Les Prisonniers
Politiques Tunisiens:
La solution
est avec celui qui détient les clés de
la solution
Par Mohamed Lamari
- mohammedlamari@yahoo.fr
La version arabe de ce papier a été
diffusée sur tunisnews.net et al-asr.ws.
Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï.
A peine le rideau est-il tombé
sur les élections du 24 octobre 2004, qu’un
climat de scepticisme voire de pessimisme saisit l’opposition
et notamment ses composantes qui ont appelé au
boycott. Tout le monde se convainquit que le pouvoir
allait continuer dans sa politique répressive
traditionnelle et que le dossier des libertés
et notamment celui de la libération des prisonniers
politiques était classé, pour au moins
cinq ans, jusqu’à l’échéance
électorale prochaine.
La surprise :
C’est alors que le pouvoir surprît tout
le monde en libérant quelques dizaines de prisonniers,
dont certains dirigeants du mouvement Nahda. L’acte
ravit nombre de gens mais incita tout le monde à
se poser des questions sur les raisons d’une telle
libération.
Entre-temps, T. Labidi a entrepris de réunir
(sur le site alasr.ws, repris plus tard par tunisnews)
les déclarations de certains hommes politiques
à ce sujet. Certains ont déclaré
avoir vu dans ces libérations le résultat
normal des luttes de la société civile,
de son soutien et de sa solidarité avec les prisonniers
et, d’une façon générale,
de son combat en faveur des libertés.
D’autres y ont vu la seule issue pour le pouvoir,
après la comédie électorale du
24 octobre. D’autres enfin ont cru voir dans cet
événement, la main tendue du pouvoir et
un acte de bonne volonté pour clore définitivement
un dossier qui pèse lourdement sur la société,
l’opposition, le pouvoir mais surtout les prisonniers
et leurs familles. Mais quelque soient les opinions
et les analyses des uns et des autres, tous s’accordèrent
à réclamer l’amnistie générale,
sans prendre la peine d’expliquer les moyens d’y
parvenir.
L’amnistie générale :
L’amnistie générale est une vieille
revendication, oh combien légitime, des opposants
tunisiens depuis des décennies. Elle a été
toujours ignorée par le pouvoir et ses alliés
et occultée par les médias tunisiens qui,
jamais, n’y ont fait la moindre allusion.
Il faut avouer que c’est une revendication difficile
à réaliser en l’absence d’une
opposition suffisamment puissante dans la société
et fortement représentée au parlement
et en l’absence aussi d’une volonté
politique du pouvoir pour une réconciliation
nationale. C’est une revendication qui risque
fort de demeurer, pour longtemps, un sujet de surenchère
pour une opposition qui n’a pas d’alternative
à offrir à ce niveau. D’ailleurs,
certains n’ont pas manqué de considérer
les dernières libérations comme vides
de sens parce qu’elles ne s’inscrivent pas
dans une amnistie générale !
Bien sûr c’est l’avis de ceux qui
vivent confortablement, dans la sécurité
et la liberté, même relative. Par contre
celui des gens qui croupissent au fond des geôles
depuis une quinzaine d’années, écrasés
par leurs propres souffrances et par les malheurs de
leurs familles, est tout autre. Et c’est l’un
d’entre eux, le frère Mounir Hakiri, récemment
libéré, qui traduit ce sentiment à
travers ce témoignage poignant : « Je vais
te parler très sincèrement, du fond du
cœur, encore meurtri par la souffrance, toujours
présente au plan physique, mental et affectif.
J’estime que la libération d’un prisonnier,
survenant même un jour avant la fin de la peine,
est un acquis. Quoique je fasse pour te décrire
la réalité de la prison, je n’y
parviendrais pas. Les souffrances y sont terribles et
indescriptibles. La prison, en un mot, c’est l’enfer
et, les souffrances des familles et des proches des
prisonniers sont des blessures qui aggravent le drame
du prisonnier. Tout cela devient à la longue
insupportable. Le prisonnier, après tout, n’est
qu’un être humain et ses capacités
de résistance ont des limites. Aussi, j’estime
que tout effort conduisant à la libération
d’un seul prisonnier, est positif et le bienvenu
parce qu’il peut mettre fin à la décomposition
d’une famille » (1).
Il est tout à fait normal que chacun de nous
continue à réclamer haut et fort l’amnistie
générale, mais en l’absence des
conditions qui la rendent réalisable, il nous
faut saluer toute amnistie ou mesure de grâce,
qui rende la liberté, même conditionnelle,
à un prisonnier, mette fin au drame d’une
famille et atténue les rancunes.
Rappelons tout de même que la Tunisie n’a
jamais connu de véritable amnistie générale.
L’amnistie de 1989, survenue peu après
les élections générales, l’a
été sur proposition du chef de l’Etat
et non pas du parlement. Malgré cela, des forces
rétrogrades, alliées à certains
éradicateurs l’avaient réduite à
une grâce présidentielle, accordée
sur examen des dossiers. Ainsi, la plupart des condamnés
du mouvement islamique, en 1981 et 1987, à l’intérieur
du pays et à l’étranger, n’ont
pu en profiter pour être réhabilités
dans leurs droits civiques. Bien plus, les interrogatoires
et les procès de 1990 et 1991, se sont passés
tous sur fond des accusations de 1981 et 1987.
L’opposition : malaise et interrogations
Les interrogations les plus insistantes sur les raisons
de ces libérations, relayées par les listes
de diffusion, avaient porté sur le rôle
éventuel du mouvement Nahdha et le prix qu’il
aurait payé pour obtenir la libération
de ces quelques dizaines de prisonniers. Avis contradictoires,
surenchères et sarcasmes déplacés,
fusèrent de toute part, notamment pour commenter
l’enthousiasme suscité par ces libérations
et les appels à négocier avec le pouvoir
: « Un geste somme toute limité, mais qui
n’empêcha pas les applaudisseurs d’applaudir,
les optimistes d’espérer et même
de croire aux illusions », écrit M. Merzouki.
De son côté, Sayed Ferjani, traita tous
les optimistes de cette génération, qui
a milité politiquement durant un quart de siècle,
de « marchands d’illusions, d’ignorants
et d’immatures ». Ainsi, il écrit
« ceux qui propagent ces voeux pieux et ces illusions,
sans rapport avec la réalité et qui, à
l’instar du dirigeant du Nahdha, Lazhar Mokdad,
dans son article sur tunisnews, font preuve d’une
entière immaturité politique et d’une
grave méconnaissance des principes et des conditions
de toute négociation ».
De son côté, Ou Ziad, est allée
encore plus loin, en émettant des doutes sur
la transparence des relations du mouvement Nahdha avec
le pouvoir, après tout ce qui s’est passé
durant ces dernières années et invite
ce mouvement à « mettre fin à l’ambiguïté
de son discours ». Pour elle « l’heure
du choix est arrivée, le champ politique n’admettant
plus de contradiction entre le discours et l’action
». Elle ajoute « le nouveau discours des
islamistes nous apprend qu’ils sont devenus un
mouvement démocratique, ce qui suppose qu’ils
ne peuvent plus collaborer avec un régime dictatorial
et contre la démocratie. Mais leur attitude,
face à la libération de quelques uns de
leurs prisonniers, nous incite à nous poser de
sérieuses questions sur leur position définitive
vis-à-vis du pouvoir en place…Nous avons
besoin que chacun se détermine d’une manière
claire et sans la moindre ambiguïté et choisisse
définitivement son camp, en rompant avec le cas
adverse ».
Maître Abbou, quant à lui, « après
mûre réflexion et des preuves tangibles
à l’appui », est parvenu à
la conclusion que « la libération du dixième
des prisonniers islamistes ne peut être que le
résultat d’un marché avec le pouvoir
». Il ajoute que « parmi les nombreuses
explications à ce geste, une seule nous paraît
plausible, c’est qu’il y a eu un marché
entre le mouvement Nahdha et le pouvoir ». Selon
lui, de nombreux éléments militent en
faveur de cette thèse et notamment que «
longtemps avant ces libérations, nous avons constaté
un choix délibéré des islamistes
à éviter l’escalade et la confrontation
avec le pouvoir. Quelque temps après, nous avons
eu droit à un déluge de communiqués
de félicitations du chef de l’Etat et d’articles
favorables et des appels à la réconciliation
nationale et à tourner la page du passé
».
A ce niveau, il nous semble légitime de nous
poser ces quelques questions.
Quelle serait vraiment l’attitude de tous ces
gens et d’autres encore, s’ils comptaient
parmi leurs amis seulement un dixième des détenus
du Nahda, croupissant dans les prisons depuis plus de
quatorze ans ?
Quelle serait leur attitude s’ils avaient subi,
autant que les militants du Nahdha, l’exclusion
sociale, la terreur, la prison et ce depuis un quart
de siècle ?
Croyez-vous que par respect pour le Nahdha ou même
pour toute l’opposition, ils refuseraient ou même
hésiteraient à engager des pourparlers
avec le pouvoir pour résoudre leur problème?
Sûr que non, et ils l’auraient fait sans
en référer à quiconque !
Est-il besoin de rappeler cette petite vérité,
à savoir qu’au début des années
quatre vingt dix, les amis du Nahdha n’ont pas
hésité à prendre le parti du pouvoir
et à participer, qui par leur silence complice,
qui clairement et officiellement, à l’éradication
des islamistes, croyant, eux aussi, pouvoir construire
la démocratie sans ces derniers.
La position de la direction du Nahdha :
L’analyse de la stratégie du Nahdha, à
propos de ses prisonniers, démontre que ce mouvement
a compté essentiellement sur la société
civile et l’opposition, malgré leur faiblesse
et bien que certaines de leurs composantes lui sont
toujours hostiles et ne sont guère convaincues
de la nécessité d’une telle libération.
Aucune autre démarche, particulièrement
celle consistant à frapper à la porte
de celui qui a les clés de la prison et de la
solution du problème, n’a été
tentée.
Pourtant, la recherche d’une solution avec celui
qui la possède, c'est-à-dire le pouvoir,
nous semble la position objective par excellence. Notre
frère Ziad Doulatli, qui vient de nous rappeler
qu’il avait engagé, du fond de sa prison,
des pourparlers avec le pouvoir, confirme, s’il
en est besoin, le sérieux de cette position.
Il déclare « la vérité est
que M. Zakaria Ben Mustafa, président du Comité
supérieur des droits de l’homme et des
libertés publiques, m’a rendu visite en
compagnie de Maître Abdelwahab Bahi, au mois de
mars 2003. J’avais longuement discuté avec
eux de la situation des prisonniers, des mauvaises conditions
de leur détention et de leurs souffrances. Dans
les moindres détails. A l’issue de cette
rencontre, j’avais confié à mes
hôtes une lettre destinée au chef de l’Etat,
dans laquelle je l’ai appelé à libérer
les prisonniers pour des raisons humanitaires. J’ai
appris par la suite que cette lettre a eu un écho
favorable auprès du président de la République
et il y a eu une sorte de promesse de régler
le dossier des détenus. Cette lettre concernait
tous les prisonniers politiques et je n’ai pas
été surpris par ma propre libération
». Ce témoignage est en contrediction avec
les propos de Walid Bennani, l’actuel président
du conseil de la Choura.
Les propos de Doulatli, ancien président du Conseil
de la Choura, apportent peut-être des assurances
à ceux qui craignent que ces libérations
ne se soient faites à leurs dépens. Son
message s’adresse en fait à tous les protagonistes,
pouvoir, opposition, Nahdha et tout particulièrement
au chef de l’Etat, pour les inviter à trouver
une solution définitive et globale au problème
des prisonniers et à celui, non moins important,
du calvaire des familles des détenus. Il confirme
aussi que le problème est avant tout un problème
Tunisien et non pas international, comme certains veulent
nous le faire croire.
C’est aussi un problème qui demeure, pour
l’essentiel, celui des islamistes et non pas des
autres composantes de la classe politique et, plus précisément,
celui des intéressés et tout particulièrement
des dirigeants libérés.
Il est temps que l’on cesse de faire miroiter
de faux espoirs et de perdre des occasions favorables
et propices, comme le souligne Salah Eddine Jourchi,
qui nous rappelle l’initiative de Hachmi Hamdi,
patron de la chaîne satellitaire Al Mustakillat.
Ce dernier « avait pris l’initiative, à
la fin de 1998, d’intervenir auprès du
chef de l’Etat, pour régler le problème
des détenus islamistes. Ses efforts avaient permis
à l’époque d’en libérer
quelques centaines. Mais c’était sans l’accord
préalable de la direction du Nahdha qui l’avait
accusé d’entreprendre cette médiation
dans son propre intérêt et fit tout pour
la faire capoter, en engageant une escalade contre le
pouvoir et son chef. Cette situation a été
habilement exploitée par les éradicateurs
et les partisans de la solution sécuritaire qui
mirent de nombreux obstacles à la solution du
problème des détenus et prolongèrent
ainsi leur détention ». (7)
Le mot de la fin :
Au bout de quinze longues années d’un calvaire
indescriptible des prisonniers du Nahdha, nous nous
trouvons face à un double choix :
Ou bien nous sacrifions les détenus dans la petite
et la grande prison, et nous aurons ainsi participé
à prolonger sciemment leur détention,
puisque, comme l’écrit Sayed Ferjani et
le disent d’autres du même avis, «
les acquis du passé ne peuvent être cédés
à vil prix ». La solution serait, dans
ce cas, dans la poursuite des revendications politiques,
vieilles de vingt cinq ans, qui ont tellement profité
aux autres et n’ont apporté aux islamistes
que malheur et misère, malgré leurs sacrifices
inouïs. C’est aussi un objectif impossible
à réaliser dans l’immédiat,
à la lumière de l’interdiction constitutionnelle
de toute existence politique d’un mouvement islamiste,
laquelle se trouve partagée par nombre de composantes
politiques, même si certaines d’entre elles
soutiennent publiquement le contraire.
Le deuxième choix est de s’engager dans
la voie de la réconciliation nationale, de la
libération des prisonniers, de la levée
du contrôle administratif sur les détenus
libérés, du recouvrement de leurs droits
et de la fin de leur calvaire qui a duré trop
longtemps.
Ceci ne peut se faire qu’à la condition
que le mouvement Nahdha change son discours, évite
l’escalade et tout ce qui peut troubler une amélioration
de l’atmosphère générale,
s’arme de patience, encourage toute initiative
appelant au débat serein, partout où cela
est possible. Tout cela contribuera à détendre
les rapports, à rapprocher les points de vue
et à résoudre les problèmes par
étapes.
Je suis convaincu que si Cheikh Rached Ghannouchi, référence
morale et président en exercice du mouvement
Nahdha, fait le geste courageux qu’on attend de
lui, s’arme de patience et évite de céder
aux surenchères, il ne manquera pas de susciter
une réaction favorable auprès des autorités
et de ses propres partisans et d’aider à
trouver une solution…fût-elle partielle.
N’avait-il pas fait, en juillet 1988, une initiative
qui avait permis à l’époque d’installer
un climat de confiance, de libérer les derniers
détenus et de classer l’affaire dite sécuritaire.
Cheikh Abdel Fettah Mourou, avait entrepris quelque
chose de comparable en 1984, ce qui avait permis de
faire libérer l’ensemble des prisonniers
politiques à l’époque.
Sans cela et, surtout avec le discours du frère
Sayed Ferjani et d’autres comme lui, qui s’accrochent
aux revendications politiques mais tolèrent néanmoins
les militants à rechercher des solutions individuelles,
on ne fera que s’enfoncer davantage dans la crise.
»
Il écrit « Je lance un appel sincère
à tout frère qui ne peut plus supporter
de payer le lourd tribut du combat, après ces
longues années de prison ou d’exil, de
chercher pour lui-même, la solution adéquate.
Tous comprendront son geste et apprécieront son
courage parce qu’il n’aura pas incité
ses camarades à céder sur les principes
et les grands objectifs stratégiques de notre
peuple et de notre mouvement ». (9)
Un tel discours ne permettra jamais d’envisager
une quelconque réconciliation, ni de réaliser
des objectifs politiques ou d’unifier les rangs
des islamistes. Cela constitue au contraire, un cadeau
inestimable aux partisans de l’éradication
et de la solution sécuritaire, qui ne manqueront
pas de s’acharner davantage sur nos frères
et pousser encore plus à la rupture et à
l’exclusion.
1) Mounir Hakiri : site al-asr : 07/
12/ 04
2) M.Merzouki : tunisnews : 07/ 12/ 04
3) Sayed Ferjani : tunisnews : 29/ 12/ 04
4) Oum Ziad : nahdha.net : 14/ 11/ 04
5) M. Abbou : tunisnews : 01/ 12/ 04
6) Ziad Doulatli : site al-asr : 17/ 12/ 04
7) Salah Eddine Jourchi:: tunisnews: 10/ 11/ 04
8) Sayed Ferjani: : tunisnews :29/ 12/ 04
9) ibid