Mahmoud Darwich
: "Arabes et musulmans ont le sentiment d’être
poussés hors de l’Histoire"
Propos recueillis par
Sylvain Cypel, Le Monde du 12 février 2006
La poussée du
Hamas en Palestine s’inscrit-elle dans un environnement
général qui voit les islamistes progresser
dans l’espace arabo-musulman ? C’est une évidence
: la Palestine ne peut être une île dans un
océan de progression de l’islam politique.
S’il y avait des élections libres dans le
monde arabo-musulman, les islamistes l’emporteraient
partout, c’est aussi simple que cela ! C’est
un monde qui vit profondément dans le sentiment
de l’injustice, dont il rend responsable l’Occident.
Lequel répond par une forme d’"intégrisme"
impérial qui renforce le sentiment d’injustice.
Dans cet espace, on a affaire à des identités
blessées.
Quelle est la nature
de cette blessure ?
Arabes et musulmans,
confrontés à un "despotisme universel"
américain et à des despotes locaux, ne savent
plus où ils se situent. De plus, la richesse s’étale
sur tous les écrans, qu’ils comparent à
leur misère. Ils ont le sentiment d’être
poussés hors de l’Histoire. Résultat
: ils se rétractent sur leurs constantes historiques
- une attitude par définition passéiste.
Ces blessures se gangrènent. Or les repères
sont perdus. Nationalisme et tiers-mondisme, socialisme
et communisme ont tous failli. Il ne reste pas même
la prééminence du droit, puisque dans leur
zone le droit international n’a pas cours. Israël
s’y soustrait depuis si longtemps sans que rien
ne se passe.
Ils pourraient choisir
la démocratie...
Je n’ai pas de
réponse évidente à ce déficit.
Les gens ont peut-être besoin de solutions simples
à leur désarroi, que la religion apporte.
Or la démocratie n’est pas simple, elle induit
le pluralisme, la complexité. Je crois que, malheureusement,
aucun pays arabe n’échappera à l’expérience
islamiste. Le monde arabe n’est plus celui des années
1950-1960. L’Amérique non plus. Là-bas
aussi, de plus en plus de gens se tournent vers les réponses
inadéquates de la religion. Le manichéisme
de la pensée s’accompagne d’une islamophobie
qui suscite des réactions très violentes
dans le monde musulman.
A ce sujet, que pensez-vous
de l’affaire des caricatures de Mahomet ?
C’est une folie
qui m’emplit d’affliction. D’abord,
la caricature de Mahomet avec une bombe à la place
du turban est insultante. La liberté de la presse
doit être défendue, mais pas le droit à
l’insulte. On ne peut impunément offenser
les croyances des autres. En France, la presse est libre.
Mais vous avez des lois qui punissent l’expression
publique du racisme. Dans l’atmosphère internationale
étouffante où nous vivons, il faut respecter
le refus des musulmans de voir représenter l’image
du Prophète. En même temps, le problème
est que l’opinion arabe et musulmane ne fait aucune
différence entre les peuples, leur diversité
et les gouvernements. Elle considère tout "en
bloc". Arguer d’un dessin pour brûler
des ambassades est une folie. De part et d’autre,
des forces concourent à exacerber le choc des identités.
Un jour, cela passera. C’est une période
transitoire. En attendant, ces forces dominent.
On en a pour longtemps
?
Qui sait ? La moitié
de l’humanité a cru au socialisme. Qui aurait
imaginé que cet "avenir radieux" s’effondre
en un jour après soixante-dix ans ? Le monde arabo-musulman
aujourd’hui est en pleine expansion islamiste, et
le prix qu’il aura à payer pour cette phase
historique sera très cher. Partout, déception
et colère dominent, les gens régressent.
Les islamistes radicaux deviennent de plus en plus dominants.
En même temps, je suis effaré de l’ignorance
générale en Occident vis-à-vis de
l’islam politique. Il y a toutes sortes d’islamistes.
Les Salafistes et le Hamas, pour prendre un exemple, sont
très différents. Le Hamas est d’abord
un mouvement nationaliste fondé sur une vision
religieuse. Mais l’Occident, lui aussi, tend à
ne voir l’islam politique qu’en "bloc".
Maintenant, vous, le
poète de la diversité et de la convivialité,
vous vous retrouvez avec le Hamas au pouvoir...
D’abord, reconnaissons
qu’un changement de régime a très
démocratiquement eu lieu. Pour les moeurs politiques
de la société palestinienne, c’est
positif. Cela étant, Israël porte une responsabilité
majeure. Il a installé un climat de délégitimation
de l’Autorité palestinienne qui a pavé
la voie au Hamas. Ajoutée à sa politique,
qui rend le quotidien palestinien invivable, l’incurie
de l’Autorité a contribué à
créer une ambiance délétère.
Cela a poussé beaucoup de gens à penser
: "Pourquoi ne pas essayer une autre voie ? Ça
ne pourra pas être pire." Le vote Hamas a été
plus protestataire qu’uniquement religieux. Maintenant,
nous allons devoir vivre avec cette expérience.
Mais je ne peux cacher mes inquiétudes. Des dirigeants
du Hamas ont déclaré vouloir "remodeler
la société sur une base islamique".
Quand on défend une Palestine plurielle et laïque,
on ne peut que craindre pour les droits des femmes, pour
les jeunes et les libertés individuelles. Sans
oublier la composante chrétienne. J’espère
que le Hamas composera et respectera la base qui l’a
mené au pouvoir, dont, je le répète,
les motivations étaient essentiellement protestataires.
Comment analysez-vous
le regard des gouvernants israéliens sur le Hamas
?
Le problème essentiel
de l’histoire du sionisme est qu’il a essayé
d’éluder la réalité du terrain.
Dès le départ, il savait que son slogan
"Une terre sans peuple pour un peuple sans terre"
était erroné. Il y avait un peuple sur cette
terre. Alors il a fait comme s’il n’existait
pas ou ne comptait pas. Et ça continue. Des décennies,
les Israéliens ont nié l’existence
d’un mouvement national palestinien. Ils disaient
que l’OLP n’était qu’une "organisation
terroriste". Un jour, ils ont dû la reconnaître.
Aujourd’hui, ils disent : "Pas question de
négocier avec le Hamas." Ils finiront par
le faire, comme ils l’ont fait avec l’OLP.
Qu’est-ce qui pourrait
les amener à négocier ?
La réalité
! Le soleil, dit-on, est plus puissant que les ailes des
corbeaux qui couvrent l’horizon. Récuser
le Hamas, c’est nier le résultat d’une
élection libre. Cela ne sert à rien. A la
fin, la réalité est toujours plus forte
que le déni. Quand l’Intifada a éclaté,
les Israéliens ont décrété
qu’ils n’avaient "pas de partenaire".
Or seul Yasser Arafat pouvait faire admettre au peuple
des concessions. Mais ils n’ont eu de cesse de le
réduire à rien. Quand Mahmoud Abbas lui
a succédé, eux et les Américains
lui ont fait des mamours. Mais, politiquement, ils n’ont
rien négocié. Ainsi, ils l’ont discrédité
à son tour aux yeux de sa population. Ils croient
toujours pouvoir mener une politique unilatérale.
Résultat : ils ont le Hamas en face d’eux.
Dans un premier temps,
cela servira de justification à leur unilatéralisme.
Mais s’ils cherchent à garder leurs blocs
de colonies et à nous accorder "généreusement"
quelques bantoustans, cela veut dire qu’ils ne veulent
pas la paix. Et cela ne marchera pas. Jusqu’à
ce que la réalité s’impose à
eux : la seule voie, c’est d’en finir complètement
avec l’occupation.
Vous croyez que les Israéliens
ne veulent pas la paix ?
Le problème est
qu’ils ne veulent ni d’un Etat binational,
ni d’une Palestine indépendante. Quand tous
les Etats de la Ligue arabe, en 2002, ont proposé
un retrait aux frontières de 1967 en contrepartie
d’une reconnaissance générale d’Israël,
ils ont fait comme si cette proposition n’existait
pas.
Aujourd’hui, sur
le territoire de la Palestine mandataire, il y a deux
réalités : l’une juive israélienne,
l’autre arabe palestinienne. Aucune ne peut éradiquer
l’autre. La seule solution est que les deux parties
reconnaissent cette double réalité. Ensuite,
que chacun écrive son histoire comme il l’entend
! L’histoire n’intéresse que les historiens
ou les romanciers. Moi, c’est le présent
qui m’intéresse. Or il se noie dans la tragédie.
La société
israélienne n’a pas suffisamment pris la
mesure de la concession historique que lui ont faite les
Palestiniens, les spoliés. Ni pris conscience de
l’importance, pour la victime, de voir son agresseur
reconnaître sa part. Les Israéliens ont l’habitude
de dire que les Palestiniens "ne ratent jamais l’occasion
de rater une occasion". La réalité
est inverse. Après Oslo, ils avaient une occasion
exceptionnelle. L’OLP et tout le monde arabe auraient
mis fin au conflit s’ils avaient compris que les
Palestiniens n’ont rien d’autre à "concéder"
que leur reconnaissance, et qu’eux doivent, en contrepartie,
se retirer des territoires conquis sans barguigner et
admettre l’émergence d’un Etat palestinien.
Maintenant, il sera bien moins facile à Israël
d’aboutir avec le Hamas. Un riche qui se complaît
de la misère de son voisin est un idiot, car il
ne se sentira jamais en sécurité. La seule
sécurité d’Israël, c’est
que son voisin vive décemment et dans la dignité.
Vous avez accepté
le jeu d’une interview politique. Pourtant, on vous
sent réticent à aborder ces questions.
Parce que je vis dans
la perplexité. Je ne refuse pas de parler de politique,
mais je refuse toutes les certitudes dans un présent
si agité. Je ne suis pas certain de ma propre vision.
La complexité, je l’intègre à
mon travail de poète. Tout poète ou même
tout écrivain du tiers-monde qui dirait "la
société ou la politique ne m’intéressent
pas" serait un salaud. Je ne suis pas salaud à
ce point. Pour un Palestinien, la politique est existentielle.
Mais la poésie est plus rusée, elle permet
de circuler entre plusieurs probabilités. Elle
est fondée sur la métaphore, la cadence
et le souci de voir derrière les apparences. Mais
les poètes ne conduisent pas le monde. Et c’est
heureux : le désordre qu’ils y introduisent
pourrait être pire que celui des politiciens.
Qu’y a-t-il derrière
les apparences ?
La vie, donc les rêves
et les illusions. Qui peut vivre sans espoir que le monde
ira vers le meilleur, vers le beau ? La poésie
ne peut exister sans l’illusion du changement possible.
Elle humanise une histoire et un langage commun à
tous les humains. Elle transgresse les frontières.
Au fond, son seul véritable ennemi, c’est
la haine.
Dans votre récent
ouvrage paru en français, Ne t’excuse pas,
vous écrivez : "Je suis ce que je serai demain."
Un vers étonnant venant d’un poète
qui récuse l’immuabilité.
Au contraire. Le présent
nous étouffe et déchire les identités.
C’est pourquoi je ne trouverai mon moi véritable
que demain, lorsque je pourrai dire et écrire autre
chose. L’identité n’est pas un héritage,
mais une création. Elle nous crée, et nous
la créons constamment. Et nous ne la connaîtrons
que demain. Mon identité est plurielle, diverse.
Aujourd’hui, je suis absent, demain je serai présent.
J’essaie d’élever l’espoir comme
on élève un enfant. Pour être ce que
je veux, et non ce que l’on veut que je sois.
Mahmoud Darwich, 63 ans,
est né près de Saint-Jean-d’Acre.
Il vit aujourd’hui entre Ramallah et Amman. Figure
de la poésie palestinienne, il a notamment publié
Au dernier soir sur cette terre, Une mémoire pour
l’oubli, Murale et, au mois de janvier, Ne t’excuse
pas, tous chez Actes Sud.
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