Ce sont les dirigeants
et non les islamistes qui menacent la démocratie
!
Cet article (publié
en Anglais, Arabe et Français) m’a été
demandé par la rédaction de Dialogue du
Moyen- Orient en réaction à un article
du rédacteur en chef du Journal AL-HAYAT, mettant
en cause les islamistes seuls dans l’échec
de la démocratisation au Maghreb.
24 juin 1994
Middle East Dialogue
20 Forth Street, Edimbourgh. EIII, Scotland, UK
T : 44(0)31 557 9995- Fax : 44 (0)315579996
Que l'islamisme soit
considéré, à tort ou à raison,
comme source d'inquiétude et même la menace
suprême par ses détracteurs, ou au contraire,
la réponse adéquate et miraculeuse aux
défis qui assaillent les sociétés
musulmanes par ses supporters, il est actuellement au
centre des débats qui agitent le monde.
Depuis les succès électoraux du FIS en
Algérie, l’islamisme alimente, les passions
les plus diverses et parfois les plus extravagantes.
Il hante les nuits des "très démocrates"
généraux-présidents à l'unanimité
et à vie et trouble l'eau calme des certitudes
d'une Europe, débarrassée de la menace
Soviétique mais se découvrant soudain
terrifiée par le nouveau "démon"
du sud.
Alors pour exorcicer les mauvais esprits, consolider
au pouvoir des régimes anachroniques et honnis
par leurs peuples et justifier par avance tous les excès
et les débordements( la négation des libertés
fondamentales, les violations flagrantes des droits
élémentaires des citoyens, la torture
systématique, les exécutions sommaires,
le viol des femmes et l'institutionnalisation de la
violence d'Etat), l'on intenta, sur fond d'amalgame
et selon des schémas réducteurs, un procès
permanent à notre intelligence.
On ne lésine guère sur les moyens et les
procédés pour nous persuader que les islamistes,
réduits pour les besoins de la cause à
de vulgaires terroristes porteurs d'un projet obscurantiste,
menacent la démocratie et les libertés
et méritent de ce fait leur statut de sous-hommes
et le sort de parias qui est un peu partout le leur.
Mais quelle démocratie et quelles libertés
menaçeraient-ils enfin, dans des pays soumis,
depuis plus de quarante ans pour certains, à
des dictatures réelles, vécues au quotidien?
Le bilan de l'indépendance, acquise souvent au
prix de terribles sacrifices au Maghreb, révèle
à ce niveau un état d'un incommensurable
désastre.
De la Mauritanie à l'Egypte, c'est le règne
absolu des généraux, colonels et superflics
investis d'un pouvoir divin. C'est le terrain privilégié
des Moukhabarats, de la sécurité militaire
et autres services spéciaux. C'est partout le
même mépris de la souveraineté populaire,
le même dédain du choix des citoyens et
comble de malheur, la même incapacité à
assurer à leurs peuples le développement
qu'ils réclament, à gérer le présent
et à prévoir l'avenir.
Ce sont ces régimes, parvenus au pouvoir par
le coup d'état, s'y maintenant par la repression
permanente, le mensonge, la corruption et le truquage
systématique des élections et, soutenus
aujourd'hui par les rescapés du Maoïsme
et autres communistes, que l'on qualifie sans le moindre
scrupule de démocrates. Et comme il convient
dans toute entreprise de conditionnement de masse, ce
sont leurs contestataires, les islamistes de préférence,
portant dans leur âme et leur chair les marques
indélébiles de la torture, que l'on fustige
et qu'on qualifie de totalitaires.
Que l'on ne se méprenne pas sur ces propos. Je
ne dis pas que tous les islamistes et partout où
ils se trouvent, sont des démocrates accomplis
et des combattants de la liberté. J'en connais
parmi eux de fieffés fascistes, capables, s'ils
parvenaient au pouvoir, des mêmes performances
que les régimes actuels. Mais tous ne sont pas
les mêmes et présentent dans l'ensemble
Maghrébin et dans chacun des pays qui composent
cette région, une étonnante diversité.
C'est l'environnement culturel, économique et
social, conjugué à la longue histoire
d'un peuple Algérien résistant aux conquêtes
et combattant par les armes, toute forme d'oppression
de l'état, qui ont déterminé les
militants du Fis, spoliés de leur succès
électoral, à prendre le maquis. Leurs
voisins tunisiens d'Ennahda, pourtant préparés
à la confrontation violente avec le pouvoir,
mais héritiers d'une longue tradition populaire
de résistance passive, se sont livrés
à leurs tortionnaires et peuplent par milliers
les prisons ou ont été contraints à
l'exil.
A la diversité des comportements des islamistes
face à l'oppression, à la multitude des
rapports qu'entretiennent leurs divers mouvements à
l'état, au pouvoir, à la société,
à la modernité, aux principes de liberté
et de démocratie, à leurs étonnantes
capacités à inventer et à proposer
avec succès, des formes inédites de relation
au religieux et au sacré, les régimes
au pouvoir au Maghreb ne semblent capables d'opposer
aujourd'hui, qu'un front uni "d'éradicateurs",
prêts à tout détruire et surtout
l'espoir, pour conserver le pouvoir, les avantages acquis
et les privilèges.
Comble de paradoxe et faute de pouvoir se créer
de nouvelles légitimités, c'est dans le
même islam auquel se réfèrent leurs
contestataires, qu'ils essaient vainement de trouver
une nouvelle virginité. On ne s'improvise pas
leader islamiste ou Moujtahid, quand on a milité
toute une vie dans les groupuscules extrêmistes
de gauche ou fait carrière dans la torture des
opposants politiques. Mais le ridicule n'a jamais tué
personne et c'est tout naturellement que le chef de
l’Etat tunisien s'est présenté aux
élections de 1989 et de 1994 e n " Hami
El Hima Wa Eddin": protecteur de la patrie et de
la religion, rappelant par là qu'il était
l'égal d'un autre bon intégriste, portant
lui, le titre de protecteur des lieux saints. Cette
propension immodérée à user et
abuser de l'islam pour de vulgaires motifs politiques,
cette manipulation constante des textes et des symboles
religieux, dont on accuse les islamistes, sont aussi
et surtout l'apanage des gouvernants. Elles ont constitué
dans une première phase, et avant que ne soit
mis en exécution le programme d'éradication
du mouvement islamiste, les fondements de la politique"de
retrait du tapis" préconisée par
le chef de l'état tunisien. Et puisque celui-ci
est maintenant présenté comme modèle
et semble avoir fait des émules dans la région,
parmi les militaires mais aussi chez les " démocrates"
du parti de l'avant-garde socialiste et les miliciens
du RCD Algériens autant que dans les rédactions
de journaux aussi prestigieux que El Hayat, essayons
de rappeler l'itinéraire de son processus, que
nous appelons démocratique, au bénéfice
du doute dans ses développements jusqu'en 1988,
et par charité musulmane après.
Le 7 novembre 1987 Ben Ali exécute un coup d'état
et détrône le vieux monarque Bourguiba,
après un règne sans partage de 31 ans.
Il promet la démocratie et la liberté,
le respect de la souveraineté populaire et des
droits de l'homme.Pour concrétiser tout cela,
il entreprit de mettre au pas le très indépendant
syndicat des travailleurs, et lui imposa dès
le début de 1988, une direction à sa solde.
Puis c'est le ménage dans le parti destourien
qu'il débaptisa et s'appropria sans vergogne,
alors qu'en sa qualité de militaire et dans la
pure tradition Bourguibienne, il en fut toujours exclu;
. Au cours de son congrès tenu la même
année, il nomma directement la plupart des membres
de son comité central et tous les membres de
son bureau politique.Il appela tout de suite après
à la conclusion d'un pacte national dont il exclut
du texte toute référence à une
éventuelle alternance au pouvoir. Entre-temps
il autorisa trois petites formations politiques, dont
il prit soin de choisir les états-majors et de
limiter la marge de manoeuvre. C'est dans ces conditions
qu'il appela les tunisiens aux élections de 1989
qui virent apparaître des listes indépendantes,
que le mouvement Ennahda toujours non-reconnu, s'empressa
de soutenir. A cette occasion et au vu des dimensions
du truquage des résultats, fut révélée
aux tunisiens et au monde la véritable nature
du régime, c'est à dire une vulgaire dictature
enveloppée d'une réthorique creuse des
droits de l'homme et de la démocratie.
Les événements ultérieurs, faits
de poursuites contre ses alliés de gauche d'hier
et contre la ligue des droits de l'homme, de démantèlement
systématique des ressorts de la société
civile si riche en Tunisie, de destruction des restes
des institutions héritées de l'Etat Bourguibien,
de mise au pas du dernier carré de juges et d'avocats
indépendants, ont fait de la Tunisie une république
bananière gérée par un despote
sans envergure au bénéfice d'une pléiade
de bandes mafiosi.
C'est de ce régime que certains, encouragés
en cela par ses performances économiques conjoncturels
et sa victoire à bas prix sur les islamistes,
attendent l'instauration de la démocratie exemplaire
pour le Maghreb et le développement économique
et social modèle. C'est là le plus grand
défi au bon sens. Parce qu'au fond, tout le monde
dans ce maghreb, des simples citoyens aux formations
politiques qui les encadrent, pâtissent d'un grave
déficit démocratique. Mais ce qui a entravé
davantage la démocratisation de la vie politique,
l'apprentissage et l'initiation aux règles élémentaires
de la cohabitation pacifique entre les idées,
les hommes et les structures, c'est plus la culture
et la pratique anti-démocratiques des tenants
du pouvoir et de leurs alliés, que l'absence
de culture démocratique chez les islamistes.
Et de nombreux observateurs estiment que si l'armée
avait laissé le FIS assumer en Algérie
les charges du pouvoir, conformément à
la volonté populaire, ses dirigeants, privés
qu'ils étaient de l'expérience et même
de la culture de gouvernement, auraient été
bien obligés, de négocier des ententes
et des alliances avec de larges secteurs de la société
civile et de la classe politique Algériennes,
avec tout ce que cela suppose de concessions mutuelles.
En Tunisie, le mouvement Nahda, aussi ambitieux que
le FIS mais sans doute moins populaire, se serait contenté,
s'il était reconnu et légalisé,
d'un rôle d'appendice au parti du pouvoir et d'une
simple co-gestion des populations sub-urbaines, au grand
profit de la paix civile et de la démocratisation
de la vie politique en Tunisie.
Il est évident que tout cela est maintenant du
passé. Et nombreux sont les gens au Maghreb,
engagés hier dans la lutte contre la dictature
virtuelle des islamistes, qui se rendent compte que
le véritable combat est contre la dictature réelle,
et que l'instauration d'une démocratie authentique,
exige que soient écartées du pouvoir,
les forces rétrogrades qui le dominent depuis
longtemps. Ce processus est en train de s'accomplir
dans la violence, par les armes et les larmes en Algérie.
Son aboutissement dans le pays voisin poussera les autorités
tunisiennes à aller jusqu'au bout de leur logique
répressive tous azimuts dans un premier temps.
Dans un second temps, elles seront bien contraintes,
avec les mauvais bilans économiques et les turbulences
sociales qui s'annoncent, de s'amender. A défaut,
ni les 6O.OOO policiers qui veillent au grain, ni l'appui
de l'Europe et d'Israël, ne leur seraient d'un
quelconque secours.
Ahmed Manaï
Candidat indépendant à la candidature
aux élections présidentielles tunisiennes
en 1994
Dialogue du Moyent Orient.
N°14- 14 juillet 1994
Edimbourg ( Royaume Uni)