La Ligue
au cœur de la politique
Par Ahmed Smiai
KAIROUAN
La Ligue Tunisienne de défense des Droits de
l'Homme est certes une organisation qui s'intéresse
à la défense des droits de l'homme en
Tunisie et dans le monde et non pas un parti politique
qui œuvre pour prendre le pouvoir. Cependant le
terme politique couramment utilisé est tellement
chargé de sous-entendus et comporte tant d'extensions
qu'il ne semble pas avoir la même signification
pour tout le monde et nécessite quelques éclaircissements.
Généralement tout le monde entend par
politique l'ensemble des actions et pratiques utilisées
par un gouvernement pour diriger une société.
Mais quand on parle de partis politiques, de luttes
ou d’objectifs politiques et que l'on désigne
par ces termes tout ce qui se rapporte au pouvoir comme
une fin en soi sans aucun lien avec ce qui est social,
économique, culturel, idéologique ou religieux
et que l'on laisse entendre une séparation totale
entre ce qui est politique et ce qui ne l'est pas, alors
on a certainement envie de cacher la vérité
-consciemment ou inconsciemment- dans un but précis.
Un exemple typique est la séparation que l'on
fait entre la politique et la morale et que tout le
monde semble consacrer dans le discours et les faits
et prendre pour une vérité absolue liée
à la nature humaine.
En fait une telle croyance permet de justifier tous
les abus et toutes les pratiques, souvent vicieuses
et malsaines, des acteurs politiques, et tend à
dissuader les citoyens de revendiquer une moralisation
de la vie politique. Qui ne t'accusera pas -avec un
air moqueur- même parmi les plus cultivés,
d'être un utopique naïf lorsque tu essayes
de rappeler les exigences de la morale en traitant des
problèmes politiques? Cette conception de la
politique est en fait une légitimation du banditisme
et de la sournoiserie comme bases essentielles de l'activité
politique On veut aussi nous faire croire que la politique
est une affaire de spécialistes et qu'elle ne
peut et ne doit être pratiquée que par
ces derniers. C’est que l'on veut, en fait, exclure
la société de la gestion de ses affaires
et laisser son destin entre les mains d'une minorité
privilégiée que l'on groupe artificiellement
sous le nom fallacieux de "classe politique".
Et toute personne, toute association ou toute organisation
de la société civile qui tente de s'immiscer
dans le domaine politique, de quelque manière
que ce soit , sera incriminée par cette "classe
politique" qui considère que ce domaine
est sa chasse gardée.
Alors que la démocratie idéale exigerait
que toutes les organisations de la société
civile participent à la gestion des affaires
de la société, nos dirigeants, qui ne
cessent de répéter qu'ils sont très
démocrates, accusent souvent la Ligue Tunisienne
de défense des Droits de l'Homme de faire de
la politique, chaque fois qu'elle prend position pour
défendre des militants, incarcérés
pour avoir exprimé leur opinion ou pour avoir
protesté contre les injustices et les atteintes
aux droits de citoyenneté.
Cette accusation adressée par le pouvoir et qui
vise, comme nous l'avons dit plus haut, à accaparer
le monopole de la politique, veut par ailleurs terroriser
toute la société et tenter de la dissuader
de s'intéresser à la chose publique. Ce
qui est plus dramatique encore, c'est que les organisations
de la société civile elles-mêmes
se défendent contre une telle accusation avec
détermination, assumant l'incrimination de la
politique dans leurs activités, et il y en a
même qui se déclarent volontiers? "nous
sommes apolitiques" sans que personne ne les ait
jamais accusés de faire de la politique.
La politique est l’affaire de tout le monde
Dans la réalité, la politique touche à
tous les aspects de la vie de la société
et de ce fait elle nous concerne tous. Il n’y
a rien qui soit en dehors d’elle, pas même
la façon de nous habiller, et ceci, beaucoup
le savent très bien et le soutiennent, surtout
parmi ceux et celles qui tentent de nous faire croire
qu'ils ne font pas de la politique.
Arrêtons donc de nous moquer les uns des autres
et cessons de faire semblant de veiller scrupuleusement
à ne pas mélanger ce qui est politique
et ce qui ne l'est pas. C'est une tâche impossible.
Sortons, surtout, du piège qui nous est tendu
par toutes les mafias du monde qui veulent tout simplement
nous confisquer notre vie en nous poussant, par tous
les moyens, à adopter la politique qui "laisse
la politique aux politiciens". La politique est
l’affaire de tout le monde et elle n'épargne
personne.
Revenons au cas très particulier de la LTDH.
Nous pouvons affirmer sans risque de nous tremper, que
depuis sa création, son rôle a été
davantage perçu au plan politique qu’à
celui des Droits de l’Homme au sens strict, même
si la séparation entre les deux domaines n’est
qu’artificielle.
L’unique grand dossier, n'ayant pas un lien direct
à la politique, qui a été traité
et suivi par la Ligue depuis sa création est
celui qui se rapporte à l’affaire des victimes
du pétrole en 1981, et pourtant les atteintes
aux droits de l'homme dans le pays sont énormes,
très variées et quotidiennes.
Les pères fondateurs :
D’abord les fondateurs de la ligue eux-mêmes
et ceux qui y ont adhéré par la suite
sont presque tous, des militants politiques qui aspirent
avant tout à une vie politique basée sur
les principes démocratiques et veulent s'opposer
à la dictature. Et, à défaut de
libertés démocratiques dans le pays, tous
les gens épris de liberté ont trouvé
refuge dans la ligue pour y exprimer leurs opinions
politiques. Par ailleurs, toutes les grandes questions
qui ont préoccupé la ligue ont été
presque toujours liées à la politique
(dénonciation de la répression des opposants,
des procès Cette situation est évidemment
imposée par la nature du régime politique
qui veut maintenir le sort du pays, par la force, entre
les mains d'une minorité qui s'accroche au pouvoir,
qui s'oppose à toutes les revendications et qui
opte pour la répression de toute contestation,
dans une société en pleine mutation.
Et si nous regardons, plus particulièrement,
la période qui a suivi le cinquième congrès
jusqu'à présent, nous pouvons affirmer
que la vie politique dans notre pays a été
et reste marquée, en grande partie, par la présence
de la ligue qui a su mobiliser une fraction importante
de la société civile nationale et internationale
autour d’elle dans sa lutte pour son indépendance
et pour la légalité de son cinquième
congrès. Et, paradoxalement, la traduction en
justice de la ligue ne l'a pas affaiblie, au contraire,
elle lui a permis de retrouver sa force et son rayonnement
en resserrant les rangs de ses militants et en mobilisant
les partis d'opposition et les organisations militantes
de la société civile autour d’elle
De son côté le pouvoir n'a jamais accepté
que la ligue soit complètement indépendante
de lui ou échappe à son regard. Cette
attitude prise par le pouvoir depuis la création
de la ligue est devenue beaucoup plus ferme et systématique
depuis le 7 novembre 1987
Le projet du 7 novembre, maintenant tout le monde le
connaît, n'est autre chose que la tentative d’éradication
de la mouvance islamiste du paysage politique tunisien,
et pour réaliser ce projet il fallait chercher
des alliés.
Composée, pour la plupart, par des militants
acquis à la laïcité et farouchement
opposés au projet islamiste, la ligue semblait,
pour le nouveau pouvoir, l’allié idéal,
surtout qu’elle jouit d’une bonne réputation
et d’une grande audience en occident. Mais, convaincu
que son projet infernal ne peut être défendu
par des militants des droits humains intègres,
le pouvoir a misé aussitôt sur la corruption
des uns et la neutralisation ou l'élimination
des autres.
Du coup le fondateur de la ligue et son président
d'alors, le docteur Saad-Eddine Zmerli, fut nommé
ministre dans le premier gouvernement du nouveau régime.
Il n’y demeura pas longtemps n'y resta pas longtemps
-on ne sait pourquoi- et finit par s'exiler en France.
Après lui, le deuxième président
de la ligue fut nommé ministre à son tour.
Un autre membre du comité directeur et cofondateur
le …. A été nommé ambassadeur
puis ministre.
D'autres ont été promus par la suite à
des postes importants (bâtonnier, députés
au parlement, hauts fonctionnaires …)
Le troisième président de la ligue, le
docteur Moncef Merzouki, a été approché
à son tour, mais l'homme avait bien compris le
jeu et il n'était pas du genre à accepter
le marchandage de ses principes, il avait coupé
court à toutes les tentatives de ce genre en
répondant au journaliste qui lui demandait un
jour s'il allait suivre l'itinéraire de ses prédécesseurs,
par une phrase devenue, depuis, célèbre
"je ne suis pas ministrable".
Les appels au palais de Carthage et au ministère
de l'intérieur se multipliaient, les émissaires
du gouvernement étaient partout pour négocier
le ralliement des militants de la ligue et de tous les
démocrates au projet du gouvernement. Alors,
la panique est semée au sein de la ligue et une
crise au sein du comité directeur issu du troisième
congrès, provoquée par les machinations
du pouvoir, va disloquer ce comité et permettre
au gouvernement de faire passer sa nouvelle loi abrogée
des associations puis dissoudre la ligue qui avait refusé
de reconnaître cette nouvelle loi.
Et c'est pendant cette période où la ligue
était dissoute que les plus grandes atrocités
étaient commises et qu’eurent lieu les
procès les plus iniques dans l'histoire de notre
pays devant les fameux tribunaux militaires de Bouchoucha
et Bab Saadoun.
Quelques mois plus tard la ligue était ramenée
à la légalité et un nouveau plan
a été élaboré par le pouvoir
en connivence avec des membres de la ligue pour permettre
à l'organisation humanitaire de tenir son quatrième
congrès sur fond de soutien au pouvoir après
avoir distribué-on ne sait comment- des cartes
d'adhésion à des centaines de membres
du RCD. Ce congrès- scandale a eu lieu le 6 février
1994 et il a élu un comité directeur dont
la plupart des membres influents étaient engagés
dans le projet éradicateur du pouvoir et avaient
choisi délibérément de se taire
sur ses crimes.
La ligue était donc au cœur de la politique
criminelle du pouvoir par son absence puis par sa présence.
Aujourd’hui les choses ont changé. Le cinquième
congrès a ramené la ligue à ses
normes et lui a permis de retrouver sa crédibilité
et son rayonnement à l'échelle nationale
et internationale.
Mais, après quatorze années de crise aiguë,
la ligue ne peut pas continuer son chemin comme si de
rien n'était. Les anciens militants de la ligue
qui se sont impliqués dans la politique criminelle
du pouvoir des années quatre vingt dix ont des
comptes à rendre à tous les militants
pour la liberté dans ce pays et dans le monde,
pour peu qu’ils aient un minimum de respect pour
eux-mêmes et pour les autres. Je pense qu'il est
particulièrement scandaleux que parmi ces gens
qui ne prouvent même pas le besoin de s'excuser
ou de faire clairement leur autocritique, il y ait un
Mohamed Charfi, par exemple, présenté
aujourd’hui comme "le chef de l'opposition
démocratique"?
Celui qui a introduit la police à l'université
pour massacrer les étudiants et qui a apporté
son soutien, avec plaisir et fierté, à
l'éradication sanglante des islamistes, ne peut
quand même pas se transformer du jour au lendemain
en un chef démocrate! Ce "chef", étant
par ailleurs un ennemi déclaré de la culture
et de la civilisation arabo-musulmane de notre peuple,
ceux qui le poussent au devant de la scène ne
font, en fait, que semer le désordre et mettre
les bâtons dans la roue, pour bloquer la voie
de la véritable démocratie devant notre
peuple.
La LTDH se doit de répondre clairement à
deux questions cruciales:
1-Pourquoi a-t-elle généré, après
dix ans de militantisme pour les libertés et
les droits de l'homme, des ministres et des hauts responsables
qui se sont impliqués dans une politique qui
s'appuie sur la pratique systématique de la torture
et qui compte un certain nombre de crimes à charge
?
2-Pourquoi son comité directeur, émanant
du quatrième congrès, a-t-il gardé
le silence sur les crimes et les très graves
atteintes aux droits de l'homme, commis par l'état
tunisien ?
Je pose ces questions tout en étant conscient
que l'état d'esprit qui règne actuellement
dans ce que certains appellent "l'opposition démocratique"
ainsi que le contexte international et les calculs des
uns et des autres ne permettent pas d'aborder aujourd’hui
de telles questions. Puis-je, au moins, par ces questions,
remuer la conscience de certains.
Il n'y a pas de doute que le mot d'ordre indépendance
proclamé par la ligue depuis sa création
est vital pour sa survie et pour l'efficacité
de son rôle dans la défense des libertés
et la propagation de l'esprit de tolérance et
de l'acceptation de l'autre, et beaucoup de militants
de la ligue en témoignent par leur propre expérience
(1). Encore faut-il que cette indépendance soit
une conviction scrupuleusement défendue par tous,
et non un simple slogan affiché qui cache une
volonté d'hégémonie sur l'organisation,
par ailleurs courtisée par tous, pour l'exploiter
dans des buts politiques restreints.
L'indépendance de la Ligue veut dire, avant tout,
qu'elle n'est l'étendard d'aucune formation politique
qu'elle soit au pouvoir ou dans l'opposition, de droite
ou de gauche, car nul n'a le droit de prétendre
posséder le monopole de la défense des
droits de l’homme.
Est-il encore nécessaire de rappeler que la Ligue
ne perd rien et a tout intérêt à
accepter en son sein toutes les tendances idéologiques,
culturelles et politiques, à condition qu'il
y ait un consensus général pour la conjugaison
des efforts de tous en vue de défendre les libertés
et les droits de l'homme, et non pour un affrontement
à l'intérieur de la Ligue.
La ligue s'attache actuellement au renouvellement des
comités de sections, mais avec beaucoup d'hésitation
et de patience après avoir trébuché
dès le premier pas au congrès de la section
de Mahdia (2) , alors que beaucoup de problèmes
ne sont pas encore clarifiés (diffusion des motions
et des résolutions du cinquième congrès,
restructuration de la ligue, modalités de distribution
des cartes d'adhésion, problème du financement,
situation juridique de la ligue, relation avec le pouvoir
A ce stade on ne peut que s'étonner devant l'attitude
du comité directeur à propos des fiches
de renouvellement d'adhésion qui ont été
barrées (3). Faut-il y voir un arrangement tacite
avec le pouvoir qui a, de son coté, gardé
le silence après l'expiration du délai
fixé par le tribunal à la ligue pour refaire
son cinquième congrès? Si tel est le cas,
la Ligue n'a aucune raison de se réjouir ni de
crier victoire car le pouvoir n'a pas la volonté
de la libérer mais il s'est rendu compte, enfin,
qu'il s'est complètement embourbé dans
cette affaire, prétendument judiciaire, et veut
s'en sortir en douceur. ---En effet que peut-il faire,
maintenant, alors que le délai fixé par
le juge pour refaire le congrès est déjà
dépassé, à moins de dissoudre encore
une fois la Ligue, ce qui est inconcevable dans le contexte
actuel?
Par contre l'arrêt des poursuites judiciaires
contre le comité directeur va permettre au pouvoir
d'adopter une nouvelle tactique pour harceler la Ligue
et il est à craindre que les machinations utilisées
auparavant, entre le troisième et le quatrième
congrès, ne se répètent aujourd’hui
avec quelques retouches… Dans le temps le pouvoir
cherchait des alliances "démocratiques"
pour son projet d'éradication sanglante des islamistes,
aujourd’hui, il cherche des alliances "démocratiques"
pour leur exclusion de la vie politique et culturelle.
Ces dernières alliances pourraient prendre à
leur compte la revendication d'une certaine "amnistie"et
le soutien généreux des "victimes
de la torture". Les candidats à de telles
alliances sont nombreux dans notre pays et les véritables
militants pour les libertés et les droits de
l'homme doivent être sur leur garde pour dénoncer,
à temps, une telle manœuvre et empêcher
le pouvoir d'impliquer la ligue, encore une fois, dans
ses projets d'éradication ou d'exclusion de quiconque.
Il est certain que la crise politique et sociale dans
notre pays ainsi que les difficultés économiques
et financières énormes obligent le pouvoir
à faire des démarches et prendre des mesures
qui peuvent être interprétées comme
des signes d’apaisement? retour de certains exilés,
libération de certains détenus politiques,
ouverture de tuyaux de discussion avec certains opposants…Mais
ces mesures n'ont aucune importance si elles n'entrent
pas dans un plan global de dépassement réel
de la crise et de changement réel sur la voie
de la démocratie.
La ligue a été toujours une pièce
maîtresse dans toutes les situations politiques
du pays et elle ne peut être contournée
dans cette phase cruciale où le pouvoir cherche
à rassembler ses troupes et ses alliés
qui se sont un peu égarés en leur avançant
de nouveaux avantages et de nouvelles promesses****,
tout en cherchant de nouveaux alliés.
Est-il encore nécessaire de rappeler que notre
salut à tous réside dans la libération
de tous les prisonniers politiques, la promulgation
de la loi d'amnistie générale, la révision
de la loi de la presse et de la loi des associations
dans le sens de la démocratie ainsi que la consécration
de la séparation des pouvoirs et l'indépendance
de la justice. Tout fléchissement devant le pouvoir
en ce qui concerne ces revendications essentielles ne
peut que participer à plonger encore davantage
notre pays dans le gouffre.
AHMED SMIAI
1) Voir les témoignages de certains militants
de la ligue dans le numéro spécial de
LA LETTRE DE LA LIGUE, paru le 14 mai 2001 à
l’occasion du 24ème anniversaire de la
LTDH, et particulièrement ceux de Sihem Ben Sedrine
et de Khedija Cherif.
2) Des éléments d'une liste de consensus
ne comportant pas de destouriens n’ont pas été
élus alors qu'un destourien l’a été.
Il en a résulté une certaine tension entre
certains partenaires politiques de l'opposition
3) L'_expression "je m'engage à respecter
les résolutions du cinquième congrès"
a été barrée sur les fiches de
renouvellement de l'adhésion par les éléments
destouriens, ce qui représente un défi
manifeste pour le comité directeur de la ligue
qui a lutté pendant deux ans pour la légalité
du cinquième congrès et donc pour sa propre
légalité.
4) Après l'augmentation des subventions versées
aux partis dits "parlementaires",des rumeurs
circulent à propos d'une éventuelle nomination
de hauts responsables et de ministres qui appartiennent
à l'opposition dite "légale"
dans le futur gouvernement.