L'affaire
des caricatures danoises du Prophète Muhammad
Un regard d’historien
sur l’affaire des caricatures Par Rochdy Alili
La parution des caricatures
de Muhammad et la rhétorique homicide insensée
qu’elles ont suscitée dans le monde islamique
est encore un mauvais coup porté aux « musulmans
éclairés »[1], de plus en plus empêtrés
dans les paranoïas opposées d’une Europe
incapable d’extirper son soupçon primaire
à l’égard de l’islam, et d’un
monde musulman sous développé, figé
dans une arriération obscurantiste apparemment
indépassable.
Dans le quotidien d’une
vie en Europe, le plus apparent demeure ce qui se laisse
lire ou entendre dans les divers médias, complaisamment
ouverts à des spécialistes de la défiance,
de la suspicion et de la mise en demeure. Quant au monde
musulman, chacun sait que rien ne sera possible tant que
ne seront pas résolues les questions du développement
sous tous ses aspects et la question de la démocratie
et des droits de l’homme, sans cesse congédiée
par des régimes despotiques de tous acabits, très
bien tolérés par les Etats du monde développé.
Aussi, depuis cette Europe
et du point de vue d’une empathie musulmane, il
n’est pas inutile de proposer très rapidement
à ceux qui veulent l’entendre, une perspective
sur trois questions soulevées directement ou indirectement
par cette désolante affaire. Cette pratique de
la mise au point analytique, non pas pour s’expliquer
ni se justifier, mais pour engager et entretenir le commerce
de bonne compagnie nécessaire désormais
à la construction des solidarités indispensables
à un monde qui se réarticule, par la force
des choses, autour de cultures, de temporalités,
de processus, de mythes et de références
prodigieusement composites. Cette pratique pour dépasser
aussi l’attestation incantatoire de principes soi-disant
universels, dont l’historicité a disparu
des mémoires de leurs idolâtres, et dont
l’application peut passer par des modalités
multiples, oubliées par les ultras des deux extrêmes
ou à imaginer pour demain.
La première de
ces « mise au point », rapides et sommaires,
à titre d’exercice de style, conduites aussi
bien pour sa propre gouverne que pour l’information
de qui ne porte point d’empathie musulmane, concerne
la représentation graphique et la dérision
en culture d’Islam, la seconde l’attitude
dominante dans les sociétés musulmanes face
aux figures religieuses et au sentiment de foi.
Une troisième,
une peu plus longue, incongrue peut-être, apparemment
hors sujet, explorant d’autres réalités,
mais inévitable pour un citoyen cohérent
du monde où nous sommes jetés, propose une
réponse à la question assez rarement posée
en terme d’analyse de système ; celle de
savoir à qui profite aujourd’hui le plus
la peur de l’islam.
La question de la représentation
graphique et la culture de la dérision. Sur le
point de la représentation de la figure humaine
et du prophète en particulier, il convient de s’inscrire
en faux contre les affirmations de traditions anhistoriques
construites a posteriori et reprises sans critique.
Il est en effet possible
à ce propos, de fortement présumer, d’après
d’incontestables traces archéologiques, que
l’interdiction de la représentation animale
et humaine ne semble pas en vigueur au tout début
de l’Islam. Son apparition pourrait dater de l’époque
de l’empire omeyyade (661-750), au second tiers
du huitième siècle, dans des conditions
mal définies, dans un contexte qui voit rejeter
le culte des icônes par l’empereur de Byzance
et les interdire aussi par le calife omeyyade dans les
églises de son empire[2]. Sans doute de nombreuses
influences, modes, intérêts politiques, surenchères
religieuses, avec juifs et chrétiens iconophiles
ou iconoclastes[3], jouèrent-ils dans l’interdiction,
qui apparaît désormais consubstantielle à
la religion du prophète dans les traditions postérieures
et les reconstructions dogmatiques dont l’islam
est aussi coutumier que toutes les croyances et doctrines.
L’idée selon laquelle l’islam serait
ontologiquement opposé à la représentation
des figures vivantes en toutes occasions est donc une
absurdité que dément toute une production
iconographique, depuis les illustrations médiévales
en Syrie omeyyade, en Espagne musulmane jusqu’à
la miniature dite persane, qui se produit en Iran, Inde
et Asie, centrale et mineure. Cette miniature ne répugne
pas à représenter la figure de Muhammad
suivant des codes particuliers, du voile devant le visage
et plus rarement à découvert[4], presque
toujours nimbée de feu ou d’une mandorle[5],
que l’on retrouve aussi dans l’art religieux
européen, parallèlement à la classique
auréole.
L’art musulman
n’a d’ailleurs pas attendu, nous le disions,
l’apparition de la miniature « persane »
pour représenter l’homme dans la vie sous
tous ses aspects. Les dessins d’al-Hariri (1054-1122)
sont là pour en témoigner, de même
que ceux, plus tardifs (XIIIe siècle) d’al-Wasiti,
né en Irak, à Wasit, ou d’autres peintres
andalous et maghrébins, témoins aussi bien
des dévotions que des amusements de leurs contemporains.
Les thèmes traités sont bien souvent le
plaisir de vivre, l’amour, la femme, le vin, la
chasse et la volupté de jardins précurseurs
du paradis. Il ne manque pas non plus de sujets plus scabreux
et d’épisodes assez dérisoires de
la vie populaire, avec ses faiseurs de farces, ses malandrins,
ses escrocs et ses dupes.
Ici la dérision
s’exprime à l’envi, comme elle s’exprime,
du monde turc au monde maghrébin dans les contes
et histoires des Nasr al-Din Khoja, Qaraqush ou Djeha
(aussi prononcé Goha). L’ironie, l’humour,
la moquerie acerbe ou aimable, la provocation, la pitrerie,
la farce étaient au rendez vous avec ces figures,
en des époques où la dérision face
à un calife, un émir, un khan, un pacha,
ou simplement un riche marchand, pouvaient coûter
la bastonnade, l’emprisonnement ou la mort. Il fallait
donc du courage pour oser la manier et elle ne valait
que par le risque pris lorsqu’elle s’exerçait
à l’égard d’autrui. Elle pouvait
en revanche se donner cours à l’envi contre
soi même ou ses semblables. C’était
alors la déontologie minimale pour une saine et
juste pratique du persiflage et du sarcasme.
La culture musulmane
face aux figures religieuses et au sentiment de foi.
S’il s’agit
maintenant de savoir comment l’on réagit,
depuis une empathie musulmane, croyante ou non, car il
y a une manière musulmane de ne pas croire et de
contester la religion, s’il s’agit de savoir
comment l’on réagit depuis cette posture,
face aux grandes figures religieuses, face au sentiment
de croyance et de foi, il faut immédiatement relever
le fait que les cultures d’Islam n’ont connu
aucun des grands soupçons et des grands ressentiments
dans lesquels peuvent s’ancrer les divers rejets
du religieux en Europe. En effet, si la chrétienté
médiévale a suscité de la représentation
de propagande, souvent au détriment du musulman,
notons le, en proposant des images ou bas reliefs de Maures
aux pieds de faunes ou nantis des attributs sataniques
que sont les cornes ou la queue[6], jamais les relations
inter religieuses, dans le cadre de la protection traditionnelle
des non musulmans, n’ont déterminé
de semblables œuvres dans le monde de l’Islam.
Au surplus, l’inclusion profonde dans les références
musulmanes des figures religieuses du christianisme rendaient
impossibles la moindre dérision à l’égard
de Jésus, vénéré par l’islam.
Seule la conception coranique d’un Dieu unique,
en aucune manière trinitaire, avec un Christ dépouillé
de son statut divin, pouvait présenter une mise
en cause de sa figure au regard du christianisme, mais
jamais aucun musulman au long de l’histoire n’a
pu sérieusement se livrer sur Jésus, ou
une autre figure religieuse majeure de la tradition judéo
chrétienne, à aucune critique semblable
à celles qui ont pu être produites sur le
prophète dans l’Europe chrétienne.
Il y a donc là une inégalité de posture
dans la longue durée, qui a généralement
écarté, même les musulmans les plus
critiques à l’égard de leur tradition,
d’attaques délibérées contre
les figures prophétiques notables et contre le
sentiment religieux en lui même. Par la suite, les
sociétés d’Islam n’ont pas connu,
dans les périodes modernes et contemporaines, des
conditions de sécularisation et de soupçon
du religieux, du clérical, semblables à
celles qui se sont trouvées en Europe, et particulièrement
en France ; les évolutions économiques,
géopolitiques et culturelles n’étant
pas les mêmes. Au surplus, le fait colonial prolongé
par ce que l’on a nommé le néo colonialisme,
producteur pour une certaine part des faillites du développement
des pays musulmans, a permis pendant au moins deux siècles,
suivant des modalités régionales et culturelles
diverses, aux agents religieux de se confirmer ou se légitimer
comme des acteurs majeurs du jeu social, culturel et politique.
On constate donc ici
aussi, dans le plus court terme, une dissemblance des
évolutions historiques également productrice
de différences dans l’attitude face au religieux.
Seule peut être, la situation qui prévaut
avec l’influence grandissante de ce que l’on
nomme l’islamisme sur analysé par des instances,
des officines et des individus de toutes sorte, des meilleurs,
comme François Burgat, aux pires, qu’on se
gardera de nommer, aurait pu contribuer à modifier
cette posture. Il n’en est rien et il est d’évidence,
même après les souffrances endurées
par certains, que le respect du sentiment religieux, musulman
ou autre, comme le respect des valeurs de démocratie
et de liberté restent en général
profondément ancrés. Cela n’empêche
pas la critique des agents religieux et de multiples caricatures
les brocardent, les tournent en ridicules dans de nombreux
journaux et revues.
A qui profite la peur
?
Il est pourtant de fait,
malgré l’ouverture et l’esprit de compréhension
et de dialogue sans cesse manifesté par la majorité
des musulmans d’Europe, quoi qu’en disent
les sempiternels virtuoses de la suspicion, que la peur
de l’islam perdure, s’enfle, renaît
et risque de se ré enraciner de plus en plus fortement
dans les esprits. Dans ce sens, les divas de la défiance
systématique, ne manquent pas d’en rajouter
lorsqu’on les invite à édifier les
foules télévisuelles chaque fois que l’Arabe,
ou l’islamiste, (il n’y a guère d’autre
catégorie dans les sphères d’entendement
de l’homo médiaticus), entrent dans le champ
de l’actualité. Elles font le plus de mal
possible et mettent à l’épreuve le
réseau d’intercompréhension et d’échanges
édifié patiemment par de multiples bonnes
volontés. On pourrait sonder leur psychologie et
trouver de nombreuses raisons à leur posture de
mépris, de rejet et de refus de l’autre,
déguisée sous d’excellents arguments.
On n’y perdra pas son temps.
Ce qui importe en effet,
c’est de comprendre enfin que la peur de l’islam
n’est pas un accident politique, mais un outil politique,
que la peur de l’islam n’est pas un effet
de maladresses, une malencontre, un embarras, une péripétie
regrettable, mais une construction délibérée,
sans cesse remise en chantier, selon des modalités
variables et renouvelées, souvent d’une extraordinaire
duplicité, par ceux qui en tirent le plus de profits,
symboliques, matériels et politiques.
Trois acteurs essentiels
peuvent s’identifier dans ce psychodrame planétaire
permanent. L’oligarchie prédatrice américaine.
Le premier, englobant
tous les autres, les déterminant et les utilisant,
est la puissance états-unienne, qui procède
selon la logique d’une prédation oligarchique
dans le cadre d’un système démocratique.
Cette prédation, rendue possible par une démocratie
américaine marquée par un caractère
oligarchique issu du système mis en place par des
pères fondateurs il y plus de deux cents ans, s’opère
par une ponction directe sur la ressource fiscale fournie
par les citoyens américains. De la sorte, à
travers l’ensemble des crédits alloués
aux divers organismes de défense, de recherche,
de renseignements, d’aide internationale, de reconstruction,
etc., ce sont des lobbies, des complexes industriels,
des entreprises, des clans, des individus extrêmement
privilégiés et interpénétrés
de manière étroite avec le personnel politique,
que la grande et puissante Amérique, avec ses ressources
immenses, sa créativité sans égale,
son peuple ardent et imaginatif, ses institutions exemplaires,
enrichit depuis la guerre froide jusqu’à
nos jours.
Les mêmes recettes
cyniques sont toujours mitonnées pour tromper les
uns et les autres et se tromper mutuellement, d’un
organisme à l’autre, avec vraies ou fausses
informations, vraies ou fausses enquêtes pour continuer
à toucher des crédits ou recevoir des commandes
d’Etat, depuis les multiples services de renseignement
jusqu’aux fabricants d’armes et aux pétroliers,
en passant par des scientifiques sans conscience et les
multiples agents d’influence disséminés
sur la planète et officiant dans les lieux d’autorité
intellectuelle ou de pouvoir.
Parallèlement,
tout un système d’intimidation des citoyens
s’est mis en place, avec une idéologie quasi
officielle, dispensée par grandes compagnies cinématographiques
hollywoodiennes, puissants réseaux télévisuels
privés et multiples Eglises plus ou moins fondamentalistes.
L’exemple extrême que l’on donne de
cette intimidation est l’action d’un Mac Carthy,
au début des années 1950. On oublie à
ce propos que ce sénateur anti-communiste a sévi
sous un gouvernement démocrate qui ne le suivait
pas et sans aval institutionnel, contre le gré,
entre autres du Pentagone. Aussi est-ce plutôt dans
le Patriot Act, voté par le Congrès dans
le mois qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001
et prolongé en juillet 2005, qu’il faut voir
le parachèvement le plus parfait de l’intimidation
idéologique aux Etats-Unis. Il agit en effet beaucoup
plus efficacement que le maccarthysme, puisqu’il
est en accord avec toute l’oligarchie au pouvoir
et une majorité d’institutions, puisqu’il
recueille enfin l’approbation d’une bonne
partie du peuple. Cela grâce à l’action
d’un président que l’on méprise
partout, mais qui aura été sans doute un
des plus efficaces à faire fonctionner l’ensemble
du système de prédation oligarchique interne
de son pays. Le système des islamismes.
Le second acteur est
représenté par le système des islamismes,
installé dans tous les pays musulmans. C’est
un ensemble à la fois complexe, insaisissable et
marqué de près par toutes les instances
de renseignement, de recherche, d’intoxication et
de manipulation. Il est à la fois opérateur
et objet d’opérations. Il se renforce et
se légitime, dès que l’occasion lui
en est fournie, de la peur de l’islam manifestée
dans le monde développé de tradition européenne.
Il en prend prétexte pour remobiliser une xénophobie
anti-occidentale qu’il entretient et utilise, dans
le même mouvement, pour conforter son influence
sur des masses déshéritées, ne dédaignant
pas d’user et d’encourager les formes les
plus sanguinaires de la violence primitive. En effet,
ces dernières sont un langage de terreur efficace,
par leur charge symbolique et par ce qu’elles signifient
directement, un langage adressé aussi bien à
ces masses qu’à l’opinion internationale.
Il prend prétexte enfin de toute manifestation
notable de rejet de l’Islam en Europe pour entreprendre
des opérations ponctuelles à visées
internationales ou nationales, comme c’est indubitablement
le cas à l’occasion de la parution de ces
caricatures du prophète Muhammad. Il rentabilise
de la sorte la peur des autres pour renforcer globalement
son influence sur le terrain musulman, et, par ce fait,
augmente encore dans le monde développé
la phobie anti-musulmane nécessaire, depuis quelques
années, au bon fonctionnement de la prédation
oligarchique états-unienne qui s’opère
avec d’autant plus de fluidité que le contribuable
américain, effaré par toute une violence
primitive affichée, se persuade que son pays doit
impérativement se protéger du terrorisme.
Ainsi, l’ensemble de ces organisations, quel que
soit leur degré d’institutionnalisation,
agissent en systèmes structurellement reliés,
tout en ayant l’air de s’opposer et de se
combattre. On peut même dire, d’une certaine
manière et pour un temps donné, que la symbolique
d’opposition est indispensable à leur fonctionnement
commun, lequel contribue également, dans le dispositif
aujourd’hui en vigueur, à leur survie autonome.
Dès lors, une
bonne compréhension des enjeux, d’un point
de vue européen, serait de ne pas contribuer à
renforcer ce fonctionnement et entreprendre un vrai projet
d’affirmation planétaire souveraine, laquelle
affirmation souveraine, dans l’état des réalités
géographiques, politiques culturelles et démographiques
d’aujourd’hui, ne peut s’envisager que
dans une alliance sincère avec le monde de l’Islam.
Nous sommes loin d’en être là.
Les despotismes du monde
musulman. Bref, trêve de digression géopolitique,
rappelons enfin qu’il existe un troisième
acteur dans cet agencement. Il évolue dans un entre
deux à la fois inconfortable et obligé :
c’est l’ensemble des despotismes du monde
musulman, qui navigue entre ces deux systèmes,
s’affrontant ou composant avec l’un ou avec
l’autre, souvent avec les deux à la fois,
pour opérer de son côté la prédation
primitive[7] des ressources offertes par les pays et les
peuples qu’ils dominent. La peur lui sert à
se présenter comme un rempart contre l’islamisme
du monde prospère de tradition européenne,
soucieux de sa paix pavillonnaire comme de ses vagabondages
touristiques aux plages et aux pyramides. A certaines
occasions, comme en cette affaire de caricatures, il fait
semblant de s’offusquer et profite de l’occasion
pour électriser les foules et détourner
un temps le mécontentement de ses populations.
Permanence du dispositif
et des fonctionnements. Une telle réalité
géopolitique prolonge le système en vigueur
à l’époque de la guerre froide, où
fonctionnait au centre la même prédation
oligarchique états-unienne, déterminante
dans ce dispositif. L’ensemble des despotismes musulmans
jouait, dans un contexte différent, au fond le
même rôle géopolitique qu’aujourd’hui,
avec peut être des marges de manœuvre plus
claires pour des leaders encore bercés de l’illusion
de l’indépendance et du développement.
La différence essentielle était que l’antagoniste
majeur, pourvoyeur de l’obsession paranoïaque
nécessaire à la mise en œuvre de la
logique de prédation interne aux Etats Unis, n’était
pas encore l’islam radical, alors sous contrôle
des despotes musulmans et souvent auxiliaire de l’Amérique
dans sa lutte contre le communisme. C’était
l’ensemble soviétique, ennemi de toutes les
libertés conquises par les démocraties de
tradition européenne occidentale. C’était
une entité visible. Elle était objectivement
menaçante, par des armes, un système économique
concurrent, une compétition mondiale pour imposer
modèle et influence.
Aussi, lorsque tombait
le mur de Berlin, que s’effondrait le monde communiste,
le système de prédation oligarchique états-unien
risquait de se trouver en manque d’ennemis nécessaires
à la construction de la peur dont il a tant besoin.
C’est alors que les diplomates américains
manipulèrent un des plus sanguinaires despotes
arabes, Saddam Husayn, et le piégèrent dans
une guerre frontale, après l’avoir utilisé
contre l’Iran, sans réaction aucune de la
puissance soviétique en décrépitude.
Ainsi ledit despote fut
érigé pour une longue décennie en
menace pour le monde libre. Avec cynisme et brutalité,
mais avec au fond la meilleur efficacité du point
de vue des intérêts de son oligarchie, le
premier président américain du XXIe siècle,
prenant occasion de l’attentat du 11 septembre 2001,
put éliminer ce pourvoyeur principal de frayeur,
qu’une trop longue présence liée à
une trop longue impunité, risquait d’user
comme épouvantail de service, et le remplacer par
le personnage le plus pratique, le plus souple, le moins
précis et le plus manipulable, le plus fantasmatique,
donc le plus opératoire pour le système
; le terroriste islamiste international.
Il suffit désormais
de caricatures, de quelques tours de passe-passe, de n’importe
quelle initiative d’un groupe ou d’individus
irresponsables, de la rhétorique assénée
par quelques agents d’influence, d’entreprises
éditoriales habiles, de quelques opérations
de désinformation, de films, d’émissions
de télévision, pour que se ranime désormais
à tout moment, à très bon marché,
l’énergie essentielle à ce système
; LA PEUR, plus précieuse que tout pour régner
sur l’Amérique et le monde et continuer de
s’enrichir avec ses amis.
[1] La notion de musulman
éclairé, issue de la terminologie néo
illuministe et du vocabulaire des encyclopédistes
français du XVIIIe siècle, peut présenter
un intérêt pour s’auto désigner
et se projeter dans l’avenir d’une société.
Elle peut aussi présenter des inconvénients
lorsqu’elle est reprise à son compte par
le langage commun et qu’elle sert à des injonctions
par cette société de prouver son caractère
éclairé par des inféodations radicales
et sans conditions. Au surplus, l’histoire des colonisations
a très bien démontré que le musulman
éclairé a été systématiquement
éliminé, rejeté, ou, au mieux, méprisé
et jamais écouté ni pris en compte. Le parcours
pathétique de ceux que l’on appelait évolués,
en Algérie, le montre bien. Ne parlons pas de la
mise à l’écart des bourgeoisies rétives
au Moyen Orient, et particulièrement en Irak, qui
a laissé des sociétés entières
orphelines de leurs élites traditionnelles. Quant
aux masses, on s’est très bien arrangé
pour les administrer avec la collaboration d’agents
indigènes obéissants et serviles. C’est
une vieille technique coloniale que de requérir
les élites quand la masse fait peur et d’en
appeler au bon peuple lorsque les élites dérangent.
Mais enfin, nous sommes au XXIe siècle, il a passé
de l’eau sous les ponts, et, comme disait parait-il
Lincoln : « On peut traiter une personne en imbécile
tout le temps. On peut traiter tout le monde en imbécile
pendant un certain temps. On ne peut pas traiter tout
le monde en imbécile tout le temps », (citation
de mémoire et sans doute approximative, mais l’esprit
y est).
[2] N’oublions
pas que le calife de Damas règne sur un empire
multiconfessionnel, où les musulmans sont encore
minoritaires.
[3] N’oublions
pas que le grand défenseur des icônes, saint
Jean Damascène (650-750), contemporain par sa longue
vie de toute l’aventure d’expansion arabo
musulmane et longtemps collaborateur des califes, écrivit
son œuvre d’apologie des icônes au cœur
de l’empire musulman, pendant que l’empereur
byzantin les interdisait à Constantinople. Quel
écho précis put avoir ce débat interne
au christianisme dans les populations et les élites
des villes de Syrie Palestine, juives, chrétiennes
ou musulmanes ? On ne peut pas dire qu’on le mesure
exactement.
[4] Il existe à
Paris de ces représentations du prophète
à visage découvert dans des manuscrits persans
de la Bibliothèque Nationale par exemple. Il n’est
donc guère malaisé d’en trouver.
[5] La mandorle est un
entourage en forme de flamme ou d’amande, qui englobe
toute la personne du saint personnage. Elle se rencontre
en occident chrétien autour de peintures ou de
bas reliefs de la Vierge en particulier. Elle peut aussi
entourer des scènes entières de l’histoire
sainte.
[6] Voir sur ce point
les travaux de Philippe Senac ou John Tolan.
[7] On pourrait évoquer
ici le concept de « néo patrimonialisme »
parfois utilisé pour désigner le mode de
prédation de ces régimes. Cette prédation
est primitive dans la mesure où elle ne doit pas
passer par le biais d’une récupération
indirecte de la manne fiscale, comme dans la prédation
oligarchique aux Etats-Unis. Elle s’opère
directement par le partage de cette manne entre membres
de familles, de clans ou de tribus, installés dans
l’appareil d’Etat ou dans les instances économiques.
A certains égards, la forme particulière
de prédation oligarchique organisée dans
une démocratie, s’apparente, en ce qui concerne
les deux présidents Bush et leur entourage, à
du néo patrimonialisme. http://oumma.com/article.php3?id_article=1913/
Rochdy Alili
Rochdy ALILI est historien.
Auteur de nombreux articles dans diverses revues, il a
publié en 1996, aux éditions La Découverte,
Qu’est-ce que l’islam ? Un ouvrage d’initiation
précis dont la lecture est vraiment recommandée.
Son dernier ouvrage a pour titre L’éclosion
de l’Islam paru aux éditions Dervy en 2005.
Quelques ouvrages de cet auteur :
• Qu’est-ce que l’Islam ?
• L’Islam à l’usage de ma fille
Du même auteur, à lire en ligne sur Oumma.com
:
• Un regard d’historien sur l’affaire
des caricatures
• La Révolution et l’Empire face aux
religions
• La Renaissance et les guerres de religion
• Le cadre historique de la relation islamo-catholique
en occident (du VIIIe au XVIe siècle)
• La dernière guerre de religion et Henri
IV
• La minorité religieuse et son traitement
au Moyen
Age
• L’Etat royal et les minorités religieuses
de l’edit
de nantes jusqu’à la révolution
• Les églises chrétiennes du Proche-Orient
• La conscience musulmane de France comme réalité
et
comme projet (partie 1/2)
• Géopolitique et identité
• Irak : des populations victimes d’enjeux
politiques
(partie 1)
• Islam parlé, islam parlant
• La conscience musulmane de France comme réalité
et
comme projet (partie 2 et fin)
• Qu’est ce que l’Islam ?
• Cadres politiques arabo-musulmans et sociétés
juives
(partie 2 et fin)
• Cadres politiques arabo-musulmans et sociétés
juives
(partie1)
• Irak : des populations victimes d’enjeux
politiques
(partie 2 et fin)
|