Ce que les Tunisiens doivent
retenir du drame Irakien
Par Brahim BELKILANI
Mai 2003
Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï
Les conséquences désastreuses
du cataclysme qui secoue actuellement l’Irak et
menace de s’étendre à son environnement
arabo- musulman et à l’ensemble du monde,
constitueront pour longtemps, le thème principal
du travail des analystes, des chercheurs et des politiciens.
Nous aurons droit, à coup sûr, dans les
prochaines années, à une littérature
aussi abondante que riche et diversifiée.
Qu’en est-il de la scène
tunisienne, dont les élites et les hommes politiques
sont appelés, plus que jamais, à méditer
et à tirer rapidement les enseignements du tremblement
de terre Irakien, afin d’atténuer ses effets
négatifs sur le pouvoir, l’opposition et
l’ensemble des acteurs sociaux et des citoyens.
L’opposition dépassée
Le pouvoir n’a jamais manqué
une occasion pour suspecter les diverses composantes
de l’opposition, de collision avec l’étranger,
dans le but manifeste de semer le doute sur le patriotisme
des uns et l’autonomie de décision des
autres. Cela s’est produit surtout quand des organisations
internationales des droits de l’homme s’étaient
mobilisées pour dénoncer, à juste
titre, les graves violations de ces droits en Tunisie.
C’est ce qui a constitué un handicap majeur
pour une plus grande efficacité de leur action
politique et médiatique. Mais la plupart des
composantes de l’opposition, a réussi à
faire échec à ces suspicions ce qui a
conduit le pouvoir à faire certaines concessions
sur ce plan.
Mais qu’adviendra-t-il demain des opposants tunisiens
qui ont milité pour la liberté de leur
pays et le respect des droits humains à partir
de l’étranger, quand on voit que de nombreuses
figures marquantes de l’opposition Irakienne sont
rentrées au pays dans le sillon des chars de
l’occupant étranger ? Il est vrai aussi
que de nombreuses composantes de l’opposition
Irakienne ont dénoncé toute collision
avec l’ennemi et refusé l’humiliation
faite à leur pays. Mais, prises de cours par
les événements, elles se trouvent déboussolées
et incapables de produire et de faire mûrir rapidement
un projet politique alternatif à celui de l’occupant.
Ce qui ajoute à l’état de perplexité
de l’opposition tunisienne, c’est que ses
éléments les plus actifs et les plus efficients
au cours des douze dernières années, ont
été contraints de militer et d’agir
à partir de leur exil étranger, faute
de pouvoir le faire dans leur propre pays livré
à l’arbitraire.
Le spectacle dramatique que nous offre la situation
Irakienne ne manquera pas d’opérer des
changements profonds dans l’idée et l’image
que se feront le pouvoir et l’opinion publique
de l’opposition mais aussi celles que cette dernière
se fera d’elle-même. Le tableau s’assombrît
encore quand on se rend compte de l’incapacité
des forces populaires à provoquer un changement
politique réel sans le soutien de l’étranger
et celle du pouvoir à se convaincre d’une
alternance pacifique.
L’exploitation américaine
de notre impuissance :
Notre nation connaît, incontestablement,
une situation de grave impuissance. C’est ce qui
a conduit nos dirigeants à se répartir
officiellement en deux clans : le premier, celui des
participants actifs à la guerre d’occupation
de l’Irak et l’autre des supporters enthousiastes
des conquérants. Ils répondent ainsi au
vœu de l’Amérique qui entend consacrer
une certaine image des arabes et la faire graver dans
la mémoire des générations futures.
C’est l’image d’une impuissance totale
et irrémédiable aux trois dimensions suivantes
:
Impuissance des régimes à se défendre
sans soutien étranger, impuissance des oppositions
à réaliser les revendications de leurs
peuples à la liberté et la démocratie
sans concours étranger et impuissance des peuples
enfin à garantir leur propre sécurité
sans intervention étrangère.
Le parti unique et le triste destin
Malgré la douleur profonde que
nous occasionne la chute de Bagdad, capitale historique
des arabes et des musulmans, il nous faut reconnaître,
à travers ce qui commence à être
connu du régime Irakien, la réalité
immonde du parti unique d’avant garde et son rôle
destructeur de la vie politique arabe avec ses parodies
électorales, ses référendums et
ses consultations populaires aux taux de participation
et de oui vertigineux, sa presse muselée, sa
culture d’embrigadement et sa pensée unique.
C’est cette réalité qui a engendré
les pires désastres de notre histoire contemporaine,
consacrant ainsi cette règle sociale immuable
qui dit que les mêmes causes engendrent les mêmes
effets. Nous sommes ainsi poursuivis par la malédiction
des despotes, de leur vivant mais aussi après
leur mort.
Les arabes d’une prison à
l’autre :
Les intérêts de l’occupant
Anglo- américain ont certes trouvé une
certaine consécration dans les manifestations
de désordre et de pillage qui ont visé
les symboles du régime dans toutes les villes
Irakiennes. Mais personne ne doit ignorer que de tels
actes accompagnent toujours toutes les conquêtes.
Ils sont provoqués et encouragés par l’occupant
afin de faire oublier la triste réalité
de l’occupation, de lui trouver même une
certaine justification afin de décourager toute
forme de résistance collective. C’est l’intérêt
personnel et le besoin de sécurité individuelle,
menacés par le compatriote et le voisin et non
par l’occupant que l’on avance. Mais ces
images des manifestations de désordre, de pillage
et de vengeance, diffusées par les télévisions,
révèlent aussi les ressentiments profonds
et les haines inassouvies des victimes contre leurs
bourreaux, en Irak certes, mais aussi partout dans le
monde arabe. Elles donnent une certaine idée
du mépris incommensurable et longtemps occulté
dans lequel les populations arabes, tenues dans des
prisons aux dimensions du pays, tiennent leurs despotes
de dirigeants.
Les multiples « Cinquième
section »:
Les régimes arabes tirent une
immense fierté de leur capacité à
garantir la sécurité intérieure
et il n’est pas anodin que l’unique institution
inter- arabe qui fonctionne à plein régime,
de tout temps et malgré les clivages politiques,
soit justement « le conseil des ministres arabes
de l’intérieur ». Mais qu’en
est –il maintenant, après les premières
révélations sur les performances de la
cinquième section des services de renseignements
Irakiens, sur ses emmurés vivants et ses détenus
de longue date, dans des puits à dix pieds sous
terre et sous l’eau. Tout n’est pas encore
connu certes, mais tout se saura un jour, non seulement
en Irak mais sur toute l’étendue de la
terre arabe.
Les familles des victimes de la dictature irakienne
qui ont pris d’assaut les prisons et les mouroirs
de Bagdad et d’ailleurs ont révélé
au grand jour ce que tout le monde suspectait déjà
depuis longtemps. Ce faisant, ils ont mis à nu
l’institution permanente et fondatrice du système
politique arabe que sont les services de renseignements,
en Irak, mais aussi leurs semblables ailleurs. L’horreur
du spectacle est tout simplement hallucinante. La première
leçon qui se dégage de tout cela est que
tout finit par être connu un jour, proche ou lointain.
Quant à la deuxième leçon c’est
aux fonctionnaires de ces mêmes services de la
tirer. Elle consiste à rompre définitivement
avec ces pratiques d’un autre âge et à
fonder leur action sur la garantie de la sécurité
des citoyens et du pays. Qu’ils continuent à
servir si docilement des despotes aveuglés par
la puissance et la gloire, et ils se retrouveront un
jour, des fugitifs, aussi humiliés que leurs
anciennes victimes et comme le sont leurs collègues
Irakiens aujourd’hui. Ceci avant de devoir payer
leurs forfaits devant la justice.
Les Arabes entre les exigences américaines
et leur désir de liberté.
Il arrive souvent que les intérêts
et les besoins des divers protagonistes se rencontrent
et se croisent. Mais cela ne signifie nullement qu’ils
doivent coopérer ou collaborer. Cela cache même
les germes d’une prochaine confrontation. Les
objectifs américains, souvent réédités,
sont clairs. Ils consistent à mettre la main
sur le pétrole, à refaire la carte des
régimes de la région, à liquider
la question palestinienne et à démanteler
les fondements culturels de la personnalité nationale
et religieuse.
Les conséquences de telles exigences américaines
constituent sans aucun doute un danger incommensurable
sur le présent et l’avenir arabe et musulman.
Elles sont en tout cas en contradiction avec les revendications
des peuples arabes pour la liberté, le développement,
la justice sociale et l’unité.
Face à cette situation de grand défi,
les régimes, les peuples et les citoyens arabes
n’ont d’autre alternative que d’initier
et d’entreprendre d’urgence mais aussi souverainement
et en dehors de toute ingérence étrangère,
les réformes indispensables qu’exige la
réorganisation de notre vie collective. Souverainement
parce que c’est là un principe fondamental
des relations internationales saines et respectueuses
des droits des peuples à disposer d’eux
mêmes. Souverainement aussi parce que nos peuples,
qui ont déjà connu au 19ème siècle
les TANZIMET à coup de canonnière suivies
d’une longue colonisation, n’accepteront
jamais une démocratie à coup de fusées
CRUSER conduisant au même résultat.
La réforme de notre système politique
et la réorganisation de nos sociétés
doivent se fonder aussi sur les principes de liberté
et de démocratie et dans le respect des valeurs
fondamentales de notre civilisation, menacées
autant par les régimes en place que par les nouveaux
conquérants Car se sont ces valeurs qui cimentent
nos sociétés et constituent son capital
de résistance face aux dangers qui menacent et
les épreuves de l’histoire. Elles sont
aussi les ferments de leur renaissance future.
B.BK
Brahim BELKILANI