidentaux, l’épître
a été entendue et rapidement décryptée.
En effet, les termes du contrat se résument très
lapidairement : si nous, élites indigènes,
nous battons dans un monde musulman où la liberté
d’expression est partout bâillonnée
et embastillée, il nous faut être «
conséquents ». Et défendre cette liberté
ailleurs.
Voilà que l’Europe
qui, dans son immense mansuétude, voudrait paraît-il
nous hisser à son niveau, nous enjoint de choisir
d’être à sa hauteur et de saisir l’occasion
inespérée d’obtenir le label occidental
de l’indépendance d’esprit et du courage
politique. Valeurs intrinsèques de la Seule Vraie
Civilisation Authentique, si éloignées de
la médiocrité passéiste et de l’intolérance
grégaire dans lesquelles se complaisent nos masses.
A nos élites donc,
catégorie reconnue at least, cette inestimable
attestation de bonne conduite qui les propulserait dans
les fourgons de l’axe du bien, auxquels n’accèdent,
c’est bien connu, que ceux capables de sens critique
et de réalisme.
Osons franchir le pas
et entrons de plain-pied dans la civilisation ! Il y a
ainsi des strapontins académiques et les palmes
qui y sont associées, des demi-mondanités
médiatiques circonstancielles, bref, des places
de supplétifs à prendre. Faute de burnous
rouges ( la caïdat administratif étant démodé)
pour les nouveaux arabes de service promus au rang d’aimables
demi-civilisés il y aura sans doute d’intéressantes
gratifications... Et - pourquoi pas ? - sans attendre
un problématique au-delà, les frigorifiques
Vénus Vikings en prime ! On a les houris du temps
jadis qu’on peut...
Défendez la liberté
d’expression, nous est-il répété,
faute de quoi vous ne confirmeriez que votre irréductible
« barbarité », votre propension au
communautarisme et aux scléroses identitaires,
bref votre générique refus de la Modernité.
Malgré l’indéniable
compétence didactique de ses promoteurs et leurs
relais innombrables, on enregistre peu de candidats à
l’enrôlement dans ce qui s’apparente
à une tentative de « vietnamisation »
(des arabes s’opposant à des arabes) de la
guerre de la liberté d’expression déclarée
par l’axe du bien. Peu de volontaires donc, bien
que la proposition soit tentante et la rémunération
assurément substantielle.
Même nos éradicateurs
institutionnels, usuellement si prompts à clamer
leur fervent désir d’extermination des islamistes
restent discrets. Les associatifs assimilés du
combat anti-intégriste sponsorisé sont imperceptibles.
C’est que l’élite
arabe « éclairée » (au gaz de
ville ?) même la plus anesthésiée
n’ignore pas qu’on n’a pas le droit
de tout dire en Occident - que des tabous en acier trempé
existent bel et bien - et que la liste est longue de ceux
radicalement excommuniés pour infraction aux règles
exprimées ou tacites de l’expression publique
démocratiquement autorisée.
C’est que d’emblée
l’offre adressée urbi et orbi paraît
ce qu’elle est : un marché de dupes.
Comme, inter alia, les
spasmes scripturaux d’une Fallaci ou les confusions
à l’insu de son plein gré de Finkielkraut,
les dessins danois ne sont pas que de la « bêtise
» : ils sont précisément l’expression
limpide d’une stigmatisation de masse.
Croquer Ben Laden dans
toutes les postures imaginables ne suscitera de réactions
émues que chez une marge infime des musulmans.
Dépeindre le prophète de l’Islam sous
les traits de l’assassin, c’est induire par
amalgame « décomplexé » que
l’ensemble d’une branche de l’humanité
- avec ses croyants, ses incroyants, ses laïcs, ses
athées et ses tout ce que l’on voudra, même
ses élites violemment éclairées ces
jours-ci - sont des criminels potentiels, que l’Islam
est fondamentalement sanguinaire et menace la paix du
monde.
Nulle ‘’bêtise’’
dans cette assertion, mais l’expression politique
libérée d’un racisme totalisant, pathologique
et ridiculement inculte.
Cette énième
péripétie d’une campagne qui dure
depuis des années est l’avatar pasteurisé,
clean, de Radio Mille Collines. Un avatar tout aussi hideux,
hypocritement drapé dans les vertueux oripeaux
d’une liberté d’expression à
géométrie variable.
Qui ne souvient de l’illustre
réplique shakespearienne « Il y a quelque
chose de pourri au Royaume du Danemark... » Pas
seulement.
Liwa Sardjane Journaliste
Du même auteur,
à lire en ligne sur Oumma.com :
* Etre ou ne pas être...civilisé
: le dilemme des élites arabes
Omar Benderra Economiste,
ancien directeur de la Banque d’Algérie
Du même auteur,
à lire en ligne sur Oumma.com :
* Etre ou ne pas être...civilisé
: le dilemme des élites arabes
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