Evénement du Jeudi- Paris
LAKHDAR BELAÏD
Des exilés menacés.
Les Tunisiens de Paris ont peur.
De mystérieuses actions de représailles
frappent des opposants politiques
C’est une soirée banale.
En ce 14 mars 1997, Ahmed Manaï, un opposant politique
tunisien de 55 ans, regagne son appartement. Claquements
de portes, chapelet d’injures. Manaï est
jeté au sol. « Mais qu’est-ce que…
? » Sa question est noyée sous un jet de
gaz lacrymogène. Des coups de batte de base-ball
lui pleuvent sur la tête et les jambes. Nouveaux
claquements de porte. Manaï reste hébété
sur le trottoir. Ses agresseurs ont emporté son
agenda et son carnet d’adresses. Où se
déroule la scène ? A Tunis ? Non, en banlieue
parisienne.
Paris le 22 avril 1996. Cofondateur du Comité
d’appel à la démission du président
Ben Ali, Mondher Sfar flâne paisiblement rue d’Assas.
Il est brutalement ceinturé. Un homme apparaît,
une lame à la main. Eclair d’acier, douleur
fulgurante à la joue, flot de sang. Y a-t-il
un lien entre ces deux affaires ? « Le doute n’est
pas permis, souligne Ahmed Manaï. J’avais
déjà été attaqué
un an auparavant. Je venais alors de publier le récit
de mon séjour dans les prisons du président
Ben Ali. » « J’ai écrit au
pape afin qu’il condamne le régime du président
Ben Ali, renchérit Sfar. Quelques jours plus
tard j’étais défiguré. »
Le 24 mars dernier, les deux hommes ont officiellement
porté plainte contre le président tunisien
et le directeur de la Vérité, un journal
publié en France qui les traîne régulièrement
dans la boue.
« Ces traitements visent toutes sortes d’exilés,
qu’ils soient proches des islamistes ou non »
souligne le militant des droits de l’homme Kamel
Jandoubi. Lui-même résidant en France,
Jandoubi a eu droit à de multiples menaces :
« j’ai reçu de nombreux coups de
téléphone anonymes, surtout la nuit…La
presse de Tunis nous qualifie de traîtres. »
Un autre exemple de pression ? Le 4 octobre 1996, le
Comité pour le respect des droits de l’homme
en Tunisie organise une réunion publique à
Paris. La salle est pleine à craquer. »Nous
voyons alors arriver une trentaine de personnes, se
souvient Jandoubi. Certains se mettent à crier
des slogans favorables à Ben Ali, à insulter
les intervenants. » Quelques jours plus tard,
Amnesty International apprend que l’un des intervenants
de la réunion, Salah Zghidi, a été
arrêté en Tunisie pendant deux jours. Etablie
à Paris, l’association Aide aux victimes
de la répression en exil (Avre) soigne des victimes
de la torture, parmi lesquels des Tunisiens. En mars
dernier, l’Avre s’est retrouvée «
abonnée » à une revue d’un
type très particulier : les Masques. Distribuée
par « les Amis de la Tunisie », cette lettre
confidentielle est totalement anonyme. Extrait du numéro
daté du 21 mars : « le 7mars sortait la
lettre que nous avions intitulée « Saïdi
ou le Judas manipulé ». Le 14 mars des
inconnus saccageaient le local du Comité pour
la démocratie en Tunisie, animé par le
même Saïdi à Evreux. Le vendredi suivant,
14 mars,(sic) nous faisions paraître »Ahmed
Manahi( resic : le sycophante). Le même jour Manahi
était agressé et corrigé devant
son domicile de (…).Heureusement que nous n’avons
pas parlé de la mosquée de la rue de Tanger
(endommagée par une bombe le 17 mars dernier
à Paris :NDLR)…Comme nous vous entretenons
quelque peu aujourd’hui de M.Jandoubi, si j’étais
à sa place, je compterais mes…, prendrais
une assurance sur la vie et j’irais finalement
me mettre « au vert », ce qui, pour un intégriste
masqué, ne manque pas de sel !
Les Masques ont inondé les boîtes aux lettres
de nombreuses associations françaises et tunisiennes
et de différents opposants.
Face à une situation aussi nébuleuses,
les autorités françaises ont choisi la
discrétion. Le ministère de l’Intérieur
a ainsi demandé à la SRPJ de Versailles
de faire au plutôt toute la lumière sur
l’agression contre Ahmed Manaï. Dans les
milieux tunisiens à Paris, on murmure que la
France a également adressé une protestation,
officieuse mais ferme à la Tunisie….
LAKHDAR BELAÏD