Les Palestiniens
à l'heure du Hamas
( Stéphanie Le
Bars, 17 février 2006 )
La société
palestinienne est sereine. Souvent "surprise",
parfois "choquée", quelquefois "optimiste",
mais jamais"inquiète". En clair, elle
ne regrette pas d'avoir offert au Mouvement de la résistance
islamique (Hamas) une victoire écrasante lors des
élections législatives du 25 janvier. Le
soulagement de s'être débarrassée
pour un temps de l'inefficace hégémonie
du Fatah balaie les rares inquiétudes soulevées
par l'arrivée des islamistes aux commandes des
territoires palestiniens occupés.
Sur le plan politique,
législatif ou social, les Palestiniens paraissent
prêts à encaisser le choc Hamas et, quelle
que soit leur origine confessionnelle ou politique, ils
ne croient pas au risque de "talibanisation"
ou de dérive fondamentaliste à l'iranienne.
La société palestinienne n'est pas entrée
à son insu dans une phase d'islamisation accélérée.
Outre les déçus du Fatah, des laïques
et des chrétiens ont donné leurs voix au
Mouvement et, quoi qu'en disent certains de ses élus,
tous ne souhaitaient pas, avec ce vote, introduire "plus
d'islam" dans leur quotidien.
"Ils ont voté
Hamas pour des raisons de politique intérieure
et voient son arrivée au pouvoir dans un contexte
plus politique que social", estime Islah Jad, professeur
de sciences politiques à l'université de
Bir Zeit, près de Ramallah. "Ils veulent la
fin du clientélisme et de la corruption",
souligne-t-il. Sociologue à l'université
de Bethléem et nouvel élu du Fatah au Parlement,
Bernard Sabellah reconnaît que "le programme
du Hamas a mis l'accent sur les besoins basiques des gens
: sécurité, travail, justice. Les électeurs
ont voulu les tester". "Dans l'ensemble, on
ne peut qu'être d'accord avec l'agenda politique
du Hamas, ajoute Rima Tarazi, la présidente chrétienne
de l'Union générale des femmes palestiniennes.
En dix ans, face à Israël, on n'a rien obtenu
par la négociation."
Seuls les plus fervents
militants du Fatah semblent s'inquiéter des conséquences
politiques de la vague verte qui déferle sur le
Parlement et le gouvernement palestiniens. "Le Hamas
met en danger l'idée même du projet national
palestinien", s'inquiète Rajah Ahmad, responsable
du Fatah dans une petite ville de Cisjordanie. "S'il
persiste à refuser des négociations de paix
dans le cadre des accords existants, il va nous renvoyer
quinze ans en arrière et faire perdre toute légitimité
à la cause palestinienne sur la scène internationale.
On risque déjà de voir s'envoler l'aide
financière des Européens et des Américains."
Anouar Abou Eishé, professeur de droit à
l'université d'Al-Qods, dans la banlieue de Jérusalem,
et candidat proche du Fatah pour les prochaines élections
municipales à Hébron, est du même
avis. "Faute de discussions, on va prendre du retard
sur la construction d'un Etat palestinien. Cela laisse
le champ libre à Israël pour poursuivre sur
la voie de l'unilatéralisme."
Mme Islah Jad n'est pas
d'accord : "La victoire du Hamas a le mérite
de mettre en lumière l'impasse politique dans laquelle
nous nous trouvions avec Israël", analyse-t-elle.
"Pour les Israéliens, Yasser Arafat, malgré
sa reconnaissance d'Israël, n'était pas un
partenaire. Mahmoud Abbas le président de l'Autorité
palestinienne depuis janvier 2005, malgré ses vues
modérées et sa condamnation de la violence,
non plus. Il est clair que le Hamas le sera encore moins
!"
"Mais pourquoi demander
au Hamas de reconnaître Israël ?", s'interroge
aussi Mme Tarazi. "Et d'abord quel Israël devrait-il
reconnaître ? Israël avec les colonies, avec
Jérusalem-Est ? Les Israéliens, eux, n'ont
reconnu que l'OLP organisation de libération de
la Palestine et ils mettent tellement de réserves
à la création d'un Etat palestinien qu'on
peut difficilement dire qu'ils reconnaissent le droit
à l'existence d'un tel Etat", renchérit-elle,
reprenant presque mot pour mot la dialectique des nouveaux
élus du Hamas.
Peu suspect de sympathie
inconditionnelle pour ses collègues islamistes,
l'universitaire chrétien M. Sabellah se fait pourtant
presque leur avocat. "On ne peut pas demander au
Hamas d'opérer des changements que l'OLP a pour
sa part mis des années à accepter, reconnaissance
d'Israël et abolition de sa charte, notamment."
Quoique teintée
de mises en garde, une relative indulgence entoure aussi,
pour l'instant, les intentions du Hamas en matière
d'ordre social et moral. Nul ne redoute une tentative
d'islamisation d'une société palestinienne
déjà fortement influencée par l'islam,
religion officielle des territoires.
Et chacun souligne les
spécificités du contexte local qui mettrait
les Palestiniens à l'abri d'une évolution
à l'iranienne. "Les gens du Hamas n'ont rien
à voir avec les talibans", explique Ismaël
Loubbad, démographe et économiste vivant
dans la bande de Gaza. " Même s'ils utilisent
l'islam à des fins politiques, ils ne tiennent
pas un discours religieux. Ils sont plutôt pragmatiques,
comme le Hezbollah libanais." La société
palestinienne a beau être assez conservatrice et
religieuse – 85 % des musulmans et 60 % des chrétiens
affirment prier chaque jour –, elle demeure particulièrement
ouverte sur l'extérieur. "Cela fait quarante
ans que nous vivons au contact d'Israël et la diaspora
palestinienne constitue aussi une fenêtre sur le
monde", précise M. Sabellah. "Notre société
est tournée vers le modernisme", assure aussi
Bilal Al Shafi, professeur à l'université
An-Najah de Naplouse, un campus réputé pour
être un bastion islamique.
"Même les
islamistes ont la télé et Internet chez
eux. Quand la moitié des Palestiniens votent pour
choisir le vainqueur de Star Academy, vous pensez qu'il
n'y a pas de gens du Hamas parmi eux ?" Dans le district
de Kalkiliya, une ville de Cisjordanie exclusivement tenue
par le Hamas depuis les dernières élections
municipales, aucun député islamiste n'a
été élu. La municipalité y
a interdit la plupart des événements culturels
et, accessoirement, amélioré la collecte
des impôts. "Ils ont voulu imposer leurs vues,
ils ont été battus", tranche M. Al
Shafi.
Mais, au-delà
de la supposée résistance à laquelle
se heurterait le Hamas s'il lui prenait l'envie d'imposer
sa morale et les valeurs islamiques à l'ensemble
de la société – ce qu'il a toujours
nié jusqu'à présent –, le mouvement
évolue sur un terrain qui lui est déjà
en partie favorable.
Depuis une vingtaine
d'années, les territoires palestiniens n'ont pas
échappé au regain religieux visible dans
la plupart des pays de la région. "Après
la révolution iranienne de 1979, on a vu apparaître
le hidjab, quasiment inexistant dans les années
1960 et 1970, en Egypte ou à Gaza", rappelle
M. Loubbad. "Parallèlement, le panarabisme
moderniste a perdu de la vitesse et l'islamisme s'y est
substitué", ajoute M. Al Shafi. "Plus
localement, il faut rappeler que le sionisme s'est installé
ici au nom de la religion ; l'islam a réagi",
dit Mme Tarazi. Les conditions de vie difficiles liées
à l'occupation, notamment après la première
Intifada (1987-1993), ont encouragé le recours
à la religion. Enfin, depuis sa création,
en 1987, le Hamas travaille la société au
corps, s'imposant par un maillage efficace des quartiers
et une action caritative sans équivalent.
Au niveau légal,
le Hamas peut déjà s'appuyer en partie sur
la charia. La loi islamique constitue l'une des sources
du droit palestinien et prévaut notamment en matière
de droit familial.
"Lorsque le code
civil a été rédigé, rappelle
M. Abou Eishé, qui a participé au comité
de rédaction, il était bien précisé
qu'aucune de ses dispositions ne devait contredire l'islam."
En cela "les territoires palestiniens ne se distinguent
pas des autres pays arabes, ajoute Mme Jad. Pas un seul
d'entre eux n'a adopté une loi civile et il faut
bien reconnaître que, pour les féministes
comme moi, la bataille entre la loi civile et la charia
a été perdue il y a longtemps déjà."
La polygamie est reconnue,
le droit à l'héritage favorise les hommes,
la plupart des mariages sont arrangés par les familles,
en cas de divorce, les enfants les plus âgés
sont confiés d'autorité au père,
et, dès les petites classes, la mixité scolaire
est inexistante, sauf dans quelques écoles privées
et chez les chrétiens. Seules les universités,
notamment pour des raisons budgétaires, accueillent
filles et garçons dans les amphis, à l'exception
de l'université islamique de Gaza.
"Dans la bande de
Gaza, assure Nadia Abou Nahleh, responsable à Gaza
d'une association qui lutte contre les discriminations
envers les femmes (WATC), les femmes sont déjà
fortement influencées par la religion ; toutes
portent le hidjab, arrangent les mariages, fréquentent
les centres culturels, les mosquées ou les crèches
tenues par le Hamas." Elle craint malgré tout
une tentative du Mouvement d'intensifier ces pratiques
et d'empêcher de plus en plus les rencontres hommes-femmes
dans les lieux publics. "Ils ne le feront ni frontalement
ni par la loi, mais par le biais de leurs associations,
redoute la militante féministe. A Gaza, des groupes
informels ont déjà tué une jeune
femme et son fiancé parce que, selon eux, leur
comportement contrevenait à la charia."
"Le Hamas est assez
malin pour ne pas tenter d'imposer quoi que ce soit par
la loi, ajoute M. Abou Eishé. De toute façon,
un processus législatif prend beaucoup de temps
et le Hamas n'a que quatre ans devant lui. Il y aura au
surplus une forte opposition au Parlement et il devra
compter avec le président de l'Autorité
palestinienne . Pour obliger les femmes à porter
le voile, par exemple, un décret présidentiel
serait nécessaire. Hamas s'y prendra plus finement,
en promettant des subventions aux groupes respectueux
des valeurs islamiques."
Mme Tarazi promet pour
sa part "la vigilance sur chaque proposition de loi.
Nous nous assurerons que les lois progressistes ne soient
pas abolies. Je constate en tout cas que la loi défendue
par nous pour imposer des quotas de femmes aux élections
a été bien respectée par le Hamas".
Au niveau culturel, pas
grand-chose ne subsiste dans les territoires qui soit
susceptible de tomber sous le coup d'une loi Hamas. Depuis
la première Intifada, la plupart des cinémas,
des théâtres et des lieux de divertissement
ont été fermés, à l'initiative
des islamistes.
Seule Ramallah, "capitale"
internationale de Cisjordanie, a conservé un semblant
de vie culturelle et ici ou là des restaurants
continuent de servir de l'alcool comme à Bethléem
et à Jéricho. Sans publicité, les
centres culturels français à Gaza, Naplouse
et Jérusalem, notamment, ont poursuivi leurs programmes,
devenant des lieux uniques d'échanges et de rencontres
mixtes. Cependant, face aux menaces émises après
la publication des caricatures sur le prophète
Mahomet, ils ont tous été fermés.
"Notons quand même que, dans les récentes
manifestations anti-européennes, le Hamas n'était
pas en première ligne", souligne M. Loubbad.
Sans inquiétude
sur les capacités réelles du Hamas à
changer la société, les Palestiniens apparaissent
aussi sans illusions sur ses marges de manœuvre pour
améliorer la vie quotidienne. Sincèrement
heureux de l'alternance politique sortie des urnes, beaucoup
parient déjà sur l'échec du mouvement
islamique et pensent à la prochaine législature.
"Les blagues sur le Hamas pullulent déjà,
raconte M. Al Shafi. Ensuite, logiquement, viendront les
critiques puis l'analyse politique."
Au pouvoir, les islamistes
n'échapperont pas à la corruption, prédisent
certains. M. Sabellah, lui, redoute l'absence d'avancées
économiques s'il n'y a pas d'ouverture politique
avec Israël. "Or, si les gens sont frustrés,
ne reçoivent ni travail ni sécurité,
le chaos est possible." Pour M. Loubbad, Hamas devra
faire face à des obstacles internes et externes.
"Les gens du Fatah et tous ceux qui avaient un avantage
dans la situation antérieure vont le gêner.
En outre, la poursuite de l'occupation israélienne,
le risque d'isolement international et l'arrêt de
l'aide financière seront problématiques.
Quand le Hamas met en avant le recours aux pays arabes,
je n'y crois pas. A part l'Iran, tous sont trop dépendants
des Etats-Unis et de l'Europe."
Privé de marges
de manœuvre, contraint par la realpolitik à
des concessions, le Mouvement paraît corseté.
Il pourrait effectivement décevoir le cœur
de son électorat. Mais, à moins de se transformer
en un Fatah-bis également honni, il est peu probable
qu'il accepte de renoncer à l'ensemble de ses principes.
Stéphanie Le Bars,
Le Monde du 17 février 2006
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