Directeur: Ahmed Manaï

Novembre 2005

L'événement : Société mondiale de l'information

En ce jour d’ouverture du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) à Tunis, prions à la mémoire de Marouane Ben Zineb, brillant informaticien, assassiné dans la fleur de l’âge, pour avoir découvert fortuitement et révélé la présence israélienne à Carthage, seize ans avant que Silvan Shalom ne vienne souiller le sol de notre chère Tunisie.

Marouane Ben Zineb : la sauvagerie d'un régime

par Ahmed Manaï, Horizon 94, n° 1, août 1993, p. 11-12.

Marouane Ben Zineb était un brillant informaticien de 27 ans. Au mois de juillet 1989, en pleine canicule de l'été tunisien, alors que ses amis s'adonnaient aux plaisirs de la plage, il préparait fébrilement son voyage aux USA, où il a réussi à obtenir une bourse d'études, en même temps qu'il se relevait, par de longues séances de rééducation, d'un récent accident de la circulation.
Un matin du 28 juillet, il emprunta comme à son accoutumée, la vieille R12 de son père pour se rendre à l'hôpital. Sur son chemin, il prit un ami qu'il déposa quelques kms plus loin, pour ne plus donner signe de vie durant huit jours.
Dès le nuit tombée, c'est le désarroi total chez les Ben Zineb. On avait remarqué chez Marouane, au cours des dernières semaines, une nervosité inaccoutumée, qu'on essaya d'expliquer par les préparatifs du voyage. Mais cela ne pouvait justifier une éventuelle fugue d'un jeune homme bien rangé. Toute la famille se mobilise pour le retrouver.
Toutes les démarches auprès de la police, de la garde nationale, des hôpitaux s'avèrent aussi vaines que celles entreprises assez tôt auprès des amis.
Ce n'est qu'au deuxième jour que sa soeur se souvint que Marouane lui avait fait part de sa peur pour le secret qu'il avait percé quelques semaines auparavant, en s'introduisant fortuitement dans le système informatique de la présidence. Il lui avait parlé notamment d'agents du Mossad israéliens accrédités à Tunis pour surveiller les chefs de l'OLP et nombre de militants tunisiens et arabes de la cause palestinienne. Il ne lui en dira pas plus, mais c'était déjà assez.
Au troisième jour, Habib Ben Zineb, le père, Juge à la retraite, obtint une audience auprès de Chedly Neffati. Celui-ci venait d'être nommé ministre de l'Intérieur en compensation de la paire de claques qu'il reçut publiquement quelques jours auparavant dans le hall du ministère, alors qu'il n'était que secrétaire d'État, de la part de Moncef Ben Ali, pour avoir ordonné l'arrestation de quelques uns de ses proches dealers.
Le père rappela au ministre la longue liste des services qu'il a rendus à l'État durant sa carrière de Juge et l'assura qu'il consentirait bien à lui sacrifier encore le fils si cela était nécessaire : pourvu qu'on lui dise que c'était l'État qui en disposait.
Le ministre lui fit la réponse qu'il a entendue trois jours durant de la bouche des chefs de poste de police : Marouane n'a pas été arrêté, n'a jamais été recherché et n'a été signalé dans aucun accident de la circulation. Cela a été dit sur un ton dont la fibre mensongère n'échappa pas au vieux Juge. En quittant le ministère, Habib Ben Zineb était convaincu que son fils était passé par là, et que s'il n'y était plus, il devait être déjà enterré, ou quelque part dans une morgue d'hôpital.
Au huitième jour de sa disparition, Marouane fut retrouvé effectivement à la morgue de l'hôpital Charles Nicolle, inscrit sous un faux nom, cinq jours plus tôt. Motif du décès : accident de la circulation.
En même temps que son cadavre, on retrouva sa vieille R 12 à Hammam-Lif, au niveau de Bou-Kornine à quelques mètres de la voie ferrée et à moins de 50 mètres du poste de police de la circulation !
Dans le coffre de la voiture, il y avait les papiers, les lunettes, la montre et d'autres effets personnels, rangés avec un grand soin. Mais il y avait surtout les clés de la voiture miraculeusement déposées sur l'enjoliveur de la roue droite avant.
Avant de "se jeter" sous le train, Marouane avait pris soin de tout mettre en ordre. Mais jamais un mort n'a eu autant de mal à gagner sa sépulture. Il attendit encore huit jours pour être porté en terre.
Jamais la police n'a autant honoré de sa présence les funérailles d'un simple et anonyme citoyen. La veille de son inhumation, elle investit le quartier et se mêla à la famille pour veiller le corps. Elle assura pendant des semaines la protection rapprochée de la tombe, à l'affût d'une quelconque révélation outre-tombe de Marouane...
Nous venons d'apprendre que le père de Marouane est tombé, depuis quelques mois, dans un coma profond à la suite d'une attaque cérébrale.


La Société mondiale de l'information chez le flic Ben Ali


Mercredi commence à Tunis un sommet de l'ONU sur la "société mondiale de l'information". L'agression dont a été victime vendredi l'envoyé spécial de Libération, poignardé en pleine rue de Palestine par des sbires du régime tunisien, donne un avant-goût de ce sommet, dans un pays où des internautes sont condamnés à des dizaines d'années de prison. Les délégués au sommet auront-ils le courage de dénoncer les pratiques criminelles du régime tunisien ou choisiront-ils de faire le dos rond ? Combien de participants au contre- sommet citoyen prévu dans la capitale tunisienne seront-ils refoulés à l'aéroport de Tunis ? Les journalistes qui oseront mettre le nez au dehors du lieu où se tiendra le sommet pour aller à la rencontre de la société civile tunisienne en lutte pour la liberté, connaîtront-ils le même sort que Christophe Boltanski ?
Site :http://www.quibla.net/

Par Monder Sfar
Il y a cinq ans, Ben Ali ordonnait l’assassinat à l’arme à feu du journaliste Riadh Ben Fadhl dont le seul crime était d’avoir rappelé dans Le Monde, lors de l’affaire Ben Brik, que le Président devait respecter le terme de ses mandats présidentiels et ‘préparer le passage de relais.

Etranges ressemblances avec l’agression contre Christophe Boltanski :
L’attentat contre Ben Fadhl a eu lieu quelques heures après la publication de son article dans Le Monde
L’agence TAP affirme que c’est Ben Fadhl qui se serait fait tirer sur lui-même…
Echappé par miracle à l’attentat qui a eu lieu non loin du Palais de Carthage, Ben Ali recevait officiellement la victime pendant plus de deux heures pour étouffer l’affaire – L’agence TAP a évoqué peu avant l’hypothèse de tentative de suicide…

Ci-dessous, 4 documents :
- L’article de Riad Ben Fadhl dans le Monde du 21 mai 2000 ;
- Dépêche AFP du 24 mai 2000, le lendemain de l’attentat manqué.
- Dépêche AFP du 25 mai : Riad Ben Fadhel pourrait s'être tiré dessus, selon l’agence TAP officielle du régime
- Le 28 mai Ben Ali reçoit Ben Fadhl pendant plus de deux heures, (site de la Présidence carthage.tn)

Le Monde daté du dimanche 21 mai 2000

En finir avec le « syndrome de Carthage »,
Par Riad Ben Fadhel



Près de 80 % de la population propriétaire de son logement, une espérance de vie de soixante-douze ans, un faible taux de mortalité (27 pour 1 000), une école obligatoire qui scolarise autant les filles que les garçons (96 %), un droit à la santé et à l'éducation accessible à tous, une croissance économique incontestable, un niveau de vie qui s'est réellement amélioré, avec près de 2 500 dollars de revenu par tête d'habitant. Et tout cela avec pour voisins deux pays trublions autrement mieux dotés en hydrocarbures. Comment, mais comment diable la Tunisie, avec autant d'indicateurs au vert, a-t-elle réussi à gérer aussi dramatiquement son image et à mettre dans une gène certaine jusqu'à ses derniers soutiens sur la scène internationale ?

Autrement dit, si Merlin l'Enchanteur n'a jamais réussi à transformer le plomb en or, il semble qu'en Tunisie les miracles de l'alchimie gouvernementale aient réussi l'impossible : faire du plomb avec de l'or !

A titre d'exemple, et sur la base d'une analyse froide et lucide de ce qui est devenu l'affaire Taoufik Ben Brik, force est de constater que nous vivons une situation ubuesque : la mécanique gouvernementale s'est enrayée sur un dossier qui, somme toute, n'aurait jamais, mais au grand jamais, dû prendre les proportions qu'il a prises.

Le point d'orgue de ce psychodrame ayant été atteint, après un rappel sans précédent des troupes et une « mobilisation patriotique », par la rencontre entre le chef de l'Etat tunisien et l'ensemble des responsables des partis politiques reconnus, syndicats et organisations professionnelles et patronales.

Il va sans dire que les différents médias de la place, dont la crédibilité laisse à désirer, reproduisent aussi bien les échos de cette mobilisation que les différents communiqués de soutien indéfectible à la personne du président victime d'un complot des forces du mal et de « certains médias français ». Complot orchestré par un Dark Vador qui aurait élu domicile dans ce pays avec qui nous, Tunisiens, entretenons une complexe relation d'attraction- répulsion : la France.

Mais, au-delà de ces péripéties, ce n'est pas tant le contenu des réactions tunisiennes qui pose problème, que le niveau exceptionnellement élevé de l'intervention publique puisque c'est de Carthage que ce dossier a été géré. Et pas par n'importe qui mais par le premier d'entre les Tunisiens, le président Ben Ali lui-même ! !

C'est précisément là que le bât blesse car, ailleurs, et pas nécessairement dans les pays du Nord, ce type d'affaire n'aurait jamais pris une telle ampleur et aurait été réglé à des niveaux administratifs largement inférieurs. L'affaire Ben Brik, par-delà la nécessité sans cesse renouvelée de se battre pour le respect du droit de chacun à s'exprimer et circuler librement, est révélatrice de la myopie grandissante de l'administration tunisienne. Cette dernière, recluse dans sa tour d'ivoire, est de plus en plus incapable de fournir des fusibles et contre-feux au président de la République.

Faire le constat du niveau disproportionné de l'intervention présidentielle dans la gestion de cette affaire nous amène légitimement à poser une question : pourquoi cette paralysie de l'administration tunisienne, incapable de défendre le président de la République lorsqu'il s'estime victime d'une campagne de dénigrement savamment orchestrée ?

Mais, au fait, cette administration tunisienne, dont la pertinence et le mérite professionnels ont souvent été relevés par les experts des différentes institutions financières internationales (par exemple la Banque mondiale), lui a t-on demandé de jouer ce rôle ? Au regard des dérives inévitablement liées à une gestion aussi pyramidale du pouvoir, avec tout ce que cela implique comme perte d'autonomie décisionnelle des différentes sphères administratives, il est bien évident que l'équipe politique de Carthage a été obligée de monter au filet, en lieu et place d'une administration démonétisée. Le désarroi de cette administration n'a d'égal que celui des jeunes capitaines d'industrie qui ne savent plus à quel saint se vouer tant l'opacité des circuits financiers et des privatisations est devenue la règle.

Il est temps aujourd'hui, alors que nous n'en sommes qu'aux premiers soubresauts, et près de treize ans après la transition pacifique qui a permis à la Tunisie de tourner avec doigté la page d'un bourguibisme trahi par la vieillesse et les luttes de sérail, de donner au pays un nouvel élan et de répondre aux aspirations diffuses d'une jeunesse lycéenne et étudiante sans repères et sans projet.

La Tunisie a toujours été forte de ses différences et de ses contrastes. Elle a besoin aujourd'hui d'un New Deal, d'autant plus que l'hypothèque islamiste a été écartée. Ben Ali, l'homme de la déclaration du 7 novembre 1987 et dont le mandat est constitutionnellement le dernier, a le devoir de préparer le passage de relais. Il le faut, pour que soit enfin démenti « le syndrome de Carthage » - auquel avait déjà succombé Bourguiba. Pour que la Tunisie ne soit jamais le pays des jasmins fanés.

Riad Ben Fadhel est économiste ; il travaille dans le secteur de la communication.

Un ancien journaliste blessé par balles à Tunis
TUNIS, 24 mai (AFP) - M. Riad Ben Fadhel, ancien rédacteur en chef de la version arabe du mensuel français Le Monde diplomatique, a été blessé par balles mardi [23 mai] matin par des inconnus devant son domicile à Carthage (banlieue nord de Tunis), a-t-on appris mercredi auprès de sa famille.
M. Ben Fadhel a été atteint de deux projectiles devant la porte de sa maison alors qu'il s'apprêtait à monter dans sa voiture, a-t-on précisé de même source. Il a été admis en urgence dans une clinique de Tunis.
Mercredi, ses médecins n'avaient pas encore décidé s'ils allaient l'opérer ou pas, mais ses jours n'étaie! nt en principe pas en danger, a-t-on encore affirmé.
Aucune indication officielle n'a été fournie sur cette affaire dont la presse tunisienne ne s'est pas fait l'écho jusqu'à présent. Economiste de formation, M. Ben Fadhel est devenu directeur de l'Agence de publicité "Impact Média" depuis près de deux ans, après la suspension à Tunis du Monde diplomatique, qui publiait des articles très critiques à l'égard de la situation des libertés en Tunisie. Le siège de l'édition du Monde diplomatique en arabe a depuis lors été transféré à Beyrouth. L'agression contre M. Ben Fadhel a été confirmée par la direction du Monde diplomatique à Paris. M. Ben Fadhel avait publié le week-end dernier dans le quotidien français Le Monde un article intitulé "En finir avec le syndrome de Carthage", dans lequel il critiquait la manière dont l'affaire du journaliste tunisien Taoufik Ben Brick avait été gérée par le pouvoir tunisien.




Riadh Ben Fadhel pourrait s'être tiré dessus, selon l'enquête de police

TUNIS, 25 mai (AFP) - L'ancien journaliste tunisien Riadh Ben Fadhel, blessé par balles mardi près de son domicile dans la banlieue de Tunis, pourrait s'être lui-même tiré dessus, selon les premiers résultats de l'enquête de police préliminaire, rapportés jeudi par l'agence officielle TAP.
Riadh Ben Fadhel, 40 ans, a été atteint de deux projectiles tirés depuis un véhicule non loin de sa maison à Carthage (banlieue nord de Tunis) alors qu'il se trouvait dans sa voiture, selon l'un de ses frères, Hakim Ben Fadhel.
Les jours de Riadh Ben Fadhel, ancien rédacteur en chef du mensuel le Monde Diplomatique en arabe à Tunis, ne sont "en principe pas en danger", avait affirmé son frère mercredi soir à l'AFP.
La police a indiqué de son côté que Riadh Ben Fadhel avait déclaré avoir été "la cible d'un coup de feu tiré à partir d'une voiture de petite cylindrée, ayant à son bord deux individus (...) sans préciser ni la marque, ni le numéro minéralogique du véhicule".
Site : carthage.tn


28 mai 2000
Le Président Zine El Abidine Ben Ali reçoit M. Riadh Ben Fadhl
Le Président Zine El Abidine Ben Ali a reçu, M. Riadh Ben Fadhl qui était accompagné de son frère le Dr. Slim Ben Fadhl.
A l'issue de l'entrevue, M. Riadh Ben Fadhl a déclaré : "Je remercie Monsieur le Président pour nous avoir reçus et pour l'intérêt qu'il a porté à mon état de santé après l'accident dont j'ai été victime. J'ai acquis la certitude que tous les moyens seront mis en œuvre pour établir la vérité en Tunisie, Etat de droit".

 

 

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