Epitaphe
«Un vrai livre est écrit en vertu d'une
nécessité, comme une vraie lecture est
celle qu'on fait en état de faim et de désir.
Et, de même qu'il est conseillé de se priver
de lire si l'on n'en sent pas un appel, de même
on devrait se priver d'écrire un livre si l'on
n'a pas la conviction d'avoir à transmettre ce
que nul ne peut dire à votre place.»
Jean Guitton
"Le travail intellectuel", 1986.
Par Mezri Haddad
Une personne normalement constituée ne peut pas
lire le témoignage d'Ahmed Manaï, "Supplice
tunisien"*, sans éprouver sinon un profond
malaise, du moins quelques sentiments de tristesse et
de compassion pour l'auteur et sa famille. Nous devrions
dire compassion pour toutes les victimes broyées
par la «justice» de l'ère nouvelle
et qui sont bien trop nombreuses pour que l'on puisse
en établir exhaustivement la liste. C'est que
le livre d'Ahmed Manaï — bien que marqué
par une personnification excessive mais compréhensible
— suggère aux lecteurs une idée
relativement exacte du calvaire que des centaines d'autres
compatriotes ont dû vivre lorsque «l’éradication»
des contestataires fut déclarée devoir
national par l'architecte du «changement historique».
Même si elle frise l'égocentrisme, cette
personnification est en effet compréhensible
car l'auteur avait affronté sa terrible épreuve
dans la solitude. Celui qui marche sur la braise, seul,
en subit les brûlures dit le proverbe tunisien.
L'auteur ne pouvait par conséquent qu'être
au centre de son propre drame.
Ce qui est en revanche moins compréhensible,
voire même contestable, ce sont les quelques opinions
personnelles
que l'on décèle au détour de certaines
phrases. A titre d'exemple, le cas de Hédi Baccouche
qui semble bénéficier
d'un traitement de faveur. Page 48, l'auteur arrange
une sortie honorable à l'ancien Premier ministre
en ramenant son
limogeage à une querelle — au demeurant
très honorable si elle était vraie —
entre celui-ci et l'oligarchie mafieuse
des frères Eltaïef. En réalité,
le renvoi de Hédi Baccouche obéissait
à des considérations beaucoup plus mesquines
et relevait manifestement de la relation entre le maître
et l'esclave.
De plus, l'auteur passe sous silence le rôle extrêmement
important joué par Baccouche dans l’instauration
de la dictature.
C’est à lui que l’on doit par exemple
l’ignominieuse Fatwa du « cas par cas »
consistant à perpétuer l’injustice
Bourguibienne qui avait frappé un certain nombre
d’hommes politiques. Ce n’est qu’à
la page 127 que l’auteur laisse
échapper les raisons de la sympathie à
peine voilée qu’il éprouve vis-à-vis
de Hédi Baccouche !
Autre thèse qui, à travers 146 pages de
récit émouvant, apparaît en filigrane
et qu'un certain nombre d'historiens ou d'observateurs
bien avisés de la vie politique tunisienne peuvent
réfuter consiste à inscrire le système
policier et tortionnaire décrit par l'auteur
dans une espèce de continuité de l'Etat
bourguibien. En réalité, les choses sont
bien plus complexes. Même si le pouvoir sept-
novembriste est indiscutablement l'aboutissement logique
de trente longues et agonisantes années de despotisme
éclairé, il n'en constitue pas pour autant
la continuité. Le règne de Bourguiba est
certes jalonné par plusieurs voltes- faces et
de multiples atteintes aux droits de l'homme. Mais nul
ne peut prétendre que le pouvoir bourguibien
reposait sur la délation, .la torture et la peur,
détestable triptyque qui caractérise le
régime tunisien à partir de 1989. L'on
ne peut donc légitimement parler de continuité
qu'en considérant exclusivement les deux dernières
années (1986 - 1987) lorsque le pouvoir avait
lamentablement échoué dans l'orbite de
Saïda Sassi et de ses acolytes. Les racines «philosophiques»
et «morales» du nouveau régime 'gisent
par conséquent dans cette ultime période
de déliquescence de l'État tunisien. En
ce sens le régime au nom duquel fut torturé
Ahmed Manaï et beaucoup d'autres Tunisiens n'est
que la quintessence de la médiocrité et
de l'arbitraire très visibles en fin de règne
bourguibien. La gérontocratie despotique ne pouvait
qu'enfanter ce jeune Étàt- Moloch, que
cette espèce d'héritier sans héritage
: l’État-PSD. Le destin de la Tunisie s'est
joué au ministère de l'intérieur
parce que —
comme le dit si bien l'auteur — «le courage
est une vertu qui a souvent manqué aux hommes
politiques tunisiens».
Ahmed Manaï n'a pas tort, encore qu'il faille préciser
que ce n'est guère le courage — pas plus
d'ailleurs que
l'ambition — qui manquaient à un Ahmed
Ben Salah ou à un Mzali pour déposer Bourguiba,
mais c'est leur
fidélité vis-à-vis d'un homme foncièrement
pervers qui les handicapait. En outre, le courage n'a
pas du tout manqué
aux Salah Ben Youssef, Tlili, Masmoudi ... pour freiner
la marche de Bourguiba vers l'absolutisme.
Toujours au registre des thèses contestables,
il est nécessaire de relever la subjectivité
intrinsèque avec laquelle l'auteur évoque
la décennie socialiste conduite sous l'égide
de M. Ben Salah. Malgré les dérapages
principalement occasionnés par la généralisation
subite et effrénée de la collectivisation
— dont Ben Salah n'assume d'ailleurs pas seul
la responsabilité — l'expérience
socialiste a jeté les bases de l'économie
tunisienne. Nul ne peut porter un jugement définitif
sur une expérience qui n'en était qu'à
ses balbutiements.
Quant à la tragique péripétie de
notre ami Omar Shabou, il y aurait beaucoup à
dire là-dessus. «L'ami digne de confiance»
dont parle l'auteur à la page 158 et qui serait
à l'origine de toute l'affaire n'est autre que
Kamel Al-Fazâa ancien rédacteur en chef
du "Maghreb" avant d'occuper un poste à
l'Intérieur. Ce dernier a sûrement joué
un rôle infâme dans l'arrestation de Omar
Shabou et d'Ahmed Manaï mais il n'est probablement
pas à l'origine de l'affaire en tant que tel.
En dépit du fait que j'ai été personnellement
témoin indirect dans les tractations parisiennes,
il ne m'appartient pas de donner une autre version des
faits. L'histoire dévoilera la trahison, la faiblesse,
l'imprudence ou la fidélité des principaux
protagonistes dans cette affaire. Une chose est certaine,
la version de l'auteur n'est qu'une hypothèse
parmi tant d'autres !
Le malheur d'Ahmed Manaï c'est d'être fâcheusement
tombé dans les griffes de la redoutable police
politique. Sa chance, est de s'en être sorti vivant
et sans séquelles physiques. Son mérite,
c'est d'avoir eu la hardiesse de témoigner au
nom de tous les suppliciés qui sont dans l'impossibilité
de le faire eux-mêmes, soit parce qu'ils reposent
au cimetière, soit parce qu'ils ont honte de
décrire l’indescriptible et de relater
l’ineffable. Ce mérite est d'autant plus
grand que l'auteur aux «solides amitiés
au pouvoir» (p. 68), pouvait réussir une
belle carrière politique comme beaucoup d'autres
qui n'avaient pas eu la chance d'avoir pour oncles un
procureur général dans la dictature bourguibienne
et un puissant ministre de la Défense à
cette époque, celui-là même qui
— de l'aveu de l'auteur (p. 127) — est à
l'origine de la promotion de M. Ben AU dans le département
de la Sécurité. Ahmed Manaï a préféré
la vérité au mensonge, la justice à
l'injustice et la démocratie à la dictature.
Pour mener à bien la difficile tâche que
l'auteur voulait s'imposer en témoignant, la
douleur et le ressentiment n'auraient évidemment
pas suffi à eux seuls. Ils constituaient même
un obstacle à la réalisation d'un écrit
qui, pour convaincre, devait être lucide. Il fallait
par conséquent s'employer à apprivoiser
cette souffrance qui dominait son existence depuis son
départ de la Tunisie. Avec Baudelaire, il pouvait
répéter «soit sage Ô ma douleur
et tiens-toi tranquille». Il lui fallait aussi
beaucoup de force pour exorciser — par l'écrit
— le mal qui le rongeait et qui émanait
de ce sentiment humain d'avoir «perdu sa dignité»
après sa libération. Habituellement, lorsque
les mots veulent après-coup rendre compte d'une
réalité malheureuse, ils ne le font que
d'une manière abstraite et partielle car, dans
ce processus intellectuel, le vécu est inexorablement
privé de sa substance existentielle. Mais dans
le récit d'Ahmed Manaï, les mots ne s'interposent
quasiment pas entre le narrateur et le lecteur. Ce dernier
se sent transporté et irrésistiblement
plongé dans l'univers cauchemardesque du ministère
de l'Intérieur. Ce dont l'auteur ne se rend peut-être
pas compte, c'est qu'en publiant ce livre traumatisant,
il recouvre sa dignité. Mieux, dans le mur infranchissable
du silence, il ouvre une brèche qui laisse s'évader
les cris lointains des suppliciés et nous fait
parvenir l'ultima verba des Abdelaziz Mehouachi, Abdelraouf
Laaribi, Ameur Degachi, Fathi Khiari, Mouldi Ben Amor,
Rachid Chammakhi, Faïçal Barakat, Marwan
Ben Zineb, Kamal Matmati, ... : «qu'ai-je fait
pour mériter la mort ?».
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