Tunisie, l'attente...
Omar Khayyâm- Montréal le 13 novembre
Un Tuniso-canadien qui a visité
son pays d'origine il y a quelques mois, m'a dit que
l'atmosphère générale en Tunisie
lui rappelle la pièce de Samuel Beckett "
En attendant Godot". C'est un climat d'attente
insoutenable. Tout le monde a le sentiment que la fin
du cauchemar est proche, mais personne ne sait de quelle
manière Ben Ali et son régime vont tomber.
"Ça ne peut pas continuer comme ça"
ne cesse de répéter le commun des citoyens.
Mais la majorité se sent désarmée.
Elle est fataliste, résignée. Elle attend
un coup du Destin. Mais ce coup n'arrive pas. Et le
dictateur respire encore...
Cette attente a atteint les hautes sphères
de l'État. Certains hauts responsables expriment
leur ras le bol en privé, mais personne n'ose
prendre l'initiative. Pourquoi? Il y a une notion qui
revient sans cesse dans tous les livres qui racontent
les histoires des dictatures: " atomisation de
la société". Une société
atomisée est une société où
les citoyens sont écrasés par le poids
du système Etat-Parti et ne peuvent s'associer
dans des organisations autonomes les rendant solidaires
les uns des autres. Le système totalitaire occupe
et contrôle tous les espaces publics. Rien ne
lui échappe. Une organisation pyramidale, où
Parti et Police collaborent étroitement, assure
le contrôle de la société à
tous les niveaux.
Tous les dictateurs savent que rien
ne vaut l'autocensure et la peur intériorisée.
La peur est partout. Elle habite aussi bien le Premier
ministre que le simple ouvrier de l'État. Il
suffit de faire croire aux gens que le système
est omnipotent pour qu'il devienne réellement
omnipotent. En outre, l'enfer vécu par les ex-prisonniers
politiques, les familles des islamistes et les militants
des droits humains est le meilleur moyen de "convaincre"
les citoyens de l'inutilité de toute
forme de résistance. S'il est interdit de critiquer
le comportement d'un simple policier alors que dire
de celui d'un responsable politique, d'un membre de
"la famille" du Parrain?
La question n'est plus de démasquer
le système. Le roi [Ben Ali] est nu depuis belle
lurette. Mais de faire bouger les choses, de passer
de la dénonciation à la planification
de la chute de la dictature. Le dictateur tunisien sait
qu'il est haï par son peuple. Il sait qu'il ne
sera plus invité ni en Europe ni en Amérique
du Nord. Il sait, enfin, qy'il ne pourra plus jamais
s'acheter une nouvelle virginité. Mais il sait
aussi que la moindre ouverture risque de le faire tomber.
C'est l'impasse.
Le dictateur de Carthage continuera
à naviguer à vue jusqu'au dernier jour
de sa vie politique. Mais pour lui, le SMSI [Sommet
Mondial sur la Société de l'Information]
est le sommet de tous les dangers. Comme tous les dictateurs,
il se méfie des projecteurs des médias
comme de la peste. L'agression contre l'envoyé
spécial de Libération est un avertissement
à tous les journalistes qui seront très
prochainement présents à Tunis. Le régime
tunisien sait très bien que la présence
de centaines de journalistes et des télés
du monde entier est une chance unique pour le peuple
tunisien de se soulever sans risquer d'être réduit
au silence par le lugubre bruit des blindés et
les funestes rafales de mitraillettes.
Qui chassera Ben Ali de Carthage? La
maladie? Le peuple, en se soulevant? Ou un nouvel artisan
d'un Changement bis, qui anticipera les événements?
Si le futur était prévisible, tout le
monde mourrait d'ennui...