Directeur: Ahmed Manaï

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14 octobre 2002

Tunisie: la dictature devient constitutionnelle

Pr. Werner Ruf
Traduit de l'allemand par Fausto Giudice

Zine Abidine Ben Ali a révisé pour la cinquième fois la Constitution tunisienne. Il était temps: aux termes de la modification de la Constitution du 25 juillet 1988, le mandat présidentiel aurait pris fin en 2004, ce qui était beaucoup trop tôt pour Ben Ali, né en 1936 et animé de grandes ambitions à la tête de la nation. Et comme d'habitude le peuple terrorisé a plébiscité le chef d'un Etat policier parfaitement organisé: les 99,52% de "oui" des citoyennes et des citoyens, qui ont participé au référendum à 95,59%, n'ont de fait représenté "aucune surprise", comme l'a déclaré fièrement le ministre de l'Intérieur en annonçant officiellement les résultats du travail dévoué de son administration[1]. D'ailleurs, les résultats des élections présidentielles ont jusqu'ici tourné autour de 99,5%.

Ce faisant, Ben Ali a éliminé une clause essentielle de la Constitution "réformée" par lui-même en 1988: son prédécesseur Habib Bourguiba, le "Combattant suprême" (Moujahid El Akbar) avait modifié en 1975 la Constitution adoptée en 1959, trois ans après l'indépendance, en y introduisant la présidence à vie
[2]. Ben Ali avait renversé Bourguiba vieillissant le 7 novembre 1987, par un "coup d'Etat médical", le déclarant par un certificat médical inapte à gouverner. Si l'ancienne Constitution était déjà taillée sur mesure, de manière extrêmement autoritaire, pour la personne du président, Ben Ali avait encore étendu les compétences présidentielles, en transférant d'importantes prérogatives du premier ministre au Président de la République. Il s'agissait maintenant de supprimer cet obstacle qui avait rendu nécessaire, après le putsch de Ben Ali, la suppression de la présidence à vie. Mais cela n'aurait pas eu de sens pour Ben Ali, que ses sujets appellent avec mépris "président bac moins 3"[3], de ne pas profiter de la révision de la Constitution pour étendre encore plus ses compétences déjà largement totalitaires. Les innovations décisives sont[4]:

1. La clause selon laquelle le président en exercice peut être réélu deux fois pour des mandats de cinq ans est remplacée par la clause selon laquelle l'âge maximal des candidats doit être de 75 ans. Ben Ali peut donc se présenter encore deux fois et rester en place jusqu'en 2014.

2. L'article 41 de la Constitution est modifié de manière à garantir au président l'immunité pénale durant son mandat. Cette immunité vaut aussi "après la fin de ses fonctions pour des actes commis dans l'exercice de ses fonctions." Ainsi est délivré un chèque en blanc constitutionnel aux traits kleptocratiques du régime et à la cupidité de l'épouse du Président.

3. A côté du Parlement monocaméral existant (Chambre des Députés), une deuxième chambre (Chambre des Conseils) est créée. Ses membres sont composés comme suit: chaque gouvernorat élit, selon sa population, un ou deux députés. Un deuxième tiers des députés est élu de façon paritaire par les organisations d'employeurs, de salariés et agricoles. Ces dernières sont, tout comme les municipalités et les gouvernorats, sous le contrôle du parti quasiment unique du RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique). Le reste des membres de la chambre, qui ne doit pas dépasser les deux tiers de la Chambre des députés, est nommé par le Président, qui les choisit "parmi les personnalités et compétences nationales" (Article 19).

4. Pendant les vacances parlementaires, le Président peut promulguer de sa propre autorité des lois qui seront ensuite soumises pour approbation aux deux chambres (Art. 31).

5. Enfin l'article 15 est modifié. La phrase: "La défense de la patrie et de l'intégrité territoriale est un devoir sacré pour chaque citoyen" est remplacée par: "Chaque citoyen a le devoir de protéger le pays et de préserver son indépendance, sa souveraineté et l'intégrité du territoire national. La défense de la patrie est un devoir sacré pour chaque citoyen." A première vue, la différence entre les deux formules n'apparaît pas avec évidence. Nous y reviendrons plus tard.

On voit d'emblée qu'il s'agit là moins d'une "réforme" que d'un coup d'Etat constitutionnel: dans la tradition de la conception civico-démocratique de l'Etat, les constitutions sont des instruments visant à assurer la démocratie, à légitimer le gouvernement et à faire régner le droit
[5]. Mais dans le cas qui nous occupe la constitution devient un outil de l'arbitraire présidentiel, un instrument de la dictature. Cette dictature assurée constitutionnellement, qui soustrait la tête de l'Etat et ses pratiques corrompues à tout contrôle et à toute critique, en arrive en fin de compte à une appropriation de l'Etat[6]. Louis XIV aurait dit: "L'Etat, c'est moi." La variante tunisienne est: "L'Etat m'appartient."[7]

Mais la réalité constitutionnelle dépasse largement les clauses de type totalitaire de cette (nouvelle) Constitution: en Tunisie gouverne de fait le parti quasi-unique RCD. Parti quasi-unique puisqu'il existe une opposition légale. Déjà pour les élections législatives de 1994, l'opposition fut dans une certaine mesure institutionnalisée. Comme le RCD remporte tous les sièges aux élections avec une belle régularité, 19 sièges furent réservés avant les élections pour "l'opposition", représentée par cinq partis créés à cet effet. Entre-temps, cette "opposition" dispose de plus de 20% des sièges à la Chambre des députés, dont elle n'a gagné aucun par des élections. Dans ces circonstances, on comprend pourquoi "l'opposition" a fait campagne avec force pour le référendum constitutionnel.

Tout comme il produit du pluralisme de manière autocratique, Ben Ali tient "son" pays dans une poigne policière de fer. Et de même qu'il double sa Chambre des députés, totalement aux mains de son RCD, par une deuxième chambre largement autoproclamée, de même la police et la gendarmerie, omniprésentes, sont complétées par les milices du RCD, qui garantissent, sous la forme d'un système d'îlotage, le contrôle total des citoyennes et des citoyens. C'est à la lumière de cette obsession sécuritaire du régime, de sa volonté ferme de contrôle total des citoyennes et des citoyens, qu'il faut voir le cinquième point, évoqué ci-dessus, de la révision de la Constitution. En juillet de l'année dernière, le Président ben Ali avait déclaré que le gouvernement avait certes le devoir, de protéger le droit des citoyens à une opinion déviante, mais que les citoyens qui critiquaient le pays dans des médias internationaux étaient des "traîtres"
[8].

La porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie et son mari Omar Mestiri avaient participé à Genève à une rencontre d'organisations des droits humains, à laquelle participaient aussi des représentants israéliens. une partie de la presse tunisienne, totalement sous le contrôle du régime, l'accusa de s'être "alliée au diable sioniste"
[9]. On aurait donc de bonnes raisons de craindre, dans les cercles du petit monde des défenseurs tunisiens des droits humains, que la modification de l'article 15 puisse servir à criminaliser encore plus les critiques contre le régime, dans la mesure où de telles critiques sont assimilées à des atteintes à la souveraineté de l'Etat de Ben Ali.

Ainsi, l'adoption de la nouvelle constitution semble avoir pour conséquence une nouvelle vague d'arbitraire et de terreur d'en haut, qui semble se concentrer actuellement sur la personne de Mokhtar Yahyaoui. Celui-ci était un des plus hauts juges du pays, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire une lettre ouverte au Président le 6 juillet de l'année dernière
[10], dans laquelle il dénonçait l'état de la justice tunisienne et réclamait l'indépendance du troisième pouvoir. Yahyaoui fut suspendu de ses fonctions le 12 juillet sous le prétexte cousu de fil blanc d'une affaire immobilière vraisemblablement manipulée[11]. Mais au lieu de renoncer, il a rejoint le CNLT et a fondé à son tour une organisation de droits humains, le Centre tunisien pour l'indépendance de la justice (CIJ), dont le travail attire de plus en plus l'attention internationale.

Tout à fait dans la tradition de la répression familiale, pratiquée en Tunisie surtout au temps de la persécution d'islamistes
[12], le régime s'en prend maintenant à la famille du juge: début juin, son neveu Zouheir Yahyaoui, animateur d'un site web critique et satirique, a été arrêté et condamné le 20 juin, au terme d'un procès grotesque et entaché d'irrégularités, auquel il n'assistait même pas, à 16 mois de prison pour "diffusion de fausses nouvelles". La fille du juge, Amira, âgée de 17 ans, a été agressée le 14 juin à la sortie de son lycée par un homme qui l'a frappée avec une matraque en bois, provoquant une fracture. L'agresseur se réfugia ensuite dans un bureau du RCD[13].

A quel niveau de parodie est descendue la justice tunisienne est illustré par le "procès"
[14], le 2 février 2002, contre Hamma Hammami et la direction du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT) - illégal - à la suite duquel les membres du barreau tunisien ont déclenché une grève. Et le régime peut aussi se permettre tout simplement de refuser l'entrée du pays à des observateurs internationaux[15] ou même de les interpeller, de les maltraiter et de saisir leurs notes et un PC[16]. Si la justice tunisienne est caractérisée par des traits grotesques, les conditions dans les prisons tunisiennes, sont, elles, atroces: la torture est à l'ordre du jour, les soins médicaux pratiquement inexistants et la mortalité extrêmement élevée.

Et tout cela se passe dans un pays qui, plus que tout autre dans la région, réunit toutes les conditions requises pour une transition démocratique: état de développement, structure sociale, niveau d'instruction et culture politique
[17]. Cela serait d'autant plus nécessaire que la Tunisie a été le premier des pays tiers méditerranéens à signer et ratifier un accord d'association avec l'Union européenne, dont les conséquences calculables seront de graves problèmes sociaux: un tiers des entreprises tunisiennes devrait succomber à la concurrence de biens industriels de masse du Nord et des fermetures d'entreprises et des licenciements massifs seront inévitables. Le durcissement de l'autoritarisme rend impossible les formes les plus atténuées de protestation. Or, la démocratie, c'est la reconnaissance de la légitimité de la protestation, de la pluralité d'opinions, du débat public sur des modèles politiques, économiques et sociaux. La démocratie lie des opinions et des courants divergents dans le cadre légal de la lutte pour un pouvoir légitime. La répression et le pillage des richesses publiques, désormais légalisés par la Constitution, ne laissent pour un changement de système que l'alternative de l'éruption violente. Et celle-ci apparaît d'autant plus dangereuse que la répression étatique a déjà criminalisé, brisé et anéanti les moindres embryons de structures d'opposition. Et pourtant l'Etat policier total ne garantit aucunement une sécurité totale, comme l'ont montré l'attentat contre la synagogue de La Ghriba début avril et les récentes alertes à la bombe contre le complexe hôtelier de Port El Kantawi près de Sousse. Ces actes sont moins des manifestations d'un "terrorisme international" que des coups ciblés contre le tourisme de masse, la première source de devises du pays.

Pour le moment, la situation semble "stable". mais de quel type de stabilité s'agit-il? L'attentat de Djerba et les menaces d'attentat de Sousse ne montrent-ils pas que la pression sans cesse accrue d'en haut provoque une contre-pression toujours plus forte d'en bas, une pression que ne feront que renforcer les conséquences sociales de l'accord d'association? Une libéralisation économique qui ne s'accompagne pas d'une ouverture politique, produit des tensions et des contradictions qui menacent même d'annihiler les éventuels aspects positifs de la libéralisation. En effet, qui voudrait investir dans un pays dans lequel non seulement ne règne pas un Etat de droit mais dans lequel le baril de poudre politique est à ce point sous pression, que des investissements à moyen et à long terme paraissent extrêmement risqués?

Pour conclure: de quelle crédibilité dispose l'Occident, et surtout l'Europe, qui ne cesse de réclamer le respect des droits humains mais qui, au nom d'une telle pseudo-stabilité, accepte hâtivement des résultats d'élections et de référendums à la Ben Ali, qui dans les conditions tunisiennes ne peuvent vraiment pas être une "surprise", légitiment une tyrannie qui est l'exact contraire de ce que les résultats électoraux essayent de suggérer? Jusqu'à quand la politique et les médias européens vont-ils se tromper eux-mêmes? François Burgat l'a dit de manière remarquable dès 1996: "Cessons de confondre les bulletins électoraux qui sont glissés dans les urnes de la guerre psychologique et économique avec ceux du plébiscite. Le gouffre que nous laissons se creuser entre le "légal-institutionnel" et le "réel" politique dans le monde de nos voisins arabes est porteur de dangereuses schizophrénies politiques et non de paix et de stabilité. Nous couvrons nos yeux avec un voile qui est beaucoup plus dangereux que tous les tchadors: celui de la désinformation."
[18]

[1]Cf. aussi : Ruf, Werner: Diktatur im Musterland, in Blätter für deutsche und internationale Politik, 7/2002, p. 789-792
[2]Pour un panorama complet et précis de l'histoire constitutionnelle tunisienne, voir Baumann, Herbert: Zur Verfassungsentwicklung des landes, in Baumann, Herbert/Ebert, Mathias (Hrsgb.), Die Verfassungen der Mitgliedländer der Liga der Arabischen Staaten, Berlin, Verlag Arno Spitz, 1995, p. 701-712. Texte de la Constitution dans la version du 25 juillet 1988: p. 713-725
[3]Ben Ali a été renvoyé de l'école trois ans avant le bac, pour ses mauvais résultats.
[4]Le texte des modifications constitutionnelles du 26 mai est publié dans le journal officiel de la république tunisienne, 27 moharrem 1423- 5 avril 2002, 145ème année, n° 28.
[5]Matar Abdelwahab, interview dans L'Audace n° 86 (avril 2002). L'avocat tunisien soumet la réforme constitutionnelle à une critique accablante aussi du point de vue de la théorie de l'Etat.
[6]Beau Nicolas/Tuquoi Jean-Pierre, Notre ami Ben Ali, L'envers du miracle tunisien, Paris 1999
[7]Voir à ce sujet la définition appropriée du régime de Ben Ali comme "dictature gorille" par Gilles Perrault, cité dans Tunsi Abdelhaq, Bedauernswertes Tunesien, INAMO n° 22 (2000), p. 4-7
[8]US State department Country reports on Human Rights Practices 2001, Tunisia, March 4, 2002, 23. V. www.US state dep.TU 2002
[9]P. ex. "Le Quotidien" du 14 mai 2002. Les journaux arabophones Echourouq et El Hadeth sont allés dans le même sens.
[10]Indice du caractère délétère de l'Etat policier tunisien le fait que la lettre adressée par Yahyaoui au Président en tant que magistrat suprême lui fut renvoyée avec la mention: "Destinataire inconnu à cette adresse". Ce renvoi fut adressée à l'expéditeur bien que l'enveloppe n'en porte aucune mention. Sur quoi il décidé de la rendre publique le 6 juillet.
[11]Pour les détails, voir Reporters sans frontières , Tunisie, le livre noir, Paris 2002, p. 65-93.
[12]Tunsi, op.cit., p.6.
[13]Source: communiqués du CNLT et du CRLDHT
[14]Voir le rapport complet de l'avocat suisse Christian Grobet, observateur au procès, dans RSF, op.cit., p. 95-101.
[15]Par exemple le 16 juin 2002 à un groupe d'observateurs de la Commission internationale des juristes.
[16]16 C'est arrivé à deux observateurs d'Amnesty International l'année passée (US State Department, op.cit.)
[17]17 Cf. Tunsi Abdelhaq, op.cit.
[18]Burgat François, L'islamisme en face, Paris 1996, p. 27.

Le présent article est paru dans la Revue INAMO (Informationsprojekt Naher und Mittler), Automne 2002.

Werner Ruf est professeur de sciences politiques à l'université de Kassel. Il avait enseigné  successivement aux universités de Freiburg ( RFA), New York University, Université de Marseille III  et séjourné plus de quatre ans au Maghreb pour ses recherches. Sa thèse de doctorat, soutenue en 1969, porte sur la Tunisie.

L’ITRI remercie vivement l’ami Fausto Giudice pour avoir traduit l’article de l’Allemand, ainsi que l’ami Werner Ruf, pour nous avoir autorisé à le diffuser.  

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