Directeur: Ahmed Manaï

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Paris, Janvier 1994

Le scandale des réfugiés Tunisiens

Ahmed MANAÏ
HORIZON 94- N°2


On connaissait les migrants tunisiens, travailleurs ou étudiants, clandestins ou en situation régulière, mais les réfugiés politiques ? C’est assurément une mauvaise plaisanterie !
Ils sont pourtant là, de plus en plus nombreux, démentant, rien que par leur présence et la diversité de leurs appartenances politiques, l’image d’une Tunisie démocratique, tolérante et plurielle, commercialisée par le régime tunisien.
Combien sont-ils ? D’où viennent-ils ? Que veulent- ils enfin ces Tunisiens d’un genre nouveau ? Autant de questions qu’on est en droit de se poser, concernant une population qui ne fait guère entendre sa voix et passe pour l’une des plus discrètes parmi les demandeurs d’asile.
Tout commence au commissariat d’Aubervilliers. C’est là où le candidat entame sa galère avec l’interrogation, mi-figue mi-raisin, de l’agent : mais que venez-vous faire ici ? La Tunisie est un pays magnifique et en plus démocratique, non ? Une question à laquelle le demandeur d’asile apprendra à répondre mais qui lui donne déjà un avant-goût des épreuves qui l’attendent.
Il est vrai que la question est justifiée. On ne peut demander à un agent de la préfecture de police de connaître sur le bout des doigts la carte de tous les Goulags dans le monde. Puis la Tunisie, ma mie, c’est le paradis sur terre, surtout depuis que Ben Ali s’est installée au pouvoir.
Une fois obtenu le récépissé de deux mois, assez vite, c’est le début d’une longue procédure, longue comme la nuit, pour tout demandeur d’asile, mais surtout s’il est islamiste errant. Et les tunisiens le sont tous ou presque : anciens Emirs, cadres dirigeants ou simples sympathisants du mouvement Nahda que Ben Ali décida un jour d’éradiquer, entre deux gorgées de Whisky. Pas de démocratie pour les ennemis de la démocratie. Ce fut le slogan entonné par le pouvoir à Tunis qui, à force de harcèlement diplomatiques et de tapage médiatique, a fini par avoir des échos favorables sur les rives de la Seine.
La voie royale. Pour les réfugiés qui ont eu la présence d’esprit de se faire inscrire auprès du HCR, lors de leur escale à Alger ou ailleurs, les choses se sont passées relativement bien. Très bien même et au delà de leur espérance. Un entretien avec un agent de l’OFPRA et au bout de quelques semaines, quelques mois au plus, c’est le statut en poche. Bien sûr cela n’ouvre pas les portes du paradis, mais on a au moins la sécurité du séjour et un an de couverture sociale. Si tout va bien et une fois réglés les problèmes d’intendance, l’on peut faire venir la famille si elle n’est pas déjà sur place. Cent mille fois mieux que le cachot d’une prison tunisienne.
Combien sont-ils dans ce cas ?
A peine une dizaine. La majorité n’a pas daigné passer par le HCR et accomplir une simple formalité. Les consignes des dirigeants de l’époque, l’espoir entretenu que les choses se règleront assez vite en leur faveur en Tunisie ou tout simplement l’inconscient laisser aller, les ont empêchés de postuler à une pré-reconnaissance internationale de leur statut.
Et d’ailleurs celle-ci n’a servi qu’un moment, pour les premiers, quand les échos de la répression en Tunisie étaient encore relayés par les médias. Depuis on arrête et on torture en silence en Tunisie. A Paris on feint de ne pas entendre et d’ailleurs on a d’autres chats à fouetter. Alors on gèle les dossiers et on attend. Les ministères de l’intérieur et des affaires étrangères se défendent d’avoir la moindre autorité sur l’OFPRA et celui-ci justifie son silence et sa fin de non recevoir par une décision de gel à caractère politique, prise quelque part depuis de longs mois, avant même l’investiture du gouvernement Balladur, pour ne pas froisser les autorités tunisiennes. Aucune preuve d’une telle décision, mais elle est là dans les faits.
D’ailleurs pourquoi s’inquiéter ? Aucun demandeur d’asile tunisien n’a été reconduit à la frontière ni aucun de ceux, nombreux, que dans son immense sollicitude pour ses citoyens, le gouvernement tunisien en a réclamé l’extradition, n’a été inquiété. Il y a évidemment le cas de Salah KARKAR, actuellement assigné à résidence à Brest, sous la menace d’une expulsion du territoire français. Mais pour lui, c’est quelque peu différent. Il est déjà statutaire depuis 1988.
La conscience tranquille et l’honneur sauf ici, et les autorités tunisiennes sont satisfaites. Mais la loi est violée ! Dans un Etat de non droit comme l’est la Tunisie actuellement, c’est la règle, acceptée de gré ou de force. Mais dans un Etat de droit, c’est tout simplement scandaleux, d’autant plus qu’il s’agit de la France.

Le long apprentissage de la liberté :

On ne répétera jamais assez que les islamistes tunisiens sont des victimes de la tyrannie dans leur propre pays. Mais personne par contre n’omettra de les soupçonner d’être les virtuels tyrans de demain. Et chacun d’en rajouter un peu. Selon la caricature, devenue classique, ils sont les ennemis de la liberté, les fossoyeurs de la démocratie, les pourfendeurs des droits de l’homme, les oppresseurs de la femme et que sais-je encore. La liste des griefs est longue et personne et rien ne prédispose ces requérants du droit d’asile à l’obtenir. Ce dernier est destiné aux victimes de l’intolérance bien sûr, mais à condition qu’ils se définissent comme des défenseurs de la liberté. Que l’on ne fasse pas d’illusions, il y a parmi eux de fieffés fascistes, mais c’est faire offense à l’intelligence que de croire que les gens n’évoluent pas, ne changent pas et ne se remettent pas en cause. Depuis plus de deux ans que ces jeunes se trouvent en France, il y a eu de véritables et profondes mutations. Nombreux sont les dogmes et préjugés communs à nombre de mouvements islamistes, qu’ils ont abandonnés, au fur et à mesure qu’ils découvraient les avantages liés à une société démocratique et libre. Nombreux aussi sont ceux que leur nouvelle existence, les déceptions accumulées d’une solidarité défaillante ou plus simplement une plus stricte évaluation de leurs responsabilités dans la crise qui secoue leur pays, ont obligés à remettre en cause leurs engagements passés. Et c’est souvent par simple nostalgie et pour ne pas rompre définitivement leurs amarres que certains continuent à se réclamer du mythique mouvement Nahda. D’autres regrettent aujourd’hui d’avoir simplement mentionné leurs liens avec ce mouvement quand ils avaient demandé l’asile. Mais pouvaient-ils faire autrement quand leurs condamnations et tous les éléments de leur dossier les désignaient comme tels.
Et puis comment expliquer leur désarmante passivité à revendiquer leur droit à l’asile. Le combat pour la liberté commence par celui de la sienne propre et les islamistes tunisiens ne se montrent guère combatifs. Résignation, ignorance des procédures ou tout simplement la peur héritée de leurs liens antérieurs avec l’administration de leur pays ?
Mal encadrés, mal conseillés, totalement perdus :
Leurs aînés présents en France depuis 1981 et surtout 1987 sont légions. Avec le statut de réfugiés, ils ont souvent des situations sociales confortables et certains ont pu tisser des liens permanents avec des secteurs de l’administration. Ce sont eux qui auraient pu les conseiller valablement, les aider à organiser des structures d’accueil et donner un sens à leur solidarité de groupe. Ils ont été les plus défaillants. Ils n'avaient pas prévu la vague, disent-ils, mais il faut dire qu'ils n'ont pas été à la hauteur de la tâche. Certains d’entre eux s’imaginaient déjà un destin national, faisant de la haute politique et d’autres jouaient aux stratèges, plus soucieux du devenir de la Tchétchénie que de celui de leurs propres troupes.. Pour ceux qui ont toujours les pieds sur terre et qui sont venus à la rescousse et tenté d’aider, ils n’ont pas réussi à se défaire d’une idée aussi saugrenue que malsaine « tout entreprendre en vase clos, dans les limites de la maison, sans la moindre coopération avec les associations spécialisées dans ce domaine et qui ont pignon sur rue. Nahda « fara da se », répètent fièrement ses cadres, pour conserver un semblant d’autorité sur leur base et éviter que ses jeunes se dispersent aux quatre vents.
L’association DLMM a été réactivée à cette fin. Mais avec toute la bonne volonté de son président- fondateur, A.BOUCHADDAKH, elle ne peut rien faire et surtout ne peut remplacer les intéressés eux-mêmes. Et ceux-ci ne font rien au plan individuel ou collectif. Ni recours devant les tribunaux, la procédure étant très longue et coûteuse, ni action auprès de l’OFPRA pour lui rappeler la violation de ses propres lois, surtout ceux relatifs aux délais de réponse aux requêtes. Et pour tous, les délais sont largement dépassés.
Ainsi, Nejmuddine Hamrouni et Jaleleddine Souissi attendent depuis juillet 1991 la réponse qui les sortira de la précarité et de l’insécurité. Il y a même un Ali Mejehed qui attend depuis 1988.
Une quarantaine d’autres attend le verdict de l’OFPRA depuis 1992 et les quarante cinq derniers depuis le début de 1993.
La plupart de ces demandeurs d’asile ont des familles qu’ils doivent entretenir. Mais que faire quand ils n’ont pas le droit de travailler ? Il est vrai que même ceux qui y ont droit, ne trouvent pas facilement du travail. Mais il vaut mieux être en situation régulière. Comble de paradoxe, sur l’ensemble des demandeurs d’asile, trente trois sont reconnus par le HCR, comme des sujets méritant le statut de réfugié selon les normes internationales.
Que faire ? Entre le gel général des dossiers et leur règlement en paquet, qui suppose une décision politique, il y a une solution plus respectueuse du droit et donc conforme aux règlements qui gèrent le droit d’asile. Elle consiste à étudier les dossiers cas par cas, en commençant par les plus fondés. Ceux-ci ne manqueront pas de trouver une issue favorable, conforme à la loi. Pour ceux auxquels il serait difficile d’accorder le droit d’asile, une solution de résidence temporaire peut être trouvée. C’est ce qu’avait suggéré récemment Ali SAIDI, au nom du comité de lutte contre la répression en Tunisie, à la réunion conjointe de l’OFPRA et des représentants du ministère de l’intérieur et des affaires étrangères.
Parce qu’enfin de compte et à moins d’être aveugle ou ignorant des réalités tunisiennes, rien ne pourra justifier le refus de l’asile à des gens qui, manifestement, n’ont pas choisi de quitter leur pays. Et, si vraiment la France ne veut pas de réfugiés tunisiens, elle saura sans s’immiscer dans les affaires intérieures tunisiennes, conseiller aux autorités de ce pays, de se conformer un peu plus aux principes dont elles se réclament.


Réfugiés et exilés tunisiens :
Quelques milliers surtout en Europe et aux USA


Ahmed Manaï
Al- Moharrer/ N°35- Paris :
Lundi 30 octobre 1995

La répression en Tunisie a poussé de nombreux opposants à l’exil et contraint nombre de ressortissants tunisiens vivant à l’étranger, à demeurer sur place, le plus souvent sans passeport. C’est aux Etats- Unis que ces derniers, plus d’un millier, sont les plus nombreux, se recrutant surtout parmi les anciens étudiants anglophones, venus dans ce pays à partir du milieu des années 80.
En Europe, c’est la France qui héberge le plus grand nombre de réfugiés tunisiens, un peu plus de 370, dont à peine la moitié sont statutaires. Les autres, étudiants, chercheurs, ingénieurs attendent, parfois depuis plus de trois ans et dans la précarité totale, que soit débloqué leur dossier, gelé par décision politique.
L’attribution récente de ce statut au journaliste Mezri Haddad et à l’ingénieur Mohamed El Hédi, est l’exception qui confirme la règle. Toutes les assurances auraient été données dans ce sens par le président Jacques Chirac à son homologue tunisien.
A l’inverse, d’autres pays européens tels l’Allemagne et la Suisse sont en passe de régler ce problème. Le premier a accordé le statut à plus de 120 personnes sur les 200 qui ont trouvé refuge auprès de lui et, le second une quarantaine sur 74. La visite du président Ben Ali à Genève en juin 1995 et l’image qu’il a donnée de son régime à cette occasion a été à cet égard déterminante.
En Grande Bretagne près de 300 tunisiens ont trouvé refuge, mais peu d’entre eux ont obtenu avec Rached Ghannouchi, le statut tant convoité, même si leurs conditions sont souvent meilleures qu’ailleurs.
En Belgique, les réfugiés tunisiens sont plus d’une centaine, de même qu’en Hollande, en Suède, au Danemark et en Espagne. De tous les pays européens et à l’exception de la France, c’est l’Italie qui héberge le plus de réfugiés tunisiens, souvent clandestins. La crise entre Rome et Tunis à propos de l’affaire Bettino Craxi est venue favoriser le règlement du dossier des réfugiés. L’ancien premier ministre italien, qui réside depuis près de trois ans à la station balnéaire de Hammamet, vient en effet d’obtenir la nationalité tunisienne, échappant du coup à la justice italienne qui l’avait condamné par contumace à neuf ans de prison pour corruption.
Certains exilés tunisiens ont trouvé refuge, mais sans le statut, dans des pays arabes, tels que le Maroc, la Syrie ou le Soudan. Certains de ceux qui ont été en Libye et en Algérie ont fait l’objet d’extradition vers la Tunisie.
Sur les quelques 3000 exilés, quelques dizaines se sont installés au Canada ou à l’autre extrémité de la planète, en Australie, en Nouvelle Zélande ou en Malaisie.
Espérons qu’ils ne changeront pas de couleur de peau comme l’un de leurs concitoyens, originaire de Bizerte et blond comme le sont la plupart des habitants de cette région et qui, traversant à pied la Tunisie du nord au sud, puis le désert Libyen et le nord du Soudan, est parvenu tout noir à Khartoum.

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