Un autre
regard sur la Tunisie
Ahmed Manaï
Les lecteurs du Soir ont découvert,
non sans surprise sans doute, à travers l’affaire
du Tunisien Walid Bennani, candidat à l’asile
politique en Belgique et retenu à l’aéroport
de Bruxelles depuis le 7 février, un autre visage
de cette Tunisie, que nombre d’entre eux visitent
régulièrement mais que la plupart ne connaissent
qu’à travers les dépliants touristiques.
Dans l’imaginaire des Belges, un pays de soleil,
aux splendides plages de sable fin, réputé
pour l’accueil chaleureux de ses habitants et
leur sourire naturel, recevant bon mal an trois millions
de touristes, en majorité Européens, situé
à deux heures de Bruxelles et des principales
capitales Européennes, ne peut être au
bout de trente ans d’intenses échanges
culturels, humains et commerciaux avec l’Europe,
qu’une partie de celle-ci sur la côte Africaine.
Et peut-être mieux encore : une parfaite synthèses
entre ce qu’il y a de meilleur dans l’apport
occidental et de plus vivant dans la tradition locale.
L’ancien président Bourguiba, ne rêvait-il
pas à haute voix, tout au long de son règne,
de faire de la Tunisie, une nouvelle Suisse en terre
d’islam, c’est à dire, un pays moderne,
vivant son siècle et ses valeurs, résolument
tourné vers l’avenir et, en même
temps, ancré dans ses traditions.
Rêve insensé et difficile à réaliser,
tant l’homme qui l’incarnait était,
en même temps, le produit des idéologies
totalitaires qui sévirent en Europe dans les
années trente et celui de la quatrième
république française, partiellement en
rupture avec l’islam et l’arabité,
les deux composantes principales de l’identité
collective du tunisien, et en cela disciple «
conditionnel » d’Ataturk.
Le bilan de ses trente années de pouvoir personnel,
pas toujours éclairé surtout vers sa fin,
fut un mélange détonnant de crise identitaire,
de mal développement et de répression
des profondes aspirations populaires à la démocratie
et à la liberté.
A cinq reprises au moins, en 1968 à l’occasion
des révoltes paysannes contre la collectivisation
forcée des terres, en 1978, à l’occasion
d’une grève générale des
syndicats ouvriers, en 1980 lors des événements
de Gafsa, en 1984 lors de la révolte du pain
et enfin en 1987, lors de la confrontation avec les
islamistes du MTI, des centaines de Tunisiens périrent
sous les balles de la police et de l’armée
et des milliers d’entre eux furent incarcérés
ou contraints à l’exil.
Le sauveur
Il n’y a rien d’étonnant à
ce que tous les tunisiens ou presque, toutes familles
politiques confondues et jusqu’à cette
majorité silencieuse longtemps et déçue
et désabusée, réagissent favorablement
au départ du vieux, paternaliste mais fort sympathique
Bourguiba et acceptent sans la moindre réserve
son tombeur.
Le successeur, le général Ben Ali, ne
leur était pourtant pas un inconnu. Il était
derrière au moins trois des cinq vagues de répression
de l’histoire moderne de la Tunisie, en tant que
directeur général de la police, puis ministre
de l’intérieur et enfin premier ministre.
Ben Ali était à leurs yeux, l’incarnation
de la violence de l’Etat.
Mais les tunisiens avaient un besoin urgent de tourner
la page des drames passés, de se concilier entre
eux et d’entamer une nouvelle ère. Ils
ne furent jamais plus résolus, qu’en 1987,
à résoudre les graves problèmes
de sous développement, à instaurer une
véritable démocratie et l’Etat de
droit, respectueux et garant des droits de l’homme,
pour lequel ils luttèrent longtemps.
Et qu’importaient pour eux l’homme et son
passé, si sa politique, habilement résumée
dans sa déclaration d’investiture, œuvrait
dans le sens souhaité ? Dans une société
encore largement dominée par la culture traditionnelle,
la parole donnée vaut plus que les conventions
écrites et les institutions. Puis après
tout, ne devrait-on pas faire confiance aux hommes,
dès lors qu’ils acceptent de s’amender,
même à demi-mot, d’autant qu’on
a eu l’exemple d’un général
Jaruzelski en Pologne, se convertir sur sa fin aux vertus
de la démocratie.
Toujours est-il que l’état de grâce
du nouveau président tunisien ne dura pas longtemps.
Il est difficile à une génération
de gouvernants, éduqués dans l’esprit
partisan et étroit du parti unique et de ses
privilèges exorbitants, reconduits in- extremis
dans leurs fonctions grâce à leur capacité
inouïe à tourner la veste, habitués
à mépriser les idées et les intellectuels
libres, d’accepter d’être contestés.
D’autant que cette contestation était nourrie
par une opposition islamiste, méprisée
et privée de son droit à une existence
légale, bien que l’on reconnaisse son rôle
primordial dans l’éviction de Bourguiba.
Les élections législatives d’avril
1989 confirmèrent les islamistes dans cette conviction,
quoique le mouvement islamiste Nahdha, le plus structuré
dans cette mouvance, n’y avait pas pris une part
directe et s’était contenté d’apporter
son soutien aux candidats des listes indépendantes.
Ces dernières obtinrent officiellement près
de 18% des voix, avec des pointes de 30% dans certaines
circonscriptions, malgré le truquage des élections.
Grande déception pour tous ceux qui ont cru aux
promesses d’élections libres et transparentes,
mais surtout une grande détresse de près
de 1,5 millions de jeunes, privés par «
omission » de participer à ces élections
!
Quels furent les résultats réels de cette
consultation ? Seule l’administration peut nous
le dire un jour. Mais ils ont dû être suffisamment
inquiétants pour le pouvoir- peut-être
même un cas de casus belli- pour l’inciter
à engager sa guerre implacable, contre les islamistes
d’abord, puis tous les autres après.
Guerre discrète, secrète même, sans
tambours ni trompettes, couverte par l’autre guerre,
menée en même temps et à une autre
échelle, en Irak. Une guerre qui a pour terrain
de prédilection les caves des postes de police,
qui se passe souvent la nuit et se termine au petit
matin dans un coin de cimetière.
Comme pour toute guerre, il a fallu à celle livrée
aux islamistes, à leurs sympathisants, à
leurs proches et à tous ceux qui sont présumés
compatir potentiellement à leurs souffrances,
une campagne préparatoire de « persuasion
de masse », ce dont se sont chargés avec
brio les médias officiels. L’ennemi étant
ciblé, on le diabolise puis on le livre à
la vindicte populaire. La délation publique fera
le reste.
Les journaux et journaliste indépendants eux,
sont dans un premier temps intimidés. Si cela
ne suffit pas à les ramener à la raison,
c’est alors la censure, la saisie, la suspension
et les procès qui se chargeront de le faire.
Ainsi Reporters sans frontières relève
dans son rapport annuel de 1991 la condamnation à
la prison ferme de cinq journalistes pour délit
d’opinion.
Un article de Jeune Afrique, cosigné par quatre
journalistes tunisiens, dresse, au mois de juin 1991,
l’état des lieux. Il cite neuf cas d’atteinte
à la liberté de la presse étrangère,
vingt cas pour la presse nationale et la disparition
de janvier 1990 à mai 1991, des neuf titre indépendants
et de l’opposition. Le champ est libre pour le
règne de la langue de bois et du discours d’autosatisfaction.
D’autre part, pour combattre la « malveillance
» de la presse étrangère, la Tunisie
créa l’Agence de communication extérieure
(ATCE), qui servira surtout d’agence de voyages
pour faciliter, entre autres, le séjour dans
les palaces tunisiens, des chefs de publication et des
journalistes européens amis.
Les résultats dépassèrent toute
espérance. En dix huit mois d’une répression
féroce, le silence des médias étrangers
est quasi total. La Tunisie est demeurée pour
tous, le vaste Club Med, où des millions de touristes
viennent chaque année, réaliser leurs
rêves de dépaysement. Personne ne saura
ainsi que quarante deux organisations des droits de
l’homme, américaines et européennes,
pour ne compter que ces dernières, ont condamné
tout au long de cette période, les pratiques
d’un autre âge perpétrées
par un « Etat de droit ». Il est vrai que
la plupart des victimes, les morts sous la torture,
les étudiants assassinés et les femmes
violées appartiennent à cette catégorie
d’ « intouchables » de cette fin de
siècle, assimilés injustement et collectivement
à des terroristes, menaçant la démocratie
et même la civilisation humaine.
Le bilan
L’heure du bilan n’est pas encore arrivée
et un bilan ne peut être que provisoire puisque
l’opération éradication se poursuit
toujours. Elle vise actuellement, ce qui est dans la
logique de toute répression, tout ce que compte
la Tunisie de femmes et d’hommes libres. L’alibi
de la menace islamiste a cessé de convaincre
puisque ce sont des militants des sept partis et mouvement
non reconnus, des intellectuels indépendants
et des militants des droits de l’homme qui sont
pourchassés, traduits en justice et sévèrement
condamnés.
Dans son rapport du 4 mars 1992, Amnesty International
avance le chiffre de plus de 8000 prisonniers politiques,
détenus dans des prisons et des centres où
la torture est une pratique courante. Onze personnes
au moins sont mortes en garde à vue et, conclut
le rapport « non seulement les autorités
ne font pratiquement rien pour mettre un terme à
ces pratiques, mais des éléments accablants
tendent à prouver qu’elles vont jusqu’à
les encourager ».
D’autres sources parlent de 10.000 détenus,
de plus de 30 décès sous la torture, des
centaines de disparitions et de plus de 30.000 interpellations,
faites le plus souvent de nuit, dans des opérations
de ratissage d’une violence inouïe, au mépris
de la loi, des conventions internationales et des droits
élémentaires de l’homme.
Mais ce n’est là que la partie visible
de l’Iceberg. Quand l’autre partie en sera
dévoilée et que seront connues les méthodes
hautement sophistiquées de la répression,
les raffinements des procédés de la torture…et
l’étendue des souffrances dans le Goulag
tunisien, de nombreuses consciences risquent d’être
dérangées, y compris celles de nombreux
thuriféraires du régime souvent transfuges
de l’extrême gauche.
Cet article a été proposé
au Soir de Bruxelles qui n’avait pas jugé
bon de le publier.
Coordination pour la Défense des Libertés
en Tunisie (CDLT)