La
liberté d'expression et la responsabilité de l'intellectuel
musulman
Horizons Maghrébins/
N° 46/2002
Mohammed Talbi (1)
Traduit
de l'arabe par Ahmed MANAÏ (2)
Nous les Arabes, sommes entrés,
de gré ou de force de plain-pied dans la mondialisation.
Mais qui sommes nous et quelle place y occupons-nous
et produisons-nous vraiment le savoir ? Manifestement,
notre contribution y est à peine perceptible pour ne
pas dire tout à fait nulle.
Le romancier algérien contemporain
d'expression française, Habib Tengour, a publié récemment
un roman intitulé Les gens de Masta où il décrit
le drame de ce village algérien dans cette guerre civile
qui continue de faire couler le sang de tant d'innocents.
Il s'y demande pourquoi le monde arabe ne compte pas
aujourd'hui un seul penseur de stature internationale,
alors que les Juifs, qui n'ont pas de tapis volants,
et n'ont pas connu le luxe maladif des Abbassides, imposent
leur respect au monde entier.
NOUS,
LES ÉMASCULÉS DE LA CULTURE
Ce sont assurément nos cousins;
bien plus, nos frères même, par l'Égyptienne
Hager, rivale de Sarah, toutes deux épouses de notre
patriarche commun Abraham. Avec néanmoins cette différence
notable: la pensée Juive est libre, majeure, prolifique
alors que la pensée arabe est mineure, asservie sinon
esclave et, en tout cas émasculé et stérile, ne produisant
nullement la culture ou très peu. Il suffit que le penseur
arabe brise les chaînes de sa servitude, de l'interdit
et de l'humiliation qui le stérilisent dans sa patrie,
fuit son pays et s'exile en occident pour qu'il donne
aussitôt la mesure de ses talents et de sa créativité.
Telle est en gros notre situation, sans aucune exagération
ni démesure.
Cette situation est brillamment
illustrée par l'actualité du jour, non pas du jour du
jugement dernier où nous rendrons compte devant l'Éternel,
des préjudices que nous faisons subir à notre foi, notre
nation et nos patries, mais du jour d'aujourd'hui. L'illustration
est dans les informations que nous débitent nos médias,
sans honte est sans la moindre retenue et avec tout
le sérieux des professionnels de l'information chez
nous où l'on nous traite moins que des bourricots. Elle
est aussi dans les médias étrangers dont le ton sarcastique
n'épargne aucun de nous. Il s'agit de la campagne électorale
menée conjointement dans deux pays voisins. Le premier,
de haute tradition arabe, qui a porté très haut l'étendard
de notre gloire passée et le second, de création récente
mais qui a ravivé celle de nos cousins et néanmoins
adversaires du moment. Dans le premier pays, le président
a remporté l'élection pour un cinquième septennat, avec
un score de 99,98 %. Un score au chiffre astronomique,
digne des géants! Le citoyen arabe ne doit surtout pas
douter de l'honnêteté, de la transparence, du sérieux
et de l'authenticité du score, sinon, c'est à coup sûr
l'accusation de diffamation, que nos lois «justes,
équitables, tolérantes et bien sûr respectueuses des
droits de l'homme, notamment ceux relatifs à l'intégrité
physique » ne manqueraient pas de sanctionner sévèrement.
Et l'on nous rabâche en permanence, avec une fierté
non feinte « qu'en ce domaine, nous n'avons de leçon
à recevoir de personne et surtout pas de l'étranger
».
Cette situation conduit à
la stérilisation des idées, au musellement de l'expression
et à la confiscation des libertés.
Nos peuples sont conduits
comme des troupeaux. Ils se prononcent toujours avec
cette unanimité que traduisent, sans la moindre honte
ni même un semblant de pudeur, les scores électoraux
surréalistes. Pour pouvoir accéder et mériter son statut
de patriote modèle, le citoyen est délesté de
sa raison. Il devient la voix de son maître.
Nous nous sommes donnés en
spectacle au monde et sommes devenus sa risée, nous
l'avons bien mérité, comme le dit si bien le poète tunisien
Chedli khaznadar:
Ne dis pas que la danse est
indigne,
Danses plutôt car tu es assuré
du succès
Nous sommes bien dans un
Carnaval
Et dans une époque de Karakouz
(3).
Chez nous l'intellectuel
se trouve entre deux choix: ou bien danser avec les
loups ou bien, dans le cas où il refuse et s'obstine
à s'exprimer, subir la prison, la torture et parfois
la mort. Nos régimes répriment les manifestations de
rue par l'artillerie lourde (Hama en Syrie) et les résistances,
par les bombardements aux gaz toxiques (Les Kurdes d'Irak).
C'est aux fins de les utiliser contre les révoltes populaires,
l'ennemi de toujours, que l'on acquiert et stocke tous
ces arsenaux militaires. Il est inconcevable que toutes
ces armes soient utilisées un jour contre un tiers.
Les auteurs d'un tel sacrilège le paieraient cher et
même très cher.
Ainsi l'intellectuel est
entre deux choix: celui de baisser les bras et de se
laisser aller derrière le premier putschiste ou contre-putschiste,
ou bien, la violence, le terrorisme et la guerre civile.
Le peuple algérien s'est retrouvé dans ce cas.
Il y a cependant un autre
choix: celui de porter la résistance à l'étranger.
Non pas dans un pays arabe,
car leurs régimes, malgré leurs inimitiés, sont solidaires
entre eux et contre leurs peuples, mais à Paris, Londres
(devenue la capitale des journaux et des chaînes de
télévisions arabes) et Washington, c'est-à dire auprès
des États qui nous sont collectivement hostiles
et qui, en même temps, protègent nos régimes tant qu'ils
leur sont fidèles, se plient à leurs injonctions et
veillent à leurs intérêts. Il suffit que l'un de ces
régimes hausse le ton et dépasse les limites du tolérable
pour que ses anciens protecteurs foncent sur lui comme
un seul homme avec force détermination. C'est ce qui
s'est produit avec l'Irak. Le régime irakien a réussi
à asservir son peuple et à l'engager, contre ses voisins
musulmans, dans une guerre de 8 ans qui a fait plus
d'un million de victimes. L'occident qui louait la prétendue
laïcité éclairée de l'Irak, l'avait encouragé et soutenu
militairement dans cette entreprise pour combattre "la
théocratie chiite, obscurantiste, islamique, barbue,
au tchador noir" selon les termes des journalistes
occidentaux. Le régime irakien avait auparavant utilisé
le gaz contre les Kurdes, sans que cela provoque l'émotion
de ces mêmes journalistes. Mais quand ce régime a dépassé
les frontières pétrolières, il provoqua la réaction
violente et démesurée de l'occident qui se souvînt,
que ce régime possédait des armes interdites dont il
devrait être privé. Il ne les possédait pas tant qu'il
les utilisait contre son propre peuple.
Dans tous les cas de figure,
les peuples privés de liberté et conduits comme des
troupeaux de bourricot, sont victimes, à la fois de
leurs régimes et des pays occidentaux qui protègent
ces régimes, tant que ces derniers répriment leurs peuples.
C'est la position de l'esclave et nous sommes tous dans
cette situation.
Ainsi, quand les intellectuels
ou les autres mouvements de résistance n'en peuvent
plus d'être pris à la gorge, que leurs leaders sont
jugés dans des parodies de justice et condamnés, parfois
à la peine de mort, il ne reste que l'exil pour sauver
sa peau et ses idées! Mais où fuir ? Il est généralement
impossible que ce soit dans un pays arabe ou musulman,
tant les régimes sont d'accord entre eux pour écraser
toute liberté. Dans ces cas de détresse, pour les idées
et les hommes qui les portent, l'issue est de prendre
le chemin de l'exil en Occident, celui?là même qui protège
nos régimes autoritaires et répressifs, ferme les yeux
sur les crimes qu'ils commettent à l'endroit de l'homme
et ses droits à la liberté de pensée et d'expression,
à l'endroit de la libre pensée et à l'endroit des combattants
pour cette liberté et pour toutes les autres libertés!
Quelle contradiction! Mais
la contradiction n'est qu'apparente. L'occident se trouve
pris entre deux fidélités: une fidélité sincère aux
valeurs pour lesquelles il a arrosé sa terre du sang
de ses enfants et qu'il ne peut récuser au plan du principe
et de l'action, et puis, une fidélité obligée à ses
intérêts. Toute sa démarche s'inscrit dans une tentative
permanente de concilier ces deux fidélités.
Ainsi il soutient les régimes
qui protègent ses intérêts et ce serait faire preuve
d'un excès d'idéalisme que de lui en vouloir. Les choses
sont ainsi faites et, s'il nous reste un soupçon de
réalisme et de rationalisme, nous devons tenir compte
de cette réalité.
Mais l'occident protège aussi
sincèrement la liberté de conscience et d'expression
et les droits de l'homme et ce, conformément à ses valeurs
essentielles. Il héberge et protège le flux des demandeurs
d'asile de toute provenance et principalement de notre
aire arabo-musulmane. Il convient de remarquer que ce
flux, en provenance de partout et notamment de nos pays,
a pour seule et unique destination l'Occident. Aucun
mouvement de population de cette nature ne vient chez
nous. Cela se passe de commentaire!
L'occident réserve des villes
refuges pour héberger ceux qui fuient l'oppression et
la censure des idées dans leurs pays et, le fait que
nombre d'entre eux soient originaires de nos contrées,
ne semble guère gêner nos régimes tyranniques. Il faudra
sûrement davantage pour qu'ils en aient honte. Cela
n'empêche pas non plus certains de nos ingrats, de maudire
l'Occident. Ainsi, nos régimes tyranniques autant que
nos intellectuels profitent, chacun à sa façon, des
bienfaits et de la protection de l'Occident et tous,
bien que redevables à lui, le maudissent d'une seule
voie. Nous sommes tous, régimes oppresseurs et peuple
opprimé, otages de l'occident et nous nous trouvons
sous sa coupe. C'est le tragique dilemme que nos sages,
s'ils existent, devraient méditer.
FAISONS
LE POINT SUR LA SITUATION EN TUNISIE
Notre législation est excellente
et devrait faire notre orgueil puisque tout le monde,
y compris l'occident, nous l'envierait. C'est du moins
ce que ne cessent de répéter tous nos médias, lesquels
sont bien sûr, entre les mains et sous le contrôle d'une
autorité qui suspecte les tenants et les aboutissants
de chaque mot prononcé. Il en serait de même de notre
situation économique, relativement satisfaisante par
rapport à notre environnement régional.
Notre situation culturelle
par contre, déjà catastrophique, est dans un état de
coma avancé. Ainsi la loi sur les associations conditionne
la création de toute association par une autorisation
préalable, laquelle n'est accordée qu'aux non suspects.
Or tout intellectuel indépendant et libre est, jusqu'à
preuve du contraire, un suspect en puissance. Quand
il lui arrive de soumettre aux services compétents un
dossier en vue de fonder une revue, il n'obtient aucun
reçu susceptible de prouver, au besoin, l'accomplissement
de cette démarche, ne possédant aucune preuve matérielle,
il ne peut réclamer et encore moins, attendre une notification
de refus, puisque ce serait contraire à la liberté d'expression.
Réputés pour notre longue tradition en matière de confection
des livres de jurisprudence appelés «les livres des
ruses », nous appelons cela la liberté de la presse
et de l'édition. C'est justement ce qui nous est arrivé
quand, avec dix collègues, tous universitaires de renom,
nous avions sollicité l'autorisation de fonder une revue
qui s'occuperait de la reconstruction de la pensée musulmane.
C'était il y a dix ans et la revue n'est toujours pas
née.
Nous pouvons affirmer sans
la moindre exagération que le statut de l'intellectuel
tunisien est en tout point identique à celui du mineur
ou de toute autre personne frappée d'incapacité légale
et mise sous tutelle.
Ainsi notre intellectuel
ne peut lire un livre, une revue ou un journal interdit
d'entrée en Tunisie. Les salons du livre n'exposent
que les titres qui ont réussi à passer à travers les
mailles du filet d'un censeur pour le moins étranger
au monde des idées et de l'Université. C'est ce même
fonctionnaire qui malmène les intellectuels et les universitaires
en amont, à la source de la production intellectuelle
et les humilie davantage encore par sa censure et son
contrôle en aval, à la diffusion et distribution. Aucun
titre ne peut être, sans son accord, publié et diffusé,
fusse?il celui d'une thèse académique, soutenue et obtenue
avec une mention très honorable et à l'unanimité d'un
jury de cinq membres, tous reconnus pour leur haut niveau
dans leur spécialité.
C'est ce qui m'est arrivé
quand j'ai présidé le jury de thèse de doctorat de madame
Amal Alkarami sur l'apostasie dans la civilisation musulmane.
La publication de la thèse a été bien sûr interdite
grâce à l'emploi des fameuses « ruses théologiques»
hérites de nos ancêtres.
Ainsi, jamais durant ma longue
vie, je ne me suis senti à plus de 75 ans, aussi humilié,
méprisé et avili que ce jour?là. Celui qui me méprise
et m'humilie, bafoue ma dignité et celle de l'Université
à laquelle j'ai donné toute ma vie et que j'ai contribué
à fonder, est un fonctionnaire que la décence m'interdit
de qualifier comme il le mérite. C'est lui pourtant
qui impose sa censure à la pensée et à l'université
en exerçant un contrôle des sources de la connaissance,
de sa production et de sa diffusion. Tel est l'état
de la liberté de la pensée et de l'université dans mon
pays et ma patrie: la Tunisie (4).
Il n'est pas surprenant que
dans ces conditions nos élites abandonnent le pays et
émigrent en occident où ils sont sûrs de pouvoir penser
et s'exprimer librement. C'est là que résident leur
salut et leur chance d'échapper à cette entreprise d'abrutissement
qui dégrade les idées et réduit les intellectuels à
un troupeau de bourricots, qu'un fonctionnaire omnipotent
du ministère de l'intérieur conduit à sa guise, n'hésitant
pas à les humilier et à bafouer leur dignité.
Qui donc pourrait légitimement
en vouloir à l'intellectuel qui se trouve ainsi acculé,
pour sauver sa vie et ses idées, à se réfugier en occident?
Là bas au moins, il ne sera pas entièrement perdu pour
son pays puisqu'il continuera à penser, aider et produire
dans un environnement de sérénité et de confiance.
Mais telle n'est pas la bonne
solution. La bonne solution, pour tous les intellectuels
et les penseurs, est de rester dans le pays pour y mener,
chacun selon ses moyens et ses possibilités, la résistance
et le combat de l'agneau.
LA
RÉSISTANCE DE L'AGNEAU
Le jour de la fête du sacrifice
Al?'IdEa de l'an de grâce 120 de l'Hégire/737
J. C, le gouverneur de Wâsit (Irak), Khalid al?Qasri,
se fit accompagner à la mosquée de cette ville par Al?Jâ'ad,
un libre?penseur suspecté de manichéisme. Du haut du
Minbar, l'Imam gouverneur commenc,a son prêche par rendre
grâce à Allah, Qui, dit?il « avait choisi Abraham pour
compagnon et Moïse pour interlocuteur>>, Al?Jâ'ad
assis au pied du minbar lui rétorqua «Qu'Il n'avait
fait ni l'un ni l'autre.»
À la fin du prêche,
le gouverneur intima l'ordre aux fidèles de faire don
de leurs sacrifices et déclara que lui?même allait sacrifier
Al?Jâ'ad pour sa contestation. Ce qu'il fit séance tenante.
Il serait bon à cet effet,
afin de commémorer le souvenir du martyre de ce libre?penseur,
que toute association luttant pour la liberté d'opinion
et d'expression en Islam, prenne le nom de Al? jâ'ad
Ibnu Dirham, l'un des grands esprits de son époque et
victime d'un délit d'opinion.
La vérité historique est
sans doute plus complexe que ne le rapportent nos sources,
mais ce qui est certain, c'est que Al?Jâ'ad n'était
ni partisan inconditionnel ni panégyriste du Califat
Omeyyade dont il contestait la légitimité. AlJâ'ad,
dont les idées et les convictions religieuses ont servi
de prétexte à son exécution, ne fut ni le premier ni
le dernier martyr de la liberté de conscience, d'expression
et de contestation, mais simplement le plus illustre
d'une longue série de martyrs. C'est à eux que correspondrait
le mieux l'adage célèbre «l'encre des savants est
plus noble que le sang des martyrs».
Nombreux furent les savants
dans notre civilisation qui témoignèrent par leurs écrits
en faveur de la liberté d'expression. Ce qu'il convient
de confirmer à propos d'AI?Jâ'ad, c'est qu'il fut égorgé
publiquement, un jour de fête sur l'autel du pouvoir,
pour avoir tout simplement exprimé son opinion sur une
question de pure métaphysique. Il mérite ainsi de symboliser
le martyr de l'idée à l'état pur, par un pouvoir despotique,
incapable de souffrir la liberté d'opinion. C'est l'acte
saisissant de la tragédie universelle, sans cesse renouvelée,
de l'atteinte à la pensée.
LES
DÉGÂTS DE LA VIOLENCE
Le discours de la violence
domine aujourd'hui notre société arabo?musulmane. L'Irak
en est le meilleur exemple mais non l'unique. Le pouvoir
y a été pris et exercé par la force aux plans interne
et externe. La parodie électorale y a atteint des sommets
inégalés, sans parler de l'asservissement des idées
et des intellectuels. L'autocensure et la langue de
bois (qui deviennent la planche de salut quand la délation
organisée se généralise et que tout un chacun se retrouve
épié par son voisin) ont fini par transformer le peuple
entier en un troupeau de bourricots. Quand toute issue
de secours s'est fermée et que seules sont demeurées
ouvertes les portes des prisons, quand les assassinats
collectifs et l'usage des gaz toxiques se sont intensifiés,
l'exode collectif fut la dernière issue pour des dizaines
de milliers d'Irakiens. Cette situation a fini par développer
une résistance armée menée de l'étranger. Et comme la
protection de l'étranger n'est jamais gratuite, la résistance
et ses chefs se sont transformés en otages de leurs
protecteurs (5).
L'intellectuel arabe a le
devoir urgent d'épargner à sa patrie les secousses de
la violence sous toutes ses formes, interne et externe.
Cela n'est possible qu'en instaurant les libertés, en
renonçant totalement et d'avance à tout recours à la
violence, quelles que soient les circonstances.
La violence mène à la contre?violence
et toutes deux engendrent une spirale de violence sans
fin qui annihile les libertés. Toute victoire sur la
violence remportée par la violence conduit à gouverner
par lacoercition. C'est le cercle vicieux, qui ne peut
être brisé que par un renoncement définitif et la condamnation
de la violence quelque soit son origine. Ce cercle vicieux
ne peut être brisé que par la résistance de l'agneau,
symbole de la douceur, de l'innocence et de la paix.
Les mouvements islamistes
qui ont recouru à la violence sous le couvert du Jihâd,
ont commis des crimes impardonnables contre l'Islam
et le monde arabe. Leur action a causé un préjudice
incommensurable à l'islam au plan international dont
on ignore comment et quand il pourra être réparé. Ils
ont justifié et encouragé la violence et semé dans le
bon terreau des esprits simples, un terrorisme ravageur
qui n'a pas hésité à égorger des enfants, des femmes
et des religieux. Ils ont servi d'alibi à l'étranglement
des libertés et fourni à tous ceux qui craignaient leurs
ravages, la justification de leur soutien aux pouvoirs
liberticides.
C'est le résultat obtenu
par les mouvements islamistes qui ont exercé le terrorisme
ou l'ont simplement encouragé, implicitement, par leur
silence complice.
LE
JIHÂD DE L'AGNEAU
Le Jihâd de l'agneau n'est
pas facile. Signalons dès à présent que ce n'est pas
un jihâd pour l'islam mais plutôt un jihâd pour toutes
les libertés de tous les hommes sans distinction de
convictions religieuses ou d'opinions politiques. Ce
n'est pas non plus un combat politique partisan, étant
donné que l'intellectuel qui lutte pour la liberté d'opinion
s'engage à laisser à chacun le libre choix de son parti
et de son programme.
Le but du Jihâd de l'agneau,
qui est aussi celui de Gandhi, est de conquérir et de
garantir toutesles libertés ainsi que le respect de
l'autre dans toute sa différence. Ce Jihâd récuse la
violence et la contre- violence et enjoint à tous ses
adeptes de l'endurer sans réagir et sans opposer la
moindre résistance. L'adepte de ce Jihâd choisit d'être
l'agneau que l'on sacrifie sur l'autel de la liberté
d'opinion, pour témoigner, à l'instar d'AI-Jâ'ad Ibnu
Dirham et au besoin de se sacrifier. En tout cas, il
ne laisse au pouvoir tyrannique aucun prétexte lui permettant
de justifier ses crimes contre la liberté d'opinion.
Ces crimes n'en seraient que plus clairs et gratuits
aux yeux du monde.
Nous n'ignorons pas cependant,
que le pouvoir tyrannique, ennemi de tout esprit libre,
soit capable de fabriquer et de confectionner des prétextes
fallacieux. Il n'a aucune difficulté à trouver les hommes
prêts à accomplir de telles besognes, génératrices d'avantages
multiples.
Le Jihâd du mouton pour la
liberté pour tous n'est pas chose aisée. Il est même
plus difficile et plus exigeant que toute autre forme
de combat. C'est pourtant ce Jihâd qu'ont mené naguère
nos plus illustres savants et certains y ont trouvé
le martyr. C'est ce combat que mènent aujourd'hui à
travers le monde, d'innombrables combattants de la liberté
dont certains meurent sous la torture. Les rapports
accablants des organisations de défense des droits de
l'homme qui en témoignent ne sont pas exhaustifs mais
attestent néanmoins que nos peuples sont largement représentés.
Il est indispensable que les combattants pour la liberté
d'opinion et d'expression soient dignes des martyrs
de la liberté de tous les temps et qu'ils soient spirituellement
prêts à cela. C'est le Jihâd suprême et il n'y en a
pas de plus grand.
Je ne suis pas un adepte
du Soudanais Taha Mahmoud, mais comment ne pas l'admirer.
Il fut en effet jugé et condamné à mort pour apostasie
à cause des idées exprimées dans un livre. Invité à
se repentir, il s'y refusa préférant demeurer fidèle
à ses convictions et mourir, à 70 ans, sous la potence
avec le sourire aux lèvres.
QUE
FAIRE ?
Tenir, résister à tout prix,
mener le Jihâd de l'agneau, celui de Gandhi et refuser,
en toutes circonstances, toute autre forme de combat
quelques soient les provocations et les tentations.
Tenir compte de la réalité
et chercher l'efficacité en toute circonstance, conformément
à la règle d'or qui dit, que « Dieu ne charge personne
au?delà de ses capacités ».
Tout un chacun est conscient
de ses propres limites et de ce qu'il peut endurer.
Le minimum requis est de tenir et de résister en silence,
en refusant toute complaisance avec l'hypocrisie ambiante.
Cela conduit toujours à faire le vide autour du pouvoir
tyrannique et liberticide. Il faut admettre que même
dans ce cas, les choses ne sont pas aisées. Le pouvoir
tyrannique et ses inconditionnels ne supportent pas
le silence et traitent avec hostilité tous ceux qui
ne les suivent pas. Mais l'intellectuel fidèle à ses
idées, à sa dignité et à ses obligations ne peut éviter
les sacrifices et se trouve parfois contraint à faire
un choix. Il suffit qu'il cède à la tentation ou à la
peur et sacrifie le minimum requis pour qu'il perde
sa qualité d'intellectuel et se range parmi les laudateurs
des tyrans et les tortionnaires de la pensée libre et
critique.
LE
MUR DE LA PEUR
Il est absolument indispensable
d'abattre le mur de la peur. C'est par la peur, la répression
et la torture que les pouvoirs tyranniques dominent
leurs peuples et particulièrement leurs intellectuels
et leurs penseurs. Il n'y a malheureusement aucune issue
pour sortir de cette situation sans payer le prix. Ceux
qui l'ont payé sont très nombreux dans notre monde arabo?musulman
et il incombe à tout intellectuel convaincu qu'il n'y
a de salut que dans la liberté d,opinion et d'expression,
de continuer ce Jihâd pacifique quelque soient les conditions.
Non à la langue de bois,
il importe à chacun de nous, à chaque intellectuel,
à chaque universitaire, à chaque penseur de refuser
l'autocensure et la terreur intellectuelle partout où
il se trouve, dans un colloque, un séminaire ou une
réunion. Pour peu que les langues se délient et s'affranchissent
de la peur et de la terreur et ce sont les portes du
changement qui s'ouvrent. Cela est dans nos moyens.
Nous avons besoin qu'une puissante conscience intellectuelle
et universitaire naisse et se développe pour porter
haut l'étendard des libertés, parce que telle est la
fonction première de l'université et de l'intellectuel.
L'université est le lieu
de production du savoir qui ne peut prospérer que dans
un climat de liberté. On ne peut accepter de mettre
l'université à genoux et de lui imposer la censure et
le contrôle.
Non à l'amalgame et non à
la confusion entre le pouvoir établi et la patrie. Le
discours dominant des pouvoirs tyranniques et liberticides
accuse de haute trahison ou du moins de non?patriotisme
tout contestataire. La presse nationale déDite à longueur
de journée son discours panègéryste et laudateur du
régime. Plus elle l'exagère, plus elle est patriotique.
Le résultat logique de cette confusion est qu'il n'y
a de place qu'à « la presse nationale >>, c'est?à?dire
asservie au pouvoir et chantant ses louanges. Bien plus,
certains régimes poussent le ridicule jusqu'à faire
de leur avènement, l'acte de naissance de la nation.
Ainsi, nous avons une nouvelle nation avec chaque nouveau
régime. C'est ainsi que les peuples sont soumis et abrutis.
Il importe donc que l'intellectuel
refuse cette entreprise généralisée d'abrutissement,
illustrée notamment par les résultats surréalistes des
scrutins électoraux en vogue dans nos pays et de quelques
rares autres dans le monde (Chine, Cuba) et qu'il s'oppose
à l'abêtissement des peuples et de leurs élites. Des
résultats qui dépassent l'imagination et que nous ne
pouvons même pas contester. Bien au contraire, nous
sommes tenus de les approuver et d'en faire l'éloge
tout azimut. C'est le sommet d'une stupidité qui a fait
de nous le carnaval du monde.
Il convient que l'intellectuel
refuse tout cela parce que nous ne sommes pas moins
dignes que tous les citoyens du monde développé dont
nous savons, par les médias, comment ils sont traités.
Les droits de l'homme sont universels et nous les méritons
autant que les occidentaux. Nous ne pouvons accepter
d'être avilis et méprisés dans ce que nous avons de
meilleur, c'est?à?dire notre raison. Or l'on nous traite
de débiles et l'on nous presse par?dessus tout d'acquiescer
et d'accepter.
Nos régimes, qui s'imposent
à leurs peuples par la violence, sont faibles parce
que dépourvus de légitimité populaire malgré leurs scores
électoraux surréalistes. Ce qui explique qu'ils avaient
besoin en permanence d'une protection étrangère. Nos
régimes sont incapables de régler leurs problèmes, aussi
ont?ils passé un pacte avec le diable qu'ils introduisent
chez nous pour perpétuer son agression sur nos patries.
Nos régimes ont humilié et
réduit leurs peuples en esclavage, écrasé leurs intellectuels
et mérité par la même occasion, le mépris de leurs propres
protecteurs. À ce stade, l'intellectuel a le
devoir de refuser et de dire non.
DE
NOUVEAU QUE FAIRE ?
Désespérer et se soumettre
ou bien choisir la voie de l'intérêt individuel et de
l'opportunisme ?
Accepter l'offense à notre
intelligence et se recroqueviller dans son réduit privé
pour survivre et protéger son intégrité physique ? Toutes
ces situations existent et ne manquent pas de justifications
valables.
Mais il en existe d'autres,
qui, à l'instar d'AlJâ'ad Ibnu Dirham et Mahmoud Taha,
refusent cet état de choses. C'est à eux que j'en appelle
pour organiser et conjuguer nos efforts avec tous ceux
qui luttent à travers le monde pour la dignité et les
droits de l'homme. La cause de la liberté d'opinion
et d'expression est une cause commune à tous les hommes.
Ses défenseurs ne connaissent pas de frontières et constituent
une même famille dans laquelle le Chinois et le Tunisien
par exemple, se retrouvent mutuellement solidaires.
Nous avons besoin que partout dans le monde, dans chaque
village et chaque quartier, des structures s'organisent
pour mener le combat pour la liberté et contre l'abêtissement
de l'homme.
C'est pour cette raison que
je me suis associé, chez moi en Tunisie, à des intellectuels
soucieux de défendre les libertés et la dignité humaine,
loin de la politique et de ses clivages, pour fonder
le «Conseil national pour les libertés en Tunisie>>
et demander aux autorités compétentes sa reconnaissance
légale.
J'estime que la constitution
d'organisations similaires, dans chaque pays arabe et
musulman, est de nature à contribuer, dans la discipline
et la sérénité, à réveiller les consciences et à semer
les graines de la paix, de l'amour, de la tolérance
et de la fraterruté, sur la base du respect de toutes
les opinions.
Je suggère aussi que, pour
consacrer toutes ces valeurs, l'on fête à l'occasion
de chaque 'Îd al'Idha, l'anniversaire d'Al-Jâ'ad
Ibnu Dirham, symbole du martyr pour la liberté et la
dignité humaine. Il conviendrait d'organiser à cette
occasion, des colloques et des réunions pour étudier
le problème de la liberté d'opinion et d'expression,
évaluer notre situation et participer aux grands mouvements
en faveur des droits et de la dignité humaine. C'est
le devoir de nos intellectuels, de nos universitaires,
hommes de lettres et artistes, vis?à?vis de notre civilisation.
C'est leur devoir aussi envers l'Homme que Dieu a crée
et voulu libre, à qu'Il a insufflé de Son esprit, qu'Il
a choisi pour vicaire sur cette terre et a gratifié
ainsi dans le Coran:
« Certes. Nous avons honoré
les fils d'Adam. Nous les avons transportés sur terre
et sur mer, leur avons attribué de bonnes choses comme
nourriture et Nous les avons nettement préferés à plusieurs
de Nos créatures ». Al-lsrâ' (Le Voyage nocturne)
Verset 70/17
1.
Mobammed Talbi, professeur honoraire à la faculté des
sciences humaines de Tunis. Spécialiste d'Histoire médiévale,
il fut l'un des premiers précurseurs du dialogue Islamo?Chrétien
auquel il continue de participer activement. Il est
membre permanent de l'Académie Universelle des Cultures
et membre fondateur du Conseil National pour les Libertés
en Tunisie. Dernier ouvrage paru, Universalité du
Coran, Actes sud, co]lection « le souffle de l'esprit
», 2002.
2.
Ahmed Manaï est l'auteur de Supplice tunisien :
Les jardins secrets du Général Ben Ali, préfacé
par Gilles Perrault, La Découverte, Paris 1995. Il dirige
actuellement l'Institut tunisien des Relations Internationales
à Paris (ITRI).
3.
Le Karakouz est le guignol du théâtre des marionnettes
Ottoman (N.d.T)
4. Ce passage
a été reproduit dans le livre de Nicolas Beau et J.?P
Tuquoi: Notre Ami Ben Ali, éd. La Découverte,
Paris, 1999.
5.
Habib Tengour: Les gens de Masta. Éd.
Sindbad. Actes sud. Paris 1997. Cité par Tahar Ben Jelloun.
Le Monde (des livres) Paris 18.04.1997, p. 111.
6. Voir:
Khaled al-Ali, Jahm Ibn Safwân et sa place dans la
pensée musulmane (en Arabe). Ed. Al-Maktaba al-Ahlia.
Bagdad 1985.p. 51, qui cite et commente les sources.
Al?Jâ'ad Ibnu Dirham ne fut pas le premier martyr à
cause de ses idées dans l'histoire musulmane, son supplice
est devenu cependant métonymique de l'assassinat de
la pensée. Selon nos sources, le premier homme assassiné
en Islam pour ses idées, fut Mâ'abad allahni. Il était
au service des Omeyyades avant de rallier la révolte
d'lbn al-Achâ. Arrêté, il fut exécuté en 82H/707.j.c.,
officiellement pour sa mise en question de la Providence
et non pour motif de rébellion. (N.d.T)
7. Voir
Le Monde 12-02-1999.
Traduit de l'arabe par Dr Ahmed
MANAÏ
Mohamed Talbi | Horizons
Maghrébins/ N° 46/2002