Décès
du Sheikh Abd Errahmane Khlif :
Inna Lillahi Wa Inna Ilaihi Rajioûn
« Nous sommes à
Dieu et à Lui nous retournons » !
Quelques souvenirs personnels
:
Ahmed Manaï
Le Cheikh Abd Errahmane
Khlif qui vient de nous quitter était certainement
l’un des derniers
représentants de l’Islam institutionnel de
l’après indépendance, issu et organisé
autour de la vieille et traditionnelle Ezzeitouna. Mais
il ne se serait peut-être pas distingué de
la masse des Zeitouniens de sa génération
s’il n’avait symbolisé, en 1961, l’une
des rares actions de résistance à l’empiètement
trop flagrant du politique dans le domaine religieux.
Bourguiba voulait légitimement insuffler un vent
de réforme dans une société tunisienne
en proie aux archaïsmes de tout genre et l’avait
entamé dès le début de l’indépendance,
avec la promulgation du statut de la femme et de la famille.
Un acte qui a certes brusqué une longue tradition
patriarcale et de domination masculine mais qui a été
dans l’ensemble assez vite amorti parce qu’il
ne venait pas du néant.
En effet, de larges pans de la société tunisienne
y étaient préparés par les idées
réformistes véhiculées surtout par
certains enseignants de cette même Zeitouna depuis
les années 1930 et par le travail de terrain des
associations de femmes qui leur étaient proches.
Trois au moins : l’Union musulmane des femmes de
Tunisie de Bchira Ben Mrad (1936), la section féminine
de l’Association des jeunes musulmans et le Club
de la jeune fille tunisienne, dans les années
1940 et 1950.
Les choses ne se passèrent pas différemment
quand Bourguiba s’attaqua frontalement deux années
plus tard, à l’un des cinq piliers de l’Islam,
à savoir le jeûne de Ramadan. C’était
en 1958 comme l’avait précisé l’ami
Ahmed Kedidi et non pas en 1961, comme l’avaient
fait croire, sciemment ou par ignorance, nombre d’auteurs
d’articles, plus enflammés les uns
que les autres, publiés ces derniers jours autour
du décès du Cheikh Abd Errahmane Khlif.
Autant que je m’en souvienne, il n’y a pas
eu de réactions violentes et encore moins de révolte
populaire face à l’acte de rupture publique
du jeûne de Ramadan par Bourguiba ni suite à
son appel aux Tunisiens à « manger pour pouvoir
combattre leur ennemi : Ouftourou Li Takwou Ala Adouwikoum».
C’était son discours annonçant le
passage du : petit jihad au grand jihad !
Le jeûne du Ramadan était pourtant l’obligation
religieuse la plus suivie à l’époque
mais la réaction des gens était des plus
passives. Il y avait certes un malaise général,
perceptible jusque dans les cercles du pouvoir et parmi
certains proches collaborateurs de Bourguiba. Certains
d’entre eux s’étaient entêtés
à passer outre les consignes du chef et à
respecter le
jeûne, ce qui n’était pas du goût
de Bourguiba, d’autant que des journaux marocains
n’avaient pas manqué de le signaler à
l’époque. Mais pas plus. Les réactions
étaient plutôt individuelles et s’apparentaient
aux commentaires : tels que « Si Lahbib n’aurait
pas dû faire ça » ou bien « que
chacun est libre de ses actes », « son appel
n’engage que lui » «Koul Chah Maâllaka
Min Kraha » et les plus téméraires
l’accusaient in petto d'être un « mécréant
».
Sur le terrain, la lutte contre le jeûne battait
son plein : tous les éléments des corps
constitués, armée, Garde nationale et un
peu moins la police, parce que moins nombreuse et surtout
moins concentrée, devaient faire la preuve de leur
discipline en buvant publiquement le matin, qui un verre
d’eau, qui un café, qui autre chose. Et je
me rappelle d’un jeune soldat en 1958 qui faisait
la queue avec son unité pour boire le verre d’eau
le mettant en règle avec les consignes.
Arrivé en face de son officier qui se tenait à
côté du seau d’eau, le soldat lui dit
calmement: vous gagnerez le paradis si vous preniez une
douche « Touhr » avec cette eau et que vous
faisiez votre prière et commenciez votre jeûne
! Le jeune soldat passa devant le tribunal militaire,
et sans le concours de son frère, qui était
officier de la première promotion, il aurait été
condamné sévèrement. On le déclara
malade mental et il passa quelques mois à l’hôpital
Razi. Depuis près de 50 ans, c’est le fou
de mon village, et pour moi, cet homme est l’un
de ses rares sages. Le soldat indiscipliné de 1958,
toujours en vie, s’appelle Salah Saïdana. Son
frère officier avait interrompu sa carrière
militaire à la fin des années 1970, refit
sa vie et décéda à Paris en 1998.
C’était le colonel Ali Saïdana.
Au cours de cette même année 1958 et à
l’autre bout de l’échelle sociale,
un Cheikh de la Zeitouna n’eut pas le courage de
ce jeune soldat. Invité au palais de la Marsa en
pleine journée de Ramadan, il n’osa pas refuser
le verre de jus que lui proposa Bourguiba avec insistance.
Avant de le boire, il prit soin néanmoins de regarder
à droite et gauche pour s’assurer que…
!
Dans les lycées et autres institutions d’enseignement
et de formation, les externes pouvaient faire librement
le carême. Les internes par contre étaient
soumis à un régime spartiate qui décourageait
les pratiquants les plus convaincus. Les repas, toujours
plus riches au mois de Ramadan, étaient servis
aux heures normales : le petit déjeuner après
le début du jeûne, le déjeuner à
midi, le repas du soir longtemps après la rupture
du jeûne. Et pour couronner le tout, il leur était
interdit, sous peine de graves sanctions, de prendre des
victuailles dans leurs
casiers du dortoir.
J’étais externe au lycée de garçons
de Sousse et je faisais souvent des courses pour mes amis
jeûneurs. Oh je n’avais pas besoin de caddy
ni même d’un couffin : cela tenait à
un bout de pain pour chacun d’entre eux, de l’harissa
ou un morceau de fromage, des variantes et pour les plus
riches, une boîte de sardines. Certains se contentaient
de 50 g de pois chiches pour
affronter une longue journée de jeûne. On
a de la peine à imaginer aujourd’hui à
quoi tenait la ration alimentaire d’un élève
de lycée à cette époque. Mais on
peut se faire une petite idée en regardant les
reportages de télévision sur certains pays
africains.
Après ma première partie du Bac, en 1961,
j’étais nommé pion et j’avais
la responsabilité d’un dortoir de trois classes
terminales, c'est-à-dire près d’une
centaine d’élèves. C’était
là, trois ans après le début de la
croisade contre le jeûne, que j’ai découvert
la grande misère à laquelle étaient
soumis des élèves croyants et pratiquants.
Ma chambre de pion servit au cours du Ramadan de cette
année là de réfectoire à la
dizaine de jeûneurs que nous étions, ravitaillés
par une sœur aisée et généreuse
qui habitait dans le voisinage.
C’était cette année aussi que j’ai
entendu parler pour la première fois de Cheikh
Khlif. C’était déjà notre chevalier
vaillant qui osa s’opposer à l’autoritarisme
de Bourguiba aux cris d’Allahou Akbar Ma Iemchich
!
En fait très peu de gens en dehors des Kairouanais,
savaient exactement le pourquoi de cette manifestation
qui coûta la vie à 5 personnes, fit de nombreux
blessés et provoqua l’arrestation d’un
grand nombre de manifestants. Certains continuent à
l’ignorer ou à entretenir la confusion autour
de ses motifs. C’est pourquoi le témoignage
direct et précis d’un homme
comme Ahmed Kedidi est vital pour comprendre les événements
de cette époque.
En ce début de 1961, Bourguiba et son ministre
de l’éducation nationale Mahmoud Messadi,
décidèrent d’introduire la mixité
dans les écoles et d’interdire le port du
voile de l’époque. Ce dernier, appelé
Khama, tenait en deux pièces : la première
de satin, le plus souvent de couleur noire à Kairouan,
qui couvrait la tête et arrivait jusqu’aux
hanches de la jeune fille et la deuxième couvrait
la partie inférieure du visage et nouée
par derrière la tête. Cet habit arrivait
jusqu’aux genoux et rarement jusqu’aux pieds.
Mais il y avait plus grave : le gouvernement décida
aussi de fermer certaines annexes de l’enseignement
zeitounien, et de concentrer celui-ci dans certaines villes.
Celle de Kairouan, dirigée par Cheikh Khlif depuis
1957, subissait ce sort : les élèves étaient
transférés à l’annexe de Sousse
et Cheikh Khlif ainsi que Cheikh Salah Bahri étaient
mutés à Sousse par une mesure disciplinaire.
C’était le clash. Une grande manifestation
partit de la mosquée Okba après la prière
du vendredi en direction de la Wilaya, sur laquelle régnait
en Sultan Mamelouk, un autre ancien Zeitounien, Amor Chéchia.
On connaît la suite. Cheikh Khlif a été
jugé et condamnée à la peine capitale,
commuée en 20 ans de travaux forcée. En
fait il passa seulement deux ou trois
années en prison et reprit son enseignement à
Sousse.
C’est à Sousse que je l’ai connu une
dizaine d’années plus tard et souvent côtoyé
à la librairie Dar El Kitab où il venait
souvent. Notre ami commun, feu Taïeb Kacem, décédé
en 1995, un fin lettré et lui aussi Zeitounien,
adepte de la non-violence et grand admirateur de Gandhi,
patron de la librairie, facilita le contact. Nous avions
sympathisé rapidement, ce qui m’a permis
au fil des années de découvrir en lui un
homme tout à fait aux antipodes de l’image
de bigot que certains donnaient de lui. C’était
l’exemple même de l’humilité,
si rare chez nos concitoyens, de la discrétion
mais surtout un homme de grande conviction ce qui ne l’empêchait
pas d’être curieux et ouvert, prêt à
débattre de tout avec n’importe qui et sans
préalable. D’ailleurs, nombre de l’entourage
de Taïeb Kacem et de ses propres fréquentations,
étaient des hommes de gauche de l’intelligentsia
du Sahel.
Revenant une fois avec lui sur cet épisode de 1961,
je lui ai raconté la galère des lycéens
internes qui faisaient le Ramadan en Tunisie et comment,
se retrouvant l’année d’après
en France, ils furent admis par le CROUS à profiter
du régime très favorable du restaurant médico-
social, dont les horaires de service correspondaient,
du moins en 1962, à l’heure
de la rupture du jeûne. Avec la qualité de
la nourriture en plus. Il n’en fut guère
étonné, convaincu que ces Européens
appliquaient les préceptes de l’Islam sans
croire à son message!
Cheikh Khlif a eu droit au dernier procès de sa
vie au début de 2003. Un procès par contumace
et en l’absence de la défense, en direct
sur la chaîne télévisée Elhiwar.
C’était suite à son « commentaire
», jugé diffamatoire, du livre de Mohamed
Charfi du haut du Minbar de la mosquée Okba. La
« société civile » vint au secours
de Charfi dans ce qui avait été perçu
comme une machination contre lui. Le Cheikh était
jugé instrument du pouvoir, obscurantiste et autres
qualificatifs du même genre. On a rappelé
plusieurs fois comme il convient, le fait qu’il
a été député du RCD, mais
on a omis de dire ne serait-ce qu’une seule fois,
que son adversaire était à la même
époque, ministre dans l’exécutif dirigé
par ce même RCD.
Ainsi va la justice !
Cheikh Khlif nous a quittés à un mois du
cinquantième anniversaire de l’indépendance,
d’une Tunisie profondément musulmane depuis
des siècles, mais tiraillée depuis une trentaine
d’années, entre les prétentions arrogantes
de trois franges de l’élite politique : une
véritable élite historique destourienne,
ayant perdu depuis longtemps sa légitimité,
mais qui s’ingénie à
continuer de disposer de la Tunisie et des Tunisiens.
Une prétendue élite historique de «
gauche », au poids insignifiant, mais qui estime
avoir hérité du pays « en rente viagère
», et enfin une troisième, non moins arrogante,
qui veut disposer des croyants au motif qu’elle
tire sa légitimité de la défense
de l’islam. Entre les trois, les simples musulmans,
l’écrasante majorité des Tunisiens
qui veulent vivre leur foi en paix, se cherchent une voie
du salut !
Rahima Allahou Abderrahmane Khlif. |