BALHA BOUJADI
Bonne année, malgré tout…!
« Porter la liberté est la seule
charge qui redresse bien le dos ». (Patrick Chamoiseau)
Bonne année, malgré
tout, à cette Tunisie meurtrie et affaiblie sous
les bottes de la dictature et l’abus des pouvoirs
policiers et judiciaires, ce pays tellement beau, tellement
digne, se trouve plongé dans la peur et l’incertitude.
Bonne année, malgré tout, Monsieur le Président,
nous te souhaitons bonne santé pour que tu puisses
avoir une retraite tranquille en Argentine ou aux Bahamas
ou même à Hammam Sousse, après tout,
tu as fait des bonnes choses et des mauvaises, mais tu
dois penser à terminer ton règne avec une
sortie digne et par la grande porte.
Bonne année, malgré tout, Messieurs les
ministres, vous avez fait un excellent boulot, vous avez
obéi à votre maître pendant des années
sans jamais prononcer le mot « non ». C’est
une réelle performance. Allez, reposez-vous avant
de devenir dingues et vivez dans vos palaces construits
par la sueur de vos fronts, vous en avez versé
des tonnes de honte et d’avilissement.
Bonne année, malgré tout, Messieurs les
policiers, après le SMSI, vous êtes extenués,
on vous a exploité 24 heures sur 24, non seulement
pour assurer la sécurité des petits rois
d’Afrique qui sont venus vous embêter par
leur sommet, mais aussi pour matraquer les journalistes
étrangers trop curieux et les grévistes
de 18 octobre qui vous ont emmerdé par leurs déclarations
et leurs chahuts.
Bonne année, malgré tout, Messieurs les
gendarmes. Quelle année cette 2005 ! Les gens sont
devenus trop grincheux, personne ne veut plus vous emmener
en auto-stop, heureusement qu’il y a encore les
Isuzu des paysans et les Peugeot 404 bâchées
des commerçants, au moins, ceux-là, ils
vous respectent encore. Ne vous en faites pas, prochainement
vous allez avoir votre lot de calendriers et vous allez
vous remplir les poches.
Bonne année, malgré tout, Messieurs les
journalistes, c’est dure la vie des lécheurs
de bottes, il y’en a de toutes les couleurs et de
plus en plus sales, vous ne savez plus quoi faire ni quoi
écrire. Bien que le plus difficile est de vous
regarder dans le miroir chaque matin et dans les yeux
de vos enfants qui croient voir en leurs pères
des héros de la plume et des chantres de la liberté,
alors qu’en réalité, ils ne sont que
des copieurs maladroits des télex de la TAP et
les pires des traîtres de ce pays.
Bonne année, malgré tout, Messieurs les
juges, quel mauvais pétrin pour les honnêtes
parmi vous et quelle aubaine pour les corrompus, entre
la justice et l’injustice il n’y a pas grand-chose,
ce petit préfixe « in » il ne va pas
changer le monde, autant il faut fermer les yeux sinon
vous devenez des marginaux comme ce pauvre Mokhtar Yahiaoui
qui passe la journée à griffonner sur son
Blog… Vous n’avez pas étudié
tant d’années les lois des romains et celles
de Napoléon pour sombrer ensuite dans les affaires
mondaines du petit peuple réclamant la démocratie
et les libertés, ce n’est pas votre style,
profitez-en, avant la fin l’ère de changement.
Bonne année, malgré tout, messieurs les
syndicalistes, où sont donc vos meetings ? Où
est la mémoire de Farhat Hached ? Et celle de Mohamed
Ali et de Ahmed Tlili, de Habib Achour et de Taieb Baccouche
?… Vous êtes tous devenus les « chourafa
» des temps modernes, vous ne pouvez même
pas soutenir quelques dizaines de femmes surexploitées
dans une fabrique de Moknine, ni signer un appel pour
l’Amnistie. C’en est trop pour vous impliquer
en politique… Quel gâchis, après une
longue période de militantisme noble et auguste,
et dire que je donne toujours un dinar de mon salaire
pour les caisses de ces vauriens qui ne font qu’applaudir
les discours du 7 N.
Bonne année, Tunisnews, tu es la plus belle chose
que les tunisiens aient connue ces dernières années
et, grâce à toi, cette flamme de l’espoir
reste allumée malgré tous les semeurs de
la médiocrité et les faussaires de la réalité.
Bonne année, malgré tout, à tous
ceux que je n’ai pas encore cité, mais qui
vont avoir leur compte prochainement.
Bonne année, malgré tout
Bonne année, malgré
tout, Mme Canal 7, tu nous obliges, par la facture de
la Steg, à payer ton armée des pseudo journalistes
entrés dans vos bureaux vétustes grâce
aux pistons de maman ou de papa, ces morveux qui insultent
notre intelligence chaque soir par leurs niaiseries, qui
ont fait de notre TV nationale la risée du monde
arabe et qui doivent revenir à l’école
pour apprendre à parler et à respecter un
public qui a trouvé la solution dans le zapping
puisqu’il a l’embarras du choix. Un jour un
ami jordanien m’a dit que « votre télé
ne passe que des chansons, des fêtes, des festivals,
des interviews avec des chanteuses et des danseuses…
Il parait que vous n’avez pas de problèmes
», j’ai dû mentir, lui disant que les
problèmes nous les discutons sur le Canal 1 et
canal 2 (puisque nous en avons, parait-il 7 ?
Bonne année, malgré tout, aux intellectuels,
qui n’ont rien écrit depuis l’époque
de Taht Essour de Ali Douaji et Aboulqacim Chebbi. Ils
ont trahi deux ou trois générations, aucune
création (à part quelques exceptions) ni
théâtre, ni musique, ni cinéma, ni
poésie, ni art, ni danse… tous ces intellos
cassent leur croûte à la table de la médiocrité
acculant notre jeunesse à mater leurs principes
et idéaux et à se convertir, comme leurs
idoles, en matérialistes sans vergogne, des analphabètes,
des tricheurs, des débrouillards sans scrupules…
Ou bien des candidats à l’émigration
clandestine ou à servir la cause des obscurantistes
et des poseurs de bombes. L’autre jour on m’a
demandé quel est le poète tunisien le plus
en vogue ? Et je ne savais quoi dire, j’ai pensé
à Ouled Ahmed ou Moncef Mezghani, mais ces deux
là ont cassé leur plume depuis qu’ils
ont eu le titre de Directeur d’une maison machin
et vivent au solde de 2626.
Bonne année, malgré tout, à la femme
tunisienne qui résiste à la montée
des intégristes qui ont envahi le paysage médiatique
sur toutes les chaînes TV orientales, et qui crèvent
l’écran tous les jours en criant à
tu tête que la femme est un être inférieur,
la honte de la famille, tout l’honneur de la nation
est entre ses jambes (pauvre nation dont l’honneur
est si fragile), elle doit cacher sa tête, ses mains,
ses yeux, et si possible, elle doit s’enterrer vivante…
La femme tunisienne qui a donné des Alyssa, Al
Kahena, Al Jazia, Aziza Othmana, Radhia Haddad, Bechira
Ben Mrad, Alia Babbou, Sihem Ben Sedrine, Radhia Nasraoui
et mes professeurs de philo, de sciences, de maths…
cette femme là ne mérite pas le sort qui
l’attend si ces hystériques illuminés
prennent un jour le pouvoir.
Bonne année, malgré tout, aux étudiants,
qui bataillent comme des lions pour s’assurer une
place au soleil et ce malgré la régression
de l’enseignement et l’obstruction des horizons.
J’espère qu’ils cessent de rêver
de foutre le camp ailleurs, car la Tunisie a besoin de
tous ses enfants. Nous sommes, de Bizerte à Ben
Guerdane, à peine la moitié de la population
de Istanbul ou de Paris. Avec une bonne gestion, tout
le monde pourrait vivre mieux. J’espère qu’ils
s’engagent un peu plus dans la vie politique de
ce pays. Nous savons tous que les étudiants, dans
tous les pays, sont considérés comme l’âme
vive de la nation. Malheureusement, chez nous, les Rcdistes
dominent tout, avec insolence et impertinence. Partout
ils ont gagné les élections. Que s’est-il
passé depuis que j’étais étudiant
? Quand quelqu’un disait qu’il était
destourien c’était pour rire ou pour provoquer
quelqu’un.
Bonne année, malgré
tout, à tous les universitaires qui sombrent dans
l’oubli et l’indifférence, et si un
jour ils s’étaient mobilisés, c’était
pour revendiquer une augmentation de salaire, nous aimerons
les voir un jour se mobiliser pour défendre la
liberté et la démocratie dans ce pays ou
pour protester, par exemple, contre les amendements de
la Constitution ou la falsification des élections
ou bien encore le harcèlement stupide de la Ligue
de Droit de l’Homme.
Bonne année, à tous ceux qui travaillent
dans le silence et avec modestie pour que ce pays puisse
demeurer debout et la tête haute, malgré
les voleurs, les tricheurs, les faussaires, les criminels,
les trafiquants.
Bonne année, malgré tout, messieurs les
pseudo résistants en Irak, vous qui pour tuer un
soldat américain vous tuez 40 pauvres irakiens
dépouillés de tout, même de la volonté
d’avoir une espérance… Résistez
encore, tuez les chiites dans leurs mosquées, les
kurdes dans leurs montagnes, les jordaniens dans leurs
hôtels… tuez tout ce qui bouge au nom de la
résistance et de l’Islam… Kidnappez
les journalistes, les archéologues, les camionneurs…
c’est ça la résistance… Bravo,
pour avoir converti à l’Islam une alcoolique
belge et vous l’avez drogué avant de l’envoyer
se faire exploiter dans les rues de Bagdad. Drôle
de résistance, drôle d’époque
où les gens se laissent entraîner pour sauter
dans les airs afin de massacrer des pauvres gens au nom
de la religion de l’Islam.
Bonne année, malgré tout, messieurs les
députés de la nation, les conseillers ou
sénateurs, nommés par le pouvoir, les conseillers
municipaux et régionaux… tant d’institutions
et de structures chambre noir, où tout se fait
en cachette et à voix basse, pour terminer dans
les applaudissements tout est beau, tout est fantastique
: la constitution mutilée, la loi de la presse
massacrée, la Ligue tailladée, les élections
truquées, la dignité des tunisiens bafouée,
les avocats humiliés, les prisons pleines à
craquer de gens qui n’ont fait que penser…
et pourtant, pour votre caste de lécheurs de bottes,
tout est merveilleux, il n’y a pas mieux, souriez…
vous êtes en Tunisie.
Bonne année, malgré tout, messieurs les
professeurs, j’aimerai bien savoir qu’est-ce
que vous enseignez à cette jeunesse, à part
les maths et les sciences… et les valeurs ? Et les
principes ? Et les idéaux ? Et le civisme ?…
trois ou quatre millions d’écoliers, à
80% sont perdus, sans repères ni marques, ils vivent
une fausse réalité, croyant, à l’image
de leurs parents, que le bonheur est dans les portables,
les paraboles, les chiffons signés, les voitures
de luxe, les villas avec piscine… et pour atteindre
ce bonheur tout est permis, même en tuant son père
ou en vendant sa mère… S’il vous plait,
messieurs les professeurs et les instituteurs, parlez,
dialoguez, communiquez avec vos élèves,
aimez-les, ne soyez pas seulement des salariés
et des fonctionnaires. Votre travail est noble et très
délicat, vous avez entre vos mains le futur de
ce pays et son élite.
Bonne année, sincèrement, aux femmes et
aux hommes qui n’ont pas baissé les bras
depuis des années, faisant la vie dure et impossible
aux flics et commis du palais : Sihem, Radhia, Hamma,
Moncef, Khédija, Sadri, Ahmed Manai, Mohamed Charfi,
Omar S’habou, Omar Khayam, Mokhtar Yahiaoui, Nejib
Chebbi, Mohamed Abbou, Harmel, Ghannouchi, Karkar, Taoufik
Ben Brik… et la liste est longue… Tous ces
gens là nous donnent chaque année un nouveau
souffle pour continuer à demeurer debout, pleins
d’espoir et de courage.
Bonne année, sincèrement, aux chaînes
satellitaires Al Jazeera, Al Arabya, Al Mustaquilla, Al
Horra, l’ANB… des espaces de liberté
et de dialogue. Une mention spéciale a Al Jazeera
qui a ouvert le chemin et elle a donné un modèle
pour une information objective et libre. Bonne année,
son altesse le prince de Qatar, le seul parmi tous les
chefs arabes qui mérite notre respect car il n’a
pas dépensé son argent à Saint Tropez
ni à Marbella, comme les autres princes de pétrole,
mais à construire ce monument grandiose, Al Jazeera,
pour briser la propagande naïve et de mauvais goût
des dictateurs.
Bonne année, sincèrement, à un programme
qui fait un tabac chez les tunisiens, à la chaîne
privée Hannibal, « Bil Makchouf »,
ce programme sportif est en train d’initier les
tunisiens à apprécier un nouveau langage
direct, clair et sans détours… C’est
le premier pas vers un langage démocratique qui
toucherait d’autres domaines, inchallah… Merci
Moez, Fathi, Moncef, Sami et Habib… vous êtes
une belle exception dans un monde de médiocres.
J’aurai bien voulu souhaiter la bonne année
à d’autres sphères de notre société,
et de notre nation arabo musulmane, mais pour ne pas ennuyer
les lecteurs, je m’arrêterai là et
je reviendrai à la charge au mois de janvier.
Bonne année à tous mes amis et surtout à
tous mes ennemis.
BALHA BOUJADI,
Le 28 décembre 2005
balhaboujadi@yahoo.es
N.B : repris de tunisnews.
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