Directeur: Ahmed Manaï

25 novembre 2005
Retour à « la caravane du retour »

A l’annonce de ma décision de participer à « la caravane du retour » que l’ami Noureddine Khatrouchi avait appelé à organiser dès le mois de juillet et en avait trop hâtivement fixé la date avec le début du SMSI à Tunis, des amis m’ont écrit pour me souhaiter un bon retour et me donner leurs numéros de téléphone, en cas de besoin. D’autres, avec lesquels j’ai des engagements pour le mois de novembre m’ont contacté pour convenir d’autres rendez-vous. Et je pense qu’il doit y avoir beaucoup d’autres qui se demandent, en toute bonne foi, pourquoi je ne suis pas déjà à Tunis, conformément à mon engagement, sans compter tous les ectoplasmes qui pérorent sur le manquement à la parole donnée, prêchant à qui veut les entendre qu’il ne s’agissait, dans toute cette affaire, que de surenchère !
Ces derniers ne sont pourtant pas des émigrés ou des exilés, mais des réfugiés politiques avec un statut administratif particulier qui les place dans une situation de rupture avec leur pays d’origine et tous devraient savoir, moyennant un minimum d’honnêteté, que les chemins du retour sont longs et tortueux. Ils devraient donc savoir qu’il ne suffit pas à un réfugié de décider de rentrer au pays pour pouvoir le faire car il peut se passer des mois, voire plus, pour qu’une telle décision puisse se concrétiser et cela seulement…dans le cas où les autorités Tunisiennes consentiraient à fournir un passeport au candidat au retour !
Un cadre européen, un employé ou même un Rmiste peut décider, en fin de semaine et à la dernière minute, de passer un week end à Hammamet ou à Djerba. Il prend son sac, son passeport, une simple carte d’identité ou même son permis de conduire- certains prétendent qu’il peut le faire avec juste la carte orange- achète un billet « Last minute » à 50 euros tout compris et arrive deux heures après à destination. Il n’a pas besoin de demander un visa d’entrée en Tunisie, paradis aux portes largement ouvertes aux touristes, mais qui deviennent tout simplement blindées et infranchissables à ses propres citoyens.
Cela mérite d’être expliqué bien que je l’aie déjà fait une première fois le 14 octobre 2004 en réponse à une question de elkhadra.


Emigrés, exilés et réfugiés :

Les tunisiens à l’étranger appartiennent à trois catégories :
1) La première catégorie est constituée d’émigrés, résidant légalement ou clandestinement dans des pays étrangers et disposant de leurs papiers tunisiens. Un grand nombre d’entre eux a acquis, avec le temps, la nationalité du pays d’accueil et leurs enfants, nés dans le pays d’immigration en sont devenus tout simplement ses citoyens. Ceux-là peuvent à tout moment rentrer en Tunisie même avec leurs papiers non tunisiens au cas ils n’auraient pas de papiers tunisiens.
2) La deuxième catégorie, très peu nombreuse, est constituée d’exilés politiques qui n’ont pas eu besoin de demander l’asile dans un quelconque pays pour y séjourner régulièrement. Dans les années 50 et 60, par exemple, les exilés étaient Youssefistes, Nasséristes et Baathistes. Ils avaient choisi de s’installer dans des pays arabes et avaient conservé pour la plupart leurs papiers tunisiens. Ceux d’entre eux qui n’avaient pu renouveler leur passeport tunisien avaient obtenu le passeport du pays d’accueil pour leurs voyages, sans avoir à demander la nationalité du pays. Ils n’avaient pas besoin de statut de réfugié dans ces pays qui ne le reconnaissaient d’ailleurs que très rarement. Ces exilés avaient pris le chemin du retour quand ils ont réussi à régler leurs problèmes avec les autorités de leur pays, d’autres ont fini leur vie dans ces pays d’accueil.
Dans les années 70 et 80 les opposants contraints à l’exil appartenaient à des mouvements marxistes. C’étaient pour la plupart des étudiants ou anciens étudiants en France ou dans d’autres rares pays européens et ils avaient choisi le plus normalement du monde de s’installer en France. Ils n’avaient pas besoin de demander le statut de réfugié politique parce que les conditions de séjour dans ce pays étaient très faciles. Nombre d’entre eux avaient obtenu par la suite la nationalité française et sont devenus les citoyens des deux rives.
Plus récemment encore, certains d’entre eux, porteurs de la seule nationalité tunisienne, ont repris le chemin de l’exil et ont séjourné régulièrement dans ce pays sans avoir à demander l’asile Ils ont renouvelé régulièrement leurs passeports et le jour où ils ont décidé de renter au pays, avec ou sans filet de sauvetage, ils ont pu le faire aisément. Certains anciens responsables politiques sous Bourguiba s’étaient trouvés jusqu’à tout récemment, dans cette situation : exilés mais pas réfugiés !
3) La troisième catégorie, née essentiellement de la répression des années 90, est faite de réfugiés politiques, c'est-à-dire de gens qui ont rompu avec les autorités de leur pays et qui se sont mis sous la protection du pays d’asile (conformément à la convention du 28 juillet 1951 des Nations Unies). C’est le pays d’asile qui leur fournit les fiches d’état civil, à eux et à leurs enfants, la carte de résidence et le titre de voyage. Il leur est interdit d’avoir le moindre contact avec les autorités de leur pays à moins de renoncer à leur statut. Le titre de voyage du réfugié, par exemple, n’est pas le passeport Français ou Hollandais d’un tunisien qui a la double nationalité et qui lui permet d’aller en Tunisie quand il veut, mais un document valable pour tous les pays sauf la Tunisie.

Que doit faire un réfugié politique tunisien pour pouvoir rentrer dans son pays ?

De nombreux réfugiés du mouvement Nahdha, (l’écrasante majorité des réfugiés des 15 dernières années), ont pu rentrer au pays ces dernières années à travers la solution individuelle de leurs problèmes avec les autorités de leur pays, via les services du ministère de l’intérieur dans les consulats tunisiens à l’étranger. C’est ainsi qu’ils ont pu obtenir des passeports et rentrer en Tunisie. Certains avaient obtenu auparavant la nationalité du pays d’accueil (la consultation régulière du Journal officiel français, par exemple, est à cet égard très instructive) et ont renoncé à un statut de réfugié devenu caduc. A ma connaissance aucun d’entre eux n’est retourné au pays pour s’y installer définitivement et encore moins pour continuer son combat politique.
Le projet de la « caravane du retour », initié par Noureddine Khatrouchi et auquel j’ai adhéré sans réserve, n’est pas un pèlerinage ou un voyage de vacances. Mais quelque soit sa nature, il faut, pour le concrétiser, que les réfugiés qui veulent s’y engager, renoncent au préalable à leur statut et entreprennent les démarches nécessaires auprès des consulats tunisiens pour obtenir une carte d’identité et un passeport. Il semble qu’il n’y a pas de problème pour la carte d’identité, mais pour le passeport c’est autre chose. Mais pour se faire confectionner une carte d’identité, il faut disposer d’un extrait d’acte de naissance délivré par la mairie de la ville de naissance en Tunisie.
Personnellement, je suis encore à. ce stade Pour éviter à mes proches des ennuis inutiles, j’ai demandé à un avocat de me faire sortir un extrait de naissance et j’attends toujours.
D’autre part, j’avais décidé depuis le 28 mai 2002, date à laquelle avait expiré mon titre de voyage de réfugié de ne pas le renouveler. Je voulais en finir avec un statut qui me pèse beaucoup et que je n’ai sollicité, contraint et forcé, qu’à la suite de l’évasion de ma famille en octobre 1992.
Projetant d’accomplir cette année le pèlerinage à la Mecque et doutant fort que le consulat de Tunisie accepte de me délivrer un passeport à cet effet, j’ai demandé, le 7 juillet 2005, le renouvellement de mon titre de voyage, ce qui vient d’être fait en date du 28 octobre. Ma femme et mon fils avaient obtenu les leurs au bout de 17 jours !!!
Ces quelques remarques enfin concernant le projet de la caravane du retour et la manière dont il a été présenté :
*Noureddine Khatrouchi aurait dû prévenir dès le début, de la complexité de la situation administrative et surtout du fait que l’octroi de passeports à des gens engagés dans une action politique ne peut se faire que par une décision du pouvoir politique.
*Je ne suis pas étonné du peu de réactions de la plupart des personnes citées dans son appel et dont certaines avaient protesté d’avoir été oubliées dans la première mouture Au bout de 15 ou 20 ans d’exil, les réfugiés constituent une humanité à part. Et je ne serais pas surpris que le jour où la dictature tombe, peu d’entre eux se décideront à rentrer au pays et à s’y installer. En 1983, après l’élection de Raoul Alfonsin à la présidence de la République et le retour de la démocratie en Argentine, le Quai d’Orsay avait affrété un avion pour le retour des exilés argentins chez eux. Roland Dumas s’y est retrouvé pratiquement seul avec les hôtesses de l’air !
*Le silence des organisations tunisiennes de la société civile et politique qui ont pour la plupart inscrit le retour des exilés en bonne place dans la liste de leurs revendications, est encore moins étonnant. Elles ont l’habitude, comme leurs consoeurs européennes, de s’agiter pour des victimes résignées et voilà qu’elles se retrouvent avec des acteurs qui se prennent en charge et proposent une perspective politique à leur action.
Un grand merci à tous ceux et celles, nombreux, qui ont manifesté leur soutien à cette initiative.
Le projet de « la caravane du retour » est lancé. Tous ceux qui y ont adhéré et qui viendront à le faire dans les prochains mois, savent à quoi ils se sont engagés et en feront j’en suis sûr, leur raison d’être pour…cette année 2005- 2006 qui marque le cinquantième anniversaire de la Tunisie.
Ahmed Manaï


28. octobre 2005

La caravane du retour :

Pour que la politique (re)conquière ses lettres de noblesse

LABBEYKA YA WATANI !!!

Mon cher Noureddine.

L’idée du retour au pays a caressé de tout temps l’esprit de tous les exilés de toute origine et dans tout pays. Mais c’est la première fois, à ma connaissance, que quelqu’un en fait un acte politique fort dans un projet de combat démocratique et de renouveau national. Après ces longues années de fuite, sous les motifs les plus divers, je crois qu’il est temps d’amorcer le mouvement de retour pour redonner confiance à nos compatriotes et nous racheter un peu à leurs yeux. Un ami français qui connaît très bien les milieux des exilés tunisiens et qui a lu ton texte me demande de te dire que ton idée est tout simplement magnifique ! Inutile de te dire que je suis absolument de son avis.

Je n’ai pas le privilège de naître comme toi « dans les entrailles de cette terre » de Tunisie, mais je suis bien décidé à retrouver rapidement mon pays, les miens et mes frères de combat avant que le rideau ne descende sur le dernier acte du nouveau protectorat sur la Tunisie. Je m’expliquerai plus longuement plus tard, mais d’ores et déjà tu peux compter sur moi. Je serai avec toi et même si nous ne serions que deux, nous pourrons dès demain entamer les démarches administratives pour récupérer nos papiers tunisiens auprès de l’Ofpra et demander des documents de voyage Tunisiens.

Cordialement

Ahmed Manaï

 

La caravane du retour :

Pour que la politique (re)conquière ses lettres de noblesse


A la suite des nombreux messages de sympathie et des appels des militant(e)s, m’invitant à relancer l’initiative que j’ai lancée au cours du mois de juillet 2005 et consistant à organiser une caravane de retour des exilés en Tunisie, à l’occasion de la tenue du SMSI le 16 novembre prochain, je me range à leurs arguments et je décide d’entamer, dans l'urgence, l'étape décisive dans la réalisation de ce projet, en étroite collaboration avec tous ceux qui décident d’y adhérer.
Il va sans dire, que cette action n'a rien de personnel et qu’elle s’inscrit en droite ligne des luttes passées et présentes de l’ensemble du mouvement national.
Quatre arguments principaux m’ont convaincu de la nécessité de cette relance :


1) La montée actuelle des luttes, à l’approche du SMSI, avec notamment cette manifestation sympathique et originale que des centaines de Tunisiens mènent depuis des semaines sur le net sous le slogan « YEZZI ! FOCK ! », la grève de la faim entamée depuis des mois par des centaines de prisonniers politiques et celle menée depuis le 18 octobre par huit militants politiques et associatifs.
2) L'unanimité réalisée autour des revendications politiques claires, réalistes et réalisables, exprimées par les grévistes, le soutien massif et diversifié qui leur a été manifesté et la détermination de toutes les sensibilités politiques et idéologiques à faire aboutir leurs revendications.
Notons à ce niveau et sans aller jusqu’à parler de la naissance d’un front unitaire avec un programme minimal, que ce soutien a réuni des éléments de l’opposition officielle et non- officielle et que la dynamique qu’il a suscitée, incite à espérer la naissance d'un front d'action sur le terrain dans un futur proche.
C’est là un acquis inestimable dans l’histoire des luttes des Tunisiens pour le respect des droits humains qu’il convient de valoriser et d’inscrire dans notre stratégie future.


3) J’ai insisté dans le papier introductif à cette action sur les conditions objectives de son succès et notamment la couverture médiatique devant l’accompagner. Celle-ci semble être acquise maintenant comme nous l’avons tous constaté avec la grève de nos illustres grévistes. Et c’est ce qui nous autorise à relancer le projet de la CARAVANE DU RETOUR.


4) Je crois que la meilleure façon de concrétiser notre appui aux grévistes de la faim, de valoriser et de dynamiser leur action serait de frapper à la porte de notre pays et d’y faire un retour massif et organisé dans l’honneur et la dignité, pour rejoindre dès notre arrivée, les grévistes de la faim.
Nous mettrons ainsi le régime devant ses responsabilités.
Il lui appartiendra alors de choisir entre la voie de la sagesse, en honorant ses engagements et en répondant aux revendications légitimes des Tunisiens, et la fuite en avant et notre incarcération.
Notre sort nous importera peu dans ce cas, convaincus que nous serons le cauchemar des tenants du pouvoir et que le combat continuera après nous. Peu nous importe aussi que nous vivions directement le jour de la délivrance ou que nous le connaissions à travers nos frères de combat.
C'est donc en pleine conscience des dimensions et des implications de cette action et en fidélité aux martyrs du mouvement de libération nationale, aux sacrifices des milliers de prisonniers et d’ex-prisonniers, des milliers d’exilés et de leurs familles, de l’extrême- gauche à l’extrême- droite, que j’appelle mes compatriotes réfugiés et exilés à travers le monde, à répondre présents et à donner à cette initiative ses chances de succès, non pas pour régler définitivement, ici et maintenant, le problème des libertés, le chemin est encore long, mais tout simplement pour abattre le mur du silence et substituer à la peur un instant de liberté et de dignité.
J’en appelle particulièrement à nos compatriotes réfugiés dont je cite quelques noms en vrac :
Notre doyen Hussein Triki, exilé depuis près d'un demi-siècle en Argentine, Rached Ghannouchi ou un représentant du mouvement Nahdha, Mondher Sfar, Salah Béchir, Ahmed Manaï, Salah Tekkaz, Lazhar Abaab, Fethi Ennaes, Chokri Hamrouni, Sami Ben Gharbia, Mohamed Nouri, Khaled Ben M'Barek, Khaled Chouket, Khaled Traouli, Abdel Waheb Hani, Tahar Labidi, Mohamed Mestiri.
J’en appelle aussi aux exilés non réfugiés, représentant l’élite intellectuelle, journalistique et politique, à la notoriété maghrébine, arabe et internationale, pour accompagner la caravane du retour et lui assurer l’appui et la couverture médiatique dont elle aura tant besoin et je cite dans le désordre :
Sihem Ben Sedrine, Moncef Marzouki, Béchir Ben Yahmed, Tawfik Ben Brik, Omar Mestiri, Ghassan Ben Jeddou, Kamel Labidi, Mohamed Bouanane, Ridha Kéfi, Jamel Jani, Kamel Jendoubi, Omar Shabou , Abdellatif Ben Salem, Abdel Khalek Toukabri, Hédi Jilani, Mohieddine Cherbib, Khemais Ksila, Hachmi El Hamdi, Abdel Magid Bouden, Ahmed Kdidi, Hachmi Ayadi, Omar Khayaâm, Fayçal Kaabi, Abdel Aziz Lagoubi...
Je signale que le choix des noms n’est fait ni pour gêner ni pour provoquer, mais il a tenu compte plus simplement de la notoriété de ces personnalités et de leur capacité à mobiliser au plan national et international. Il appartient à chacun de se positionner en son âme et conscience et de décider de la manière appropriée de rejoindre la caravane, de la soutenir ou de l’ignorer, étant bien entendu « que chacun selon ses moyens et ses dispositions ».
Je propose à ceux qui décident d’adhérer à ce projet, de nous donner rendez-vous pour discuter de la plate-forme et de l’organisation matérielle du retour.
Je signale dès à présent que je renonce par avance à tout rôle dirigeant et que je laisse aux organisateurs le soin de désigner ceux et celles qui en seront les porte-parole face aux partenaires tunisiens et internationaux.
Je m’engage auprès de tous ceux qui accepteront de faire partie de cette caravane à ne jamais les abandonner à leurs tortionnaires tant qu’une goutte de sang coulera dans mes veines. C’est ma promesse, et je m’engage à l’honorer jusqu’au bout.
Alors mes frères et sœurs : je vous invite à un instant historique de vérité qui pèsera autant que la vie, pour la liberté et la dignité. Il importera peu que nous soyons victorieux ou qu’au contraire ce projet échoue. L’essentiel est que cette caravane du retour décolle et elle sera un exemple dans l’histoire des luttes populaires pour la dignité et la liberté.
Bilal ayant appelé à la prière pour annoncer l’aurore, il est temps que notre chère Tunisie sèche ses larmes, finisse son deuil, retrouve son éclat et avance la tête haute pour écrire l’épopée de sa délivrance.


Noureddine Khatrouchi
noureddine_khatrouchi@yahoo.fr

Tél : 06 16 69 83 34

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