Directeur: Ahmed Manaï

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Mercredi 28 Janvier 2004

Si Ahmed et la base de l’histoire / par Ahmed Manaï ; intr. par Omar Khayyâm

mercredi 28 janvier 2004, par Omar Khayyâm

Introduction
Par Omar Khayyâm


J’ai découvert Ahmed Manaï grâce à « Notre ami Ben Ali ». C’était au début de l’an 2000 à Paris. En cherchant « l’envers du miracle tunisien » à la FNAC de Saint- Michel, je suis tombé sur le livre de Manaï « Supplice Tunisien. Le jardin secret du général Ben Ali ». Dès que j’ai trouvé un strapontin libre dans le métro qui me ramenait à Bobigny, je me suis plongé dans le monde hallucinant de « Notre ami ». Je n’ai pas pu dormir avant de l’avoir achevé. Mais j’avais besoin d’un peu de temps pour le digérer. C’est pourquoi je n’ai mis les pieds dans « le jardin secret du général Ben Ali » que quelques jours plus tard dans la majestueuse ville de Cologne. Quel contraste entre l’atmosphère paisible des brasseries qui donnent sur le Rhein - où l’on sert la « Kölsch », une bière locale qui purifie les reins - et les cris de Si Ahmed « cuisiné » par les bourreaux de Zaba ! C’est un livre- témoignage que je recommande à tout touriste francophone qui désire visiter le « pays qui chante et danse ».
Ahmed Manaï est un ancien combattant de la bataille de Bizerte, la plus meurtrière de la Tunisie indépendante. Il a combattu, en compagnie de milliers de jeunes volontaires tunisiens, pour la libération de cette même base que l’armée américaine s’apprête maintenant à occuper. Je ne suis jamais entré en contact direct avec Si Ahmed, mais je suis curieux de savoir ce qu’il ressentira le jour où le premier soldat américain mettra les pieds dans la base de...Sidi Ahmed. Le régime voyoucrate de Zaba n’assassine pas seulement les opposants, il assassine aussi notre mémoire et nos symboles. Les Bizertins vont-ils défendre leur ville, leurs bases, nos bases, leur dignité, notre dignité ? C’est fort peu probable. Je parie qu’ils évacueront leur colère, si colère il y a, chez notre ami
Mc Do. Ils n’oublieront ans doute pas l’irremplaçable verre de Coca. Ils le boiront jusqu’à la lie...
Faut-il croire Hegel qui dit : « L’Histoire nous enseigne que l’Histoire ne peut rien nous enseigner » ? Ecoutons Si Ahmed...
O.K.


Paris le 26 janvier 2004


Je ne sais si la date du 29 janvier rappelle quelque chose à beaucoup de Tunisiens, mais c’est une date très importante dans notre histoire. Ce même jour de 1861, a été promulguée la première constitution tunisienne, la première aussi dans le monde musulman, disent fièrement certains des nôtres. Il faudrait que je vous résume cette page d’histoire de la Tunisie que ne peuvent ignorer les hommes politiques engagés dans les combats d’aujourd’hui.
« Le 19 juin 1857, un juif, Batto Sfez, accusé d’avoir, dans un état d’ivresse, insulté un musulman et blasphémé la religion du prophète, est traduit devant un tribunal Charâa. Il est condamné à mort. La condamnation est confirmée le jour même par le Bey et l’homme est exécuté séance tenante. Cela provoqua une vive émotion dans la communauté israélite et chez les Européens de la capitale qui adressèrent des protestations à leurs gouvernements. Emotion aussi en Europe et particulièrement chez leurs compatriotes juifs.
L’incident va être habilement utilisé par les grandes puissances, notamment anglais et français pour engager le Bey Ahmed, souverain de Tunisie à l’époque, dans la voie des réformes.
Au mois d’août 1857, une flotte française, composée de 7 bâtiments de guerre munis de 700 canons, accosta à la Goulette et le jour même son amiral (accompagné du consul de son pays), est reçu par le Bey. Devant un Bey terrorisé, il tînt le discours suivant : « Sur ordre de mon Empereur, je suis venu à la tête de cette flotte, pour vous aider à combattre ceux qui contestent votre volonté d’accorder la liberté à vos sujets...etc. » Le lendemain, c’est le consul Anglais qui vient appuyer la démarche de l’amiral français, en menaçant que, « ce qui était exigé se fera sans doute, même un peu plus tard » et rappelant que la flotte Britannique attendait les ordres à Malte.
Le soir même, Ibn Dhiaf rédigea sur ordre du Bey, le texte de Ahd El Aman.
Ahd El Aman avait prévu une constitution définitive. Celle-ci fut donc promulguée le 29 janvier 1861. Son application débuta un peu plus tard, en avril de la même année.
Toutes ces réformes- Ahd El Aman et la constitution- servirent surtout les intérêts des grandes puissances, leurs ressortissants et les Mamelouks. Elles alourdirent par contre les impôts et aggravèrent les injustices pour les tunisiens. C’est ce qui a conduit en 1864 à la révolte de Ben Ghadahem...et c’est avec un rare culot que ceux qui avaient exigé les réformes du Bey, étaient revenus lui recommander d’y mettre fin.
Ainsi le consul français, accompagné d’un amiral venu à la hâte à la tête d’une flotte de guerre, fut introduit auprès du Bey le 29 avril 1864 et lui tînt ce discours « Je suis venu vous demander, au nom de mon Empereur, de suspendre la constitution parce qu’elle a causé des préjudices à vous et à votre pays... Nous mettons à votre disposition quatre bâtiments de guerre et s’ils ne suffisent pas, nous vous enverrons huit, douze et plus ».
Et le Bey de s’exclamer : « ainsi, la puissance qui nous a imposé cette constitution, nous impose aujourd’hui de la suspendre ».
Tout le monde connaît la suite : la Tunisie, pillée et dépouillée a dû accepter le protectorat français et son peuple exsangue à la suite d’une répression féroce, accueillit les troupes françaises dans l’indifférence générale. La colonisation dura 75 ans et c’est autre chose que la dictature d’un petit despote. La colonisation est un déni d’humanité, alors que le despotisme est tout au plus un déni de citoyenneté !!!
Lisez un peu la littérature des théoriciens de la colonisation, au 19è siècle, tous passés dans l’histoire comme de grands humanistes- certains avaient obtenu le prix Nobel- et comparez leurs thèses racistes avec celles de leurs collègues américains aujourd’hui. La triste actualité de l’Irak rappelle celle de la Tunisie en 1864. Dans un siècle, on ne manquera pas de dire que l’Irak a été le premier pays arabe à s’engager dans la démocratie et on oublie tout le reste. Vous comprendrez aisément, qu’appartenant à une génération qui a connu et combattu la colonisation vers sa fin- elle représente à peine 20% de la population- je ne pourrai accepter de signer une motion appelant à l’aide, le chef d’une puissance engagée dans un siècle de domination coloniale, qui a toujours soutenu le dictateur, qui cherche aujourd’hui à s’approprier le combat de toute une génération et à apprivoiser les opposants et les militants. Vous croyez que si les USA avaient voulu tempérer l’excès de zèle de leur protégé, ils n’y seraient pas parvenus ? Je vous raconte une petite histoire. Il y a quelques années, leur ambassadrice à Tunis avait demandé au ministère des affaires étrangères de lui organiser un rendez-vous avec Ben Ali. Le ministère lui demanda les motifs de cette audience et l’ambassadrice de l’informer qu’un journaliste tunisien, fiancé à une fonctionnaire américaine était privé de passeport parce que les autorités l’accusaient de...Elle voulait donc savoir la vérité sur ce journaliste pour empêcher, le cas échéant, ce mariage...Le jour même, le journaliste a été convoqué au Ministère de l’Intérieur pour recevoir son passeport.
Vous croyez que les Usa ne savent pas ce qui se passe en Tunisie, alors que le state department déclare en début de chaque année et ce depuis des lustres, que « les tunisiens ne peuvent obtenir le changement de leurs dirigeants par les moyens pacifiques et politiques ». Vous croyez vraiment que l’ambassadeur américain qui a été présent à de nombreux procès ces dernières années, n’aurait pas obtenu de leur protégé qu’il lève le pied sur la pédale, si telle était la volonté de son gouvernement ?
Et la France et l’Union Européenne, principaux partenaires et donateurs de la Tunisie, engagés avec elle dans un accord de partenariat dont l’article 2 fait obligation à la Tunisie de respecter bien des choses. Sous d’autres cieux, l’accord de partenariat serait déjà caduc depuis de nombreuses années ! Mais ce sont les intérêts et les Etats n’ont pas d’âme, ils n’ont que des intérêts. Les Droits humains et la démocratie, pour les américains et pour les autres c’est la carte de visite d’un avocat véreux. Au fait, que pensent aujourd’hui les américains de la Libye, qui a été pendant 30 ans dans l’axe du mal. Khadafi n’a rien fait pourtant pour ses concitoyens, ses prisonniers...Il a suffi qu’il donne aux américains des gages de bonne conduite pour l’avenir et le voilà blanchi de tout. Pauvres de nous tous !
Vous me dites que cette motion a été signée par des personnalités de la société civile. Je vous crois et je vous fais confiance quoique j’ai une autre idée d’une société civile dont se réclament entre autres, le président d’honneur d’une LTDH qui a couvert la répression et qui n’a jamais accepté de faire son autocritique, le président d’une de ses sections qui, parlant récemment de Harouni, a estimé qu’il fallait laisser crever le Khouanji, des avocats qui ont toujours refusé de défendre certains clients pour leur appartenance politique et bien d’autres individus de la même espèce. Et puis quel crédit accorder à des personnalités politiques ou à des intellectuels qui n’osent signer un texte et assumer ainsi leurs actes et leurs engagements, alors que le propre d’un intellectuel est d’assumer la responsabilité des ses idées et l’homme politique, celle de ses actions. Je n’ai jamais publié quoique ce soit que je n’ai signé et je n’ai jamais signé quelque chose avec des inconnus. Au moins Chalabi et consorts en Irak agissent à visage découvert !
Le mal est en nous tous. Le système et ses procédés sont bien connus de tous et je crains que les opposants qui constituent quelque part le capital moral de la société, ne soient en train de le perdre et de reproduire les tares du système par des agissements irresponsables.
Je n’ai jamais cru en un changement ou une réforme qui viendrait de l’étranger. La démocratie ne peut se construire chez nous que par le combat des tunisiens. Tant mieux s’il y une solidarité internationale, notamment de la part d’hommes et d’organisations indépendantes. Les puissances étrangères qui ont des intérêts légitimes en Tunisie, seraient bien inspirées d’arrêter leur soutien au despote. C’est tout ce qu’on leur demande, tout ce qu’on doit leur demander. Mais il faut le faire publiquement avec des gens responsables et capables d’assumer les conséquences de leurs actes. Quant à ceux qui ne peuvent signer publiquement, ils n’ont qu’à prier Dieu s’ils sont croyants ou de d’attendre et d’espérer.
A la veille des élections de 1999, nous avons lancé un appel à l’Union Européenne pour qu’elle gèle l’accord de partenariat avec la Tunisie, tant que son gouvernement n’applique pas l’intégralité des clauses de l’accord ! Aucun député européen n’a osé relayer l’appel. L’Europe en formation et en compétition avec l’Amérique, a besoin de consolider ses positions au Maghreb. Elle est prête à tout pour y parvenir. Cela a été illustré par les déclarations récentes de Chirac à Tunis et auparavant par Mitterrand qui, en visite en Tunisie en juillet 1991, en pleine répression et alors que les cadavres des suppliciés gisaient encore au M. de l’Intérieur, décida de doubler l’aide à la Tunisie.
Cela est illustré aussi par la nouvelle politique européenne en direction de la société civile : une aide accrue aux ONG, pour leur donner plus de moyens d’action ! En fait c’est tout simplement de la corruption. Essayez d’analyser le comportement des ONG bénéficiaires de l’aide...au bout de quelques années. Mais on assiste déjà à de curieux marchandages pour débloquer cette aide.
Alors que faire, au moins jusqu’aux élections ?
Je t’en dirai davantage prochainement, mais en tout cas, il faut cesser de faire de la politique fiction. Les candidatures fantaisistes à la présidentielle, la participation des partis légalisés aux législatives et les appels au boycott des élections (alors que personne ne dispose de moyens de contrôle), c’est çà la politique fiction !


Ahmed Manaï

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