Un voyage au
pays des merveilles
L'auteur de ces notes est
un homme d'affaires européen d'origine tunisienne.
Ses affaires, ses voyages fréquents et parfois
lointains, mais aussi ses craintes de retrouver une
Tunisie méconnaissable, l'ont empêché
pendant de longues années d'y retourner. Cette
année, il prit son courage à deux mains
et s'en alla redécouvrir le pays de son enfance.
A son retour en Europe, il me fit l'amitié de
me confier ses premières impressions. Celles
d'un touriste certes, mais fin observateur d'une réalité
dont rien ne lui échappe. Et c’est avec
son autorisation que je les diffuse.
Lisez plutôt!
A.M.
Si Ahmed,
J’étais en Tunisie et c’est
avec beaucoup de retard que j’ai lu sur tunisnews
le point sur l'arrêt de non-lieu dans les trois
agressions contre Ahmed Manaï et Mondher Sfar,
et je voudrais vous demander de faire publier les articles
qui ont précédé les trois agressions
afin de faire connaître au maximum de tunisiens
la vraie nature de ce régime durant les années
90.
En attendant, voici quelques notes de vacances rédigées
en vrac à mon retour de Tunisie :
Un chantier interminable :
Des maisons ou plutôt des bouts
de maisons en chantier depuis des années avec
tous les désagréments qui en résultent
(bruit, non respect de l'environnement, constructions
illicites...). Dire que 80% des tunisiens possèdent
leur chez soi (un slogan cher
au régime tunisien), mais il faudrait
voir à quoi ressemble ce "chez-soi",
plutôt à des taudis où s'entassent
une dizaine de personnes dans des conditions d'hygiène
lamentables ! Les canalisations et égouts arrivent
des années (il faut compter en dizaines) après
la construction des cités, sinon il faut supporter
de voir et vivre à coté des ruisseaux
des eaux usées faisant leur chemin vers l'inconnu.
Sans parler de l'état des rues dans les cités
où il faut zigzaguer pour éviter les trous
et les bosses.
Une poubelle à ciel ouvert
:
Il faut visiter les quartiers populaires et observer
l'absence de poubelles dans les rues ou quand elles
existent alors elles sont pleines à craquer depuis
quelques jours. Dans les quartiers populaires, les poubelles
publiques sont livrées à elles mêmes
dans les rues ou sur les places sans un minimum d'entretien.
Souvent, des détritus et déchets ménagers
sont mis dedans sans aucun emballage et à l'air
libre en attendant le passage des éboueurs (2
fois par semaine maximum). Dans d'autres cas, ces mêmes
déchets trouvent leur place dans la nature à
quelques dizaines de mètres des habitations populaires.
Un consumérisme effréné
:
Les gens sont en "compétition" pour
la consommation, souvent de produits de mauvaise qualité.
Un goût particulier pour le kitch. Le carrefour
de SOUKRA est un carrefour français sans le sourire,
sans le bonjour et sans
l'au revoir.
Le comportement des piétons
et automobilistes :
Les piétons ne connaissent pas
les trottoirs (souvent ils sont inexistants dans les
banlieues populaires) et sont étonnés
qu'une voiture persiste dans sa file n'essayant pas
de les contourner. Les automobilistes prennent la route
pour une propriété privée, ne jamais
rouler dans une file mais occuper deux et klaxonner
à outrance.
Forte pollution visuelle (des caisses
en très mauvais état), auditive et de
l'air. Bref, l'anarchie sur les routes de vacances !
Devise nationale et méfiance
:
Débrouillardise par les petits boulots au noir
sinon se faire embaucher par les services de l'ordre.
Le manque, voire absence de confiance
(base des relations sociales et économiques)
entre les personnes n’encourage pas à s’y
installer ni à créer une activité
: Il faut tout vérifier, le poids des marchandises
achetées, la qualité, la réalisation
de la tâche (toujours quelque chose qui manque
ou qui est mal fait).
Tourisme :
La mauvaise attitude
des commerçants (artisanat et commerces dans
les lieux touristiques) vis à vis des touristes
ne reflète pas la même
image que la carte postale mis en avant par le régime
: vu la crise économique sur place et le profil
économique moyen du touriste Européen
(à pouvoir d'achat très moyen), les commerçants
tunisiens sont très collants, agressifs et insultants.
Des expériences personnelles à Kairouan,
à Hammamet, à Tunis et ailleurs où
j'étais très bien accueilli mais très
vite repoussé et parfois traité de radin
parce que je n'ai pas acheté ou j'ai souhaité
voir et comparer. Les commerçants de l'artisanat
et du tourisme insistent tellement à faire visiter
leurs boutiques, qu'au bout de deux heures de balade
on a l'impression d'être suivi et encerclé.
La haute saison touristique en Tunisie
commence le 1er avril. Les hôtels et régions
touristiques sont presque vides. Sans aucun effort,
j'ai pu obtenir une remise de plus de 30% sur le tarif
normal affiché pour une nuit d'hôtel (3
ou 4 étoiles). Cette nuit, trois chambres (les
deux autres étaient occupées
par des tunisiens) étaient occupées sur
une centaine. Il y avait plus d'employés que
de clients. La télévision nationale parle
d'un début de saison touristique réussie!
Quel décalage entre le discours de propagande
et la réalité.
Heureusement, cette année (pour
la deuxième année consécutive)
la Tunisie a échappé à la sécheresse.
Quant à la chose politique
au sens général, j'ai constaté
ce qui suit :
Un ras-le-bol très fort et clairement
exprimé en privé et nuancé en public
(auprès de gens qu'on ne connaît pas suffisamment).
Une crise sociale, économique
et politique est ressentie par la population
de différents horizons. De l'avis de beaucoup
de gens (pas pour les mêmes raisons, à
la ville comme à la campagne), le pays est chaotique
et va dans le mur. Des anciens walis et Pdg me disaient
que la "famille" rafle tout ce qui est viable
et juteux, la confiance est morte dans les relations
sociales et économiques.
Les gens ont envie d'un changement à
la tête (présidence et gouvernement) du
pays sans trop y croire. Les commentaires qui reviennent
souvent sont du type "Un changement est fort nécessaire
peu importe la nouvelle tête", "Il n'y
a pas de relève digne, pas de leader, mais un
changement est très souhaitable", "J'espère
que cela change mais je ne m'engage pas pour essayer
de sauver des ignares qui n'hésiteront pas à
me poignarder dans le dos".
Des agents de l'ordre (policiers et
gardes nationaux) avouent que la très forte pression
exercée sur eux par le régime (sans le
nommer) est injustifiée et reconnaissent leur
mauvaise image auprès de leurs concitoyens. Nous
sommes détestés, reconnaissent-ils !
La corruption :
Je n'étais pas témoin
direct mais plusieurs échos vont dans ce sens,
selon l'expression très connue, « roule
sur la route » (comprendre il faut engraisser
les agents de l'ordre). Un agent de l'ordre ose demander
à un automobiliste de quoi manger. Le discours/conférence
"critique" de Ben Ali à la télé
il y a quelques temps sur les 5 et 10 dinars demandés
par les agents de l'ordre, a été considéré
par ces derniers comme une officialisation de cet
impôt de passage.
Exemple de la fonction publique
:
Des professeurs de lycée parlent
de désintérêt total de leurs élèves
vis à vis des études. Ces mêmes
professeurs reconnaissent que les cours particuliers
représentent entre 1 à 4 fois le salaire
d'un professeur débutant (ça dépend
du lieu et de l’établissement
d'exercice). La tentation
est grande pour arrondir les fins de mois et payer les
crédits (villa et voiture). On ne peut que se
demander sur l’équité et la transparence
dans l’exercice de ces fonctions.
Un professeur, les 35
ans avancés, rencontré par hasard en se
baladant sur la côte, me confiait, après
une franche discussion sur l’état général
de la société, que les personnes qui ne
se débrouillent pas (tous les moyens sont bons)
pour avoir la voiture, la villa et le projet, sont rejetées
par leurs proches. Lui-même, qui a choisi de faire
son métier et rien que son métier, a été
rejeté par sa femme avec qui il a eu un enfant
âgé aujourd’hui de six ans. Il faut
voir la tristesse sur le visage de ce jeune homme, calme
et posé, pour se faire une idée de l’autre
jeunesse tunisienne éduquée et formée
sous l’ère Ben Ali.
La fuite en
avant :
Selon des échos de gens fréquentant
des membres du RCD, il semblerait que le pouvoir a peur
(à déterminer de quoi) et multiplie les
réunions (sans publicité) partout des
cadres RCD pour les mobiliser et les préparer
à la campagne électorale de l'automne.
Mon sentiment est que le régime a peur et craint
le pire : des villes et villages morts, c'est notre
défi!
Pour résumer, je dirais que la
Tunisie ressemble beaucoup à un asile psychiatrique
où le corps médical est sadique et les
patients sont masos. C'est un pays de schizophrènes
!!
J'espère que ça ne te démoralise
pas. Cela devrait nous donner au contraire de la force
et du courage pour essayer, avec d’autres, d’inverser
cette mauvaise tendance.
N.B.
A propos de « la nouvelle tête » que
les tunisiens seraient susceptibles d'accepter, j'ai
posé à mon correspondant la question suivante
: Leila Trabelsi Ben Ali qui gère déjà
tout, depuis près de cinq ans, et qui est en
train de préparer activement son entrée
officielle dans les affaires, serait-elle une tête
acceptable par les Tunisiens ?
Sa réponse est
nuancée. Il estime en effet, que les tunisiens
souhaitent un changement qu’ils considèrent
moins pire que l’état actuel, mais n’ont
pas confiance dans la grande famille régnante
et en particulier celle des Trabelsi (ne pas oublier
l’anecdote fort répandue : La Tunisie est
une théière qui verse dans des verres
Trabelsi). En revanche, si elle
arrivait à s'imposer aux « décideurs
des Services de sécurité» (le RCD
n’a pas de mot à dire et ses chefs lui
obéissent au doigt et à l’œil)
comme un recours éventuel, elle serait bien obligée,
le moment venu, de desserrer l'étau. Sa venue
créerait une dynamique politique pouvant conduire
à des changements ! La
crainte est qu’elle serait tentée d’utiliser,
consciemment ou inconsciemment, les mêmes services
de sécurité et en particulier la milice
politique pour s’imposer, ce qui serait bonnet
blanc, blanc bonnet.
C'est d'ailleurs un point de vue que
partagent nombre d’officiels, entre autres certains
leaders de l’opposition légale.
Bien Amicalement.