La crise tunisienne est une crise qui perdure. Comment et pourquoi ? Et à qui profite-elle ?
Ahmed Seghaier
Chercheur tunisien, Genève
Ca m’arrive tous les jours de penser et de réfléchir sur la crise tunisienne de nature très complexe. C’est une situation qui me déçoit à cause de son caractère ridiculement perpétuel. La compréhension de la crise tunisienne doit prendre en considération les différents ingrédients de nature hétérogène. La crise actuelle qui date depuis plus que 20 ans est une crise historique et structurelle qui ne se résume pas dans le politique. Dans les lignes qui suivent, je vais essayer de démonter certains aspects particuliers de la crise multidimensionnelle en Tunisie et de dévoiler avec une lecture sociologique les différents intérêts et enjeux qui font perdurer l’age de la présente crise. Je vais essayer également de dévoiler l’identité des différents acteurs et responsables qui tirent profit de la continuité de cette crise et qui empêchent a fortiori la résolution de cette crise qui est à l’origine de leur fortune, luxe, prestige social, pouvoir et notoriété.
J’espère que ces idées et réflexions vont contribuer positivement dans l’élargissement et l’enrichissement du débat autour de cette crise très spéciale !
Tout d’abord, il faut souligner que si la crise tunisienne persiste, se montre sans issue ou /et parait difficile à régler, c’est parce qu’il y a certains acteurs politiques et économiques qui n’ont aucun intérêt de rouvrir certains dossiers ou de trouver une certaine solution pour un problème qui empoisonne généralement la vie de la majorité des tunisiens. Sans oublier bien sûr la faiblesse et la grande impuissance de l’opposition avec ses différentes formations.
Premièrement, certains milieux politiques, économiques et financiers internationaux voient dans la Tunisie un exemple à suivre par l’ensemble des pays Arabes et Africains. Ces acteurs soutiennent le régime tunisien par le biais des prêts et des différents aides financiers, techniques et autres. A cet égard, la Banque Mondiale , le Fond Monétaire International (FMI) et l’Union Européenne, notamment la France sont en réalité derrière la politique économique adoptée par le régime tunisien. Ce régime a aussi bien su exploiter et tirer profil, avec trop de propagande aussi, les circonstances et les conjonctures régionales et internationales notamment durant la guerre civile en Algérie et l’embargo contre la Libye , pour acquérir l’appui de l’occident dans sa politique répressive sans précédente contre ses propres citoyens, notamment contre le Mouvement Al Nahdha, sous le prétexte de lutte contre le Terrorisme Islamique.
Deuxièmement, les organismes et les appareils de police et de`` sécurité``, les alliés de pouvoir à savoir, certains groupes de pression qui tournent autour de noyau du pouvoir central, des entreprises commerciales et quelques familles qui sont impliquées directement dans les affaires de corruption. Tous ces acteurs et mercenaires n’ont pas le moindre intérêt de voir la crise tunisienne se régler.
En troisième lieu, il faut souligner que la crise politique en Tunisie est à l’origine, à notre avis, une crise de nature éthique sociale et politique. C’est l’éthique générale qui est en jeu. Il s’agit d’une perte de références sociales, culturelles et politiques. C’est aussi une crise de valeurs et des institutions dans le sens culturel et social du terme. La question identitaire du pays n’est pas encore tranchée d’une manière raisonnée et objective. D’ailleurs, cette question n’a jamais fait l’objet d’un vrai débat politique et social qui fait participer tous les acteurs sur scène sans exclusion. C’est ainsi que le pouvoir en place et la population, dans leur ensemble, court vers l’inconnu et l’absurdité. Aucune partie ne possède une vision stratégique pour l’avenir économique, social et politique du pays. Par conséquent gouverneurs et gouvernés se limitent à la gestion urgente et irréfléchie des différentes affaires quotidiennes sans la moindre responsabilité envers les générations futures. Dès lors la résolution de cette crise ne peut se faire sans un changement profond de régime et de ses institutions irréparables.
La perpétuation de la crise sert également des petits partis politiques libéraux, (dans le sens économique du terme et non pas politique), et d'autres partis minuscules de Gauche qui ont un grand intérêt de voir le terrain vidé des grands joueurs, d’où provenait leur complice avec le pouvoir pendant le début des années quatre vingt dix contre les islamistes et le mouvement Al Nahdha.
Je pense que certaines élites et personnalités qui appartiennent aux différents domaines et activités, ont bien tiré profit, d’une manière ou d’une autre, de la présente crise. Le règlement de la cause tunisienne va certainement, selon leur estimation, porter atteinte à leurs intérêts économiques et financiers, c’est pour cela, ils ne manifestent aucun effort afin de trouver un remède à cette situation.
Finalement, loin des lectures et des analyses simplistes, émotionnelles, partisanes et réactionnaires religieuses enfermées, je pense que certaines personnes et groupes du mouvement Al Nahdha profitent, à leur tour, de cette crise. A cet égard, plusieurs proches et membres ou (ex membres) de ce mouvement à l’étranger, font leur vie et font rouler aussi leur business en profitant de la situation victime dont elle se trouve Al Nahdha. Dans ce cadre, l’histoire de certaines personnes, leur charisme artificiel, leur vie relationnelle, la vie de luxe qu'ils mènent et leur prestige social accumulé avec beaucoup d’opportunisme au long des années, se trouveront rigoureusement menacés, en cas où la crise tunisienne cesse d’exister.
(N.B- Les changements comportementaux et les différentes transformations au sein de catégorie des réfugiés tunisiens en occident, nécessitent à mon avis une étude sociologique et un immense travail sur terrain)
Cette crise peut être aussi comprise comme une source de vie et de diffusion d’énergie dans ces milieux corrompus. Les personnalités qui dominent Al Nahdha et qui le marquent, depuis presque toujours, par un discours religieux, manipulateur et arriéré, figurent parmi les premiers responsables de la présente crise en Tunisie.
Le fait qu’ils soient toujours, en tout cas depuis plus que vingt ans, à la tête de Al Nahdha et qu’ils continuent à exploiter et à instrumentaliser aveuglement la religion et les drames des citoyens, notamment les drames des prisonniers politiques ou de ceux qui sont « libérés », reflète une vraie crise éthique et institutionnelle au sein de Al Nahdha.
Le refus de reconnaître sa propre responsabilité sur ses propres faits et fautes, le rejet de critique et l’exclusion des autres avis et opinions de processus de l’élaboration de la politique générale du Mouvement ainsi que de processus de la prise des décisions, risque, à notre avis, de discréditer ce qui reste du mouvement Al Nahdha.
Si il sera possible un jour de juger les responsables politiques et de la police devant les tribunaux pénaux tunisiens ou internationaux pour les crimes qu'ils ont commis, d'une manière directe ou indirecte (comme donneurs d’ordres), contre des citoyens tunisiens, certains dirigeants de Al Nahdha devront aussi comparaître devant les mêmes instances et poursuivis pour des actes de complicité et de négligence pour les mêmes chefs d'accusation.
Par ailleurs, je pense que si on est arrivé là, c’est parce que les personnes qui ont défini la politique de Al Nahdha au début du conflit avec le régime, n’étaient pas à la hauteur de savoir planifier et réfléchir politiquement d’une manière raisonnable en tenant compte de toutes les donnes éminentes. Il leur manquait le sens stratégique et politique. Ils étaient prodigieusement aventureux. Ils n’avaient pas le sens et la conscience de la responsabilité que peut encourir leur politique irrationnelle. Ils n’étaient pas capables de mener une politique réaliste et rationnelle. Toutes les données et les circonstances locales, régionales et internationales ont été pratiquement ignorées par les dirigeants de Al Nahdha. Ils n’avaient pas la moindre conscience de leurs actes. Ils n’avaient pas la faculté intellectuelle de prévoir l’ample de leur politique et les dégâts qui peut avoir leur défaite sur l’ensemble de pays en s’engageant dans une voie pareille. Toutefois cela ne justifie en rien la barbarie du régime en place qui était et qui l’est toujours, prêt à « se défendre » par tous les moyens, ici il n’y a pas de doute.
En réalité, la majorité de ces dirigeants étaient, et certains d’entre eux continuent de l’être, des petits joueurs naïvement suicidaires. Ils ont sacrifié des milliers des pères de familles, des jeunes et des familles toutes entières, pour rien. Ces victimes étaient dogmatisées, manipulées, mobilisées et sauvagement exploitées, d’une manière mensongère, au nom de la religion pour des fins politiques complètement utopiques et irréalistes. Ces victimes sont livrées seules à la famine, à la peur, à l’humiliation et à la honte. Les fautes de dirigeants de Al Nahdha sont à cet égard impardonnables et imprescriptibles. Cependant, et très malheureusement, ces personnes qui ont commis ces crimes continuent à recevoir toujours le même respect et le même prestige et à être glorifiés. Au lieu d’être responsabilisés et sanctionnés par le Mouvement et ses institutions, si on peut vraiment parler des institutions et si elles sont réellement représentatives et légitimes, ces personnalités responsables se voient offrir des prix et adresser des remerciements à chaque occasion !
Finalement, je pense que la crise- maladie qui nous frappe est plus profonde que l’on pense ! Elle est de nature structurelle, culturelle et sociale et non pas uniquement politique. Elle réside au niveau de la mentalité générale de la base de Al Nahdha (qui fait partie de la mentalité tunisienne et arabe en général). On n’a pas encore atteint l’age de majorité intellectuelle. On n’a pas même la volonté ni la conscience de la nécessité de l’atteindre.
Il va de soi de dire et de rappeler que la maturité et l’émancipation personnelle ainsi que la libération, l’indépendance et le développement des nations passent forcement par la libération des esprits de masses. Tant que le chef, le président, le Cheik, etc est toujours au-dessus de la loi et il n’est pas responsabilisable, non plus punissable pour et par la majorité de masse nous continuerons de vivre dans l’humiliation, l’indignité et le besoin. Par conséquent notre nation demeurera hors le mouvement actif et positif de l’histoire et sans effet sur la seine mondiale.
Le vrai changement vient d’en bas, contrairement à ce que nous aimons conventionnellement penser.
24 septembre 2007
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