Directeur: Ahmed Manaï

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24 septembre 2002

La Ligue au cœur de la politique
Par Ahmed Smiai


KAIROUAN

La Ligue Tunisienne de défense des Droits de l'Homme est certes une organisation qui s'intéresse à la défense des droits de l'homme en Tunisie et dans le monde et non pas un parti politique qui œuvre pour prendre le pouvoir. Cependant le terme politique couramment utilisé est tellement chargé de sous-entendus et comporte tant d'extensions qu'il ne semble pas avoir la même signification pour tout le monde et nécessite quelques éclaircissements.
Généralement tout le monde entend par politique l'ensemble des actions et pratiques utilisées par un gouvernement pour diriger une société. Mais quand on parle de partis politiques, de luttes ou d’objectifs politiques et que l'on désigne par ces termes tout ce qui se rapporte au pouvoir comme une fin en soi sans aucun lien avec ce qui est social, économique, culturel, idéologique ou religieux et que l'on laisse entendre une séparation totale entre ce qui est politique et ce qui ne l'est pas, alors on a certainement envie de cacher la vérité -consciemment ou inconsciemment- dans un but précis.
Un exemple typique est la séparation que l'on fait entre la politique et la morale et que tout le monde semble consacrer dans le discours et les faits et prendre pour une vérité absolue liée à la nature humaine.
En fait une telle croyance permet de justifier tous les abus et toutes les pratiques, souvent vicieuses et malsaines, des acteurs politiques, et tend à dissuader les citoyens de revendiquer une moralisation de la vie politique. Qui ne t'accusera pas -avec un air moqueur- même parmi les plus cultivés, d'être un utopique naïf lorsque tu essayes de rappeler les exigences de la morale en traitant des problèmes politiques? Cette conception de la politique est en fait une légitimation du banditisme et de la sournoiserie comme bases essentielles de l'activité politique On veut aussi nous faire croire que la politique est une affaire de spécialistes et qu'elle ne peut et ne doit être pratiquée que par ces derniers. C’est que l'on veut, en fait, exclure la société de la gestion de ses affaires et laisser son destin entre les mains d'une minorité privilégiée que l'on groupe artificiellement sous le nom fallacieux de "classe politique". Et toute personne, toute association ou toute organisation de la société civile qui tente de s'immiscer dans le domaine politique, de quelque manière que ce soit , sera incriminée par cette "classe politique" qui considère que ce domaine est sa chasse gardée.
Alors que la démocratie idéale exigerait que toutes les organisations de la société civile participent à la gestion des affaires de la société, nos dirigeants, qui ne cessent de répéter qu'ils sont très démocrates, accusent souvent la Ligue Tunisienne de défense des Droits de l'Homme de faire de la politique, chaque fois qu'elle prend position pour défendre des militants, incarcérés pour avoir exprimé leur opinion ou pour avoir protesté contre les injustices et les atteintes aux droits de citoyenneté.
Cette accusation adressée par le pouvoir et qui vise, comme nous l'avons dit plus haut, à accaparer le monopole de la politique, veut par ailleurs terroriser toute la société et tenter de la dissuader de s'intéresser à la chose publique. Ce qui est plus dramatique encore, c'est que les organisations de la société civile elles-mêmes se défendent contre une telle accusation avec détermination, assumant l'incrimination de la politique dans leurs activités, et il y en a même qui se déclarent volontiers? "nous sommes apolitiques" sans que personne ne les ait jamais accusés de faire de la politique.
La politique est l’affaire de tout le monde
Dans la réalité, la politique touche à tous les aspects de la vie de la société et de ce fait elle nous concerne tous. Il n’y a rien qui soit en dehors d’elle, pas même la façon de nous habiller, et ceci, beaucoup le savent très bien et le soutiennent, surtout parmi ceux et celles qui tentent de nous faire croire qu'ils ne font pas de la politique.
Arrêtons donc de nous moquer les uns des autres et cessons de faire semblant de veiller scrupuleusement à ne pas mélanger ce qui est politique et ce qui ne l'est pas. C'est une tâche impossible. Sortons, surtout, du piège qui nous est tendu par toutes les mafias du monde qui veulent tout simplement nous confisquer notre vie en nous poussant, par tous les moyens, à adopter la politique qui "laisse la politique aux politiciens". La politique est l’affaire de tout le monde et elle n'épargne personne.
Revenons au cas très particulier de la LTDH. Nous pouvons affirmer sans risque de nous tremper, que depuis sa création, son rôle a été davantage perçu au plan politique qu’à celui des Droits de l’Homme au sens strict, même si la séparation entre les deux domaines n’est qu’artificielle.
L’unique grand dossier, n'ayant pas un lien direct à la politique, qui a été traité et suivi par la Ligue depuis sa création est celui qui se rapporte à l’affaire des victimes du pétrole en 1981, et pourtant les atteintes aux droits de l'homme dans le pays sont énormes, très variées et quotidiennes.
Les pères fondateurs :
D’abord les fondateurs de la ligue eux-mêmes et ceux qui y ont adhéré par la suite sont presque tous, des militants politiques qui aspirent avant tout à une vie politique basée sur les principes démocratiques et veulent s'opposer à la dictature. Et, à défaut de libertés démocratiques dans le pays, tous les gens épris de liberté ont trouvé refuge dans la ligue pour y exprimer leurs opinions politiques. Par ailleurs, toutes les grandes questions qui ont préoccupé la ligue ont été presque toujours liées à la politique (dénonciation de la répression des opposants, des procès Cette situation est évidemment imposée par la nature du régime politique qui veut maintenir le sort du pays, par la force, entre les mains d'une minorité qui s'accroche au pouvoir, qui s'oppose à toutes les revendications et qui opte pour la répression de toute contestation, dans une société en pleine mutation.
Et si nous regardons, plus particulièrement, la période qui a suivi le cinquième congrès jusqu'à présent, nous pouvons affirmer que la vie politique dans notre pays a été et reste marquée, en grande partie, par la présence de la ligue qui a su mobiliser une fraction importante de la société civile nationale et internationale autour d’elle dans sa lutte pour son indépendance et pour la légalité de son cinquième congrès. Et, paradoxalement, la traduction en justice de la ligue ne l'a pas affaiblie, au contraire, elle lui a permis de retrouver sa force et son rayonnement en resserrant les rangs de ses militants et en mobilisant les partis d'opposition et les organisations militantes de la société civile autour d’elle
De son côté le pouvoir n'a jamais accepté que la ligue soit complètement indépendante de lui ou échappe à son regard. Cette attitude prise par le pouvoir depuis la création de la ligue est devenue beaucoup plus ferme et systématique depuis le 7 novembre 1987
Le projet du 7 novembre, maintenant tout le monde le connaît, n'est autre chose que la tentative d’éradication de la mouvance islamiste du paysage politique tunisien, et pour réaliser ce projet il fallait chercher des alliés.
Composée, pour la plupart, par des militants acquis à la laïcité et farouchement opposés au projet islamiste, la ligue semblait, pour le nouveau pouvoir, l’allié idéal, surtout qu’elle jouit d’une bonne réputation et d’une grande audience en occident. Mais, convaincu que son projet infernal ne peut être défendu par des militants des droits humains intègres, le pouvoir a misé aussitôt sur la corruption des uns et la neutralisation ou l'élimination des autres.
Du coup le fondateur de la ligue et son président d'alors, le docteur Saad-Eddine Zmerli, fut nommé ministre dans le premier gouvernement du nouveau régime. Il n’y demeura pas longtemps n'y resta pas longtemps -on ne sait pourquoi- et finit par s'exiler en France. Après lui, le deuxième président de la ligue fut nommé ministre à son tour. Un autre membre du comité directeur et cofondateur le …. A été nommé ambassadeur puis ministre.
D'autres ont été promus par la suite à des postes importants (bâtonnier, députés au parlement, hauts fonctionnaires …)
Le troisième président de la ligue, le docteur Moncef Merzouki, a été approché à son tour, mais l'homme avait bien compris le jeu et il n'était pas du genre à accepter le marchandage de ses principes, il avait coupé court à toutes les tentatives de ce genre en répondant au journaliste qui lui demandait un jour s'il allait suivre l'itinéraire de ses prédécesseurs, par une phrase devenue, depuis, célèbre "je ne suis pas ministrable".
Les appels au palais de Carthage et au ministère de l'intérieur se multipliaient, les émissaires du gouvernement étaient partout pour négocier le ralliement des militants de la ligue et de tous les démocrates au projet du gouvernement. Alors, la panique est semée au sein de la ligue et une crise au sein du comité directeur issu du troisième congrès, provoquée par les machinations du pouvoir, va disloquer ce comité et permettre au gouvernement de faire passer sa nouvelle loi abrogée des associations puis dissoudre la ligue qui avait refusé de reconnaître cette nouvelle loi.
Et c'est pendant cette période où la ligue était dissoute que les plus grandes atrocités étaient commises et qu’eurent lieu les procès les plus iniques dans l'histoire de notre pays devant les fameux tribunaux militaires de Bouchoucha et Bab Saadoun.
Quelques mois plus tard la ligue était ramenée à la légalité et un nouveau plan a été élaboré par le pouvoir en connivence avec des membres de la ligue pour permettre à l'organisation humanitaire de tenir son quatrième congrès sur fond de soutien au pouvoir après avoir distribué-on ne sait comment- des cartes d'adhésion à des centaines de membres du RCD. Ce congrès- scandale a eu lieu le 6 février 1994 et il a élu un comité directeur dont la plupart des membres influents étaient engagés dans le projet éradicateur du pouvoir et avaient choisi délibérément de se taire sur ses crimes.
La ligue était donc au cœur de la politique criminelle du pouvoir par son absence puis par sa présence.
Aujourd’hui les choses ont changé. Le cinquième congrès a ramené la ligue à ses normes et lui a permis de retrouver sa crédibilité et son rayonnement à l'échelle nationale et internationale.
Mais, après quatorze années de crise aiguë, la ligue ne peut pas continuer son chemin comme si de rien n'était. Les anciens militants de la ligue qui se sont impliqués dans la politique criminelle du pouvoir des années quatre vingt dix ont des comptes à rendre à tous les militants pour la liberté dans ce pays et dans le monde, pour peu qu’ils aient un minimum de respect pour eux-mêmes et pour les autres. Je pense qu'il est particulièrement scandaleux que parmi ces gens qui ne prouvent même pas le besoin de s'excuser ou de faire clairement leur autocritique, il y ait un Mohamed Charfi, par exemple, présenté aujourd’hui comme "le chef de l'opposition démocratique"?
Celui qui a introduit la police à l'université pour massacrer les étudiants et qui a apporté son soutien, avec plaisir et fierté, à l'éradication sanglante des islamistes, ne peut quand même pas se transformer du jour au lendemain en un chef démocrate! Ce "chef", étant par ailleurs un ennemi déclaré de la culture et de la civilisation arabo-musulmane de notre peuple, ceux qui le poussent au devant de la scène ne font, en fait, que semer le désordre et mettre les bâtons dans la roue, pour bloquer la voie de la véritable démocratie devant notre peuple.
La LTDH se doit de répondre clairement à deux questions cruciales:
1-Pourquoi a-t-elle généré, après dix ans de militantisme pour les libertés et les droits de l'homme, des ministres et des hauts responsables qui se sont impliqués dans une politique qui s'appuie sur la pratique systématique de la torture et qui compte un certain nombre de crimes à charge ?
2-Pourquoi son comité directeur, émanant du quatrième congrès, a-t-il gardé le silence sur les crimes et les très graves atteintes aux droits de l'homme, commis par l'état tunisien ?
Je pose ces questions tout en étant conscient que l'état d'esprit qui règne actuellement dans ce que certains appellent "l'opposition démocratique" ainsi que le contexte international et les calculs des uns et des autres ne permettent pas d'aborder aujourd’hui de telles questions. Puis-je, au moins, par ces questions, remuer la conscience de certains.
Il n'y a pas de doute que le mot d'ordre indépendance proclamé par la ligue depuis sa création est vital pour sa survie et pour l'efficacité de son rôle dans la défense des libertés et la propagation de l'esprit de tolérance et de l'acceptation de l'autre, et beaucoup de militants de la ligue en témoignent par leur propre expérience (1). Encore faut-il que cette indépendance soit une conviction scrupuleusement défendue par tous, et non un simple slogan affiché qui cache une volonté d'hégémonie sur l'organisation, par ailleurs courtisée par tous, pour l'exploiter dans des buts politiques restreints.
L'indépendance de la Ligue veut dire, avant tout, qu'elle n'est l'étendard d'aucune formation politique qu'elle soit au pouvoir ou dans l'opposition, de droite ou de gauche, car nul n'a le droit de prétendre posséder le monopole de la défense des droits de l’homme.
Est-il encore nécessaire de rappeler que la Ligue ne perd rien et a tout intérêt à accepter en son sein toutes les tendances idéologiques, culturelles et politiques, à condition qu'il y ait un consensus général pour la conjugaison des efforts de tous en vue de défendre les libertés et les droits de l'homme, et non pour un affrontement à l'intérieur de la Ligue.
La ligue s'attache actuellement au renouvellement des comités de sections, mais avec beaucoup d'hésitation et de patience après avoir trébuché dès le premier pas au congrès de la section de Mahdia (2) , alors que beaucoup de problèmes ne sont pas encore clarifiés (diffusion des motions et des résolutions du cinquième congrès, restructuration de la ligue, modalités de distribution des cartes d'adhésion, problème du financement, situation juridique de la ligue, relation avec le pouvoir
A ce stade on ne peut que s'étonner devant l'attitude du comité directeur à propos des fiches de renouvellement d'adhésion qui ont été barrées (3). Faut-il y voir un arrangement tacite avec le pouvoir qui a, de son coté, gardé le silence après l'expiration du délai fixé par le tribunal à la ligue pour refaire son cinquième congrès? Si tel est le cas, la Ligue n'a aucune raison de se réjouir ni de crier victoire car le pouvoir n'a pas la volonté de la libérer mais il s'est rendu compte, enfin, qu'il s'est complètement embourbé dans cette affaire, prétendument judiciaire, et veut s'en sortir en douceur. ---En effet que peut-il faire, maintenant, alors que le délai fixé par le juge pour refaire le congrès est déjà dépassé, à moins de dissoudre encore une fois la Ligue, ce qui est inconcevable dans le contexte actuel?
Par contre l'arrêt des poursuites judiciaires contre le comité directeur va permettre au pouvoir d'adopter une nouvelle tactique pour harceler la Ligue et il est à craindre que les machinations utilisées auparavant, entre le troisième et le quatrième congrès, ne se répètent aujourd’hui avec quelques retouches… Dans le temps le pouvoir cherchait des alliances "démocratiques" pour son projet d'éradication sanglante des islamistes, aujourd’hui, il cherche des alliances "démocratiques" pour leur exclusion de la vie politique et culturelle. Ces dernières alliances pourraient prendre à leur compte la revendication d'une certaine "amnistie"et le soutien généreux des "victimes de la torture". Les candidats à de telles alliances sont nombreux dans notre pays et les véritables militants pour les libertés et les droits de l'homme doivent être sur leur garde pour dénoncer, à temps, une telle manœuvre et empêcher le pouvoir d'impliquer la ligue, encore une fois, dans ses projets d'éradication ou d'exclusion de quiconque. Il est certain que la crise politique et sociale dans notre pays ainsi que les difficultés économiques et financières énormes obligent le pouvoir à faire des démarches et prendre des mesures qui peuvent être interprétées comme des signes d’apaisement? retour de certains exilés, libération de certains détenus politiques, ouverture de tuyaux de discussion avec certains opposants…Mais ces mesures n'ont aucune importance si elles n'entrent pas dans un plan global de dépassement réel de la crise et de changement réel sur la voie de la démocratie.
La ligue a été toujours une pièce maîtresse dans toutes les situations politiques du pays et elle ne peut être contournée dans cette phase cruciale où le pouvoir cherche à rassembler ses troupes et ses alliés qui se sont un peu égarés en leur avançant de nouveaux avantages et de nouvelles promesses****, tout en cherchant de nouveaux alliés.
Est-il encore nécessaire de rappeler que notre salut à tous réside dans la libération de tous les prisonniers politiques, la promulgation de la loi d'amnistie générale, la révision de la loi de la presse et de la loi des associations dans le sens de la démocratie ainsi que la consécration de la séparation des pouvoirs et l'indépendance de la justice. Tout fléchissement devant le pouvoir en ce qui concerne ces revendications essentielles ne peut que participer à plonger encore davantage notre pays dans le gouffre.
AHMED SMIAI
1) Voir les témoignages de certains militants de la ligue dans le numéro spécial de LA LETTRE DE LA LIGUE, paru le 14 mai 2001 à l’occasion du 24ème anniversaire de la LTDH, et particulièrement ceux de Sihem Ben Sedrine et de Khedija Cherif.
2) Des éléments d'une liste de consensus ne comportant pas de destouriens n’ont pas été élus alors qu'un destourien l’a été. Il en a résulté une certaine tension entre certains partenaires politiques de l'opposition
3) L'_expression "je m'engage à respecter les résolutions du cinquième congrès" a été barrée sur les fiches de renouvellement de l'adhésion par les éléments destouriens, ce qui représente un défi manifeste pour le comité directeur de la ligue qui a lutté pendant deux ans pour la légalité du cinquième congrès et donc pour sa propre légalité.
4) Après l'augmentation des subventions versées aux partis dits "parlementaires",des rumeurs circulent à propos d'une éventuelle nomination de hauts responsables et de ministres qui appartiennent à l'opposition dite "légale" dans le futur gouvernement.

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