L'Irak arabe
devient l'Irakistan
Haroun Mohamed
Alhiwar.net
Original : http://www.alhiwar.net/sms.php?id=23607&db=l-s&srv=com&div=main
Traduit de l'arabe par Ahmed Manaï,
membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs
pour la diversité linguistique transtlaxcala@yahoo.com.
Cette traduction est en Copyleft.
Il a fallu qu'un avocat arabe du Qatar
se porte volontaire pour défendre l'ancien président
Saddam Hussein pour que les chauvinistes de tout acabit,
les partisans du confessionnalisme, les sectaires, les
Azéris, les Persans, les Indiens et autres Afghans,
- arrivés en Irak derrière les chars de
l'occupation et devenus depuis président, gouverneurs,
ministres et responsables de l'Irak - soient saisis
d'une folie collective, au point que l'un des porte-parole
de ce que l'on appelle une Haouza, du Nadjaf ou de Karbala
(car elles se sont multipliées depuis pour servir
le même dessein) monte au créneau pour
stigmatiser l'arabité de l'Irak et réclamer
le rattachement du pays à Téhéran,
à Qom ou à Meched. Et de demander au passage
l'arrestation de l'avocat Najib Al Nouaimy et son confrère
américain, l'avocat Ramsay Clark, au motif qu'ils
sont entrés en Irak sans visa, selon Sa Sainteté.
Un député de l'Assemblée Nationale
a emboîté le pas au Mollah, pour soutenir
son appel et réclamer à son tour l'arrestation
des deux avocats au motif qu'ils étaient entrés
illégalement dans le pays. Et ce n'est que justice
que des clandestins soient interpellés et jugés
!
Puis tout d'un coup la campagne contre
Al Nouaimy et Clark s'arrête et le rideau tombe
sur cette affaire parce que l'on s'est rendu compte
qu'ils étaient entrés en Irak avec des
visas réglementaires délivrés par
l'ambassade d'Irak à Amman, qu'ils avaient acquitté
les redevances correspondantes et loué un avion
privé pour venir à Bagdad. Bien plus,
les autorités américaines leur avaient
fait payer les frais de transport de l'aéroport
à la zone verte. Ce qui veut dire que leur voyage
et leur entrée dans le pays étaient ce
qu'il y a de plus conforme aux règlements en
vigueur.
Il n'en est pas ainsi par contre pour
les foules d'Iraniens qui pénètrent en
Irak à travers les frontières de Bassora,
El Kout et El Amara sans passer par les postes frontaliers
officiels, sans visas et même sans passeports.
La situation est telle que les Iraniens introduisent
dans le pays des camions remplis d'urnes et des tonnes
de formulaires de vote, bien imprimés sur un
papier de luxe, mille fois meilleur que celui qui sert
aux formulaires officiels distribués en Irak.
Le tout pris en main par des entrepreneurs bien organisés
en plein accord avec des membres du gouvernement et
des responsables de la commission des élections,
selon la formule bien connue « à chacun
son dû ». L'Irak est un pays ouvert à
tous les vents et dont la souveraineté est bafouée
et pas uniquement par les Américains. C'est un
pays en butte au pillage de haut en bas et surtout,
ne croyez pas qu'il y a une commission électorale
indépendante, une autre pour l'honnêteté,
une troisième pour l'éradication du Baas,
une quatrième et une cinquième jusqu'à
la trois centième. Nous devons ce nombre faramineux
de commissions et d'organisations, à monsieur
Bremer et à l'Agence Américaine de Développement,
officine de la CIA, ainsi qu'à de nombreuses
autres agences qui travaillent dans l'ombre.
Imaginez qu'un responsable de la commission
électorale (indépendante) était
jusqu'au mois de juin 2003, le meneur des manifestations
des officiers et des soldats libérés par
Bremer- pour réclamer leurs soldes- ce qui est
fort juste- et le voilà brusquement à
la tête d'une organisation de la société
civile avec des bureaux au centre de Bagdad, des ordinateurs,
des voitures et des gardes du corps et tout le tralala,
puis directeur général de la dite commission,
et sûrement le membre le plus influent de son
conseil d'administration.
Il s'est révélé
par la suite qu'il était sous-officier dans un
tribunal militaire à Al Karakh et habitait une
maison modeste dans le quartier Assaidia avant de déménager
à la zone verte où il occupe la villa
d'un ancien ministre. Il s'est révélé
aussi qu'il a réussi à s'entendre avec
une autorité américaine après l'avoir
abusée en lui présentant des dossiers
falsifiés sur le tribunal militaire où
il avait travaillé en qualité de greffier.
Dans sa stupidité, l'autorité en question
l'a adopté, convaincue qu'elle est tombée
sur un gibier rare et l'a nommé à la commission
des élections, prétendument domaine de
sa spécialisation.
C'est la même situation que nous
rencontrons avec cette dame qui s'est transformée
subitement de fonctionnaire subalterne à l'université
de Babylone à EL HELLA, en responsable importante
de la dite commission. Cela lui a permis de dépenser
56 millions de dollars au titre de salaires et de rétributions
des agents travaillant dans les bureaux de vote à
l'étranger, dont 3 millions de dollars payés
à une société domiciliée
en Jordanie et appartenant au frère d'un membre
influent de la coalition et député à
l'assemblée nationale, bien que le gérant
de la société vive en permanence aux Emirats
arabes.
Revenons maintenant au problème
des entrées en Irak sans visa officiel et au
scandale créé de toutes pièces
par les apprentis sorciers de la souveraineté
irakienne bafouée par la prétendue entrée
des deux avocats en Irak sans visa. Mais pourquoi ces
gens avaient-ils gardé le silence total quand
le Vice-président américain Dick Cheney
était arrivé à Bagdad et descendu
au palais présidentiel (l'ambassade américaine
actuellement) et que les Talabani et autres Jâafari
y avaient accouru sur un simple appel téléphonique
de l'ambassadeur Zelman, pour découvrir, à
leur grande surprise, qu'ils étaient en présence
du Vice-président américain ? D'ailleurs
le chef du gouvernement n'avait pas hésité
à exprimer publiquement sa grande surprise «
de se retrouver en présence de Monsieur le Vice-président
». Les visites des responsables américains,
nombreuses, toutes à l'improviste et sans le
moindre respect des normes et usages diplomatiques,
ont provoqué récemment la réaction
d'un écrivain humoristique irakien écrivant
sous le pseudonyme de Chelech, qui a dit que l'Irak
est devenu KHAN JEGHAN, c'est à dire une cour
des miracles, ouverte à tous les vents où
n'importe qui peut y rentrer et en sortir sans aucune
formalité et où le chef du gouvernement,
Ibrahim El Jâafari, en principe premier responsable
du pays, est tout simplement un cornu. A ce niveau,
une question s'impose : pourquoi les responsables irakiens
ne demandent-ils pas aux illustres visiteurs du pays
de les prévenir de leur visite afin qu'ils puissent
leur préparer la garde d'honneur, le tapis rouge,
les dattes et le lait à leur arrivée à
l'aéroport et tout ce qui relève des règles
protocolaires ? D'ailleurs franchement, pourquoi toutes
ces complications inutiles, alors que les Cheney, Rumsfeld,
Rice et le général Abou Zeid, tout comme
leurs collègues anglais, australiens, polonais
et autres sont les maîtres des lieux selon notre
vieille tradition qui dit que « Ô notre
hôte ! Si vous nous faites l'honneur de venir
chez nous, vous verrez que vous serez le maître
et nous vos invités ». Et d'ailleurs qui,
parmi tous ces gens qui gouvernent à Bagdad,
peut oser demander à l'ambassadeur Zelman la
date d'arrivée d'un général ou
d'un ministre américain ? La réalité
est que Zelman est le gouverneur effectif de l'Irak
et que c'est lui qui décide de tout. Nous l'avions
tous constaté au cours de la conférence
de presse conjointe de Rumsfeld et Al Jâafari,
quand, sur un signe du patron du Pentagone, il se saisit
du microphone pour dire qu'il estime toujours que le
ministre de l'Intérieur, Baker Soulaghi, était
un sectaire qui dirigeait des milices et qu'il n'était
pas digne de diriger le ministère de l'intérieur.
Le plus curieux est que Soulaghi était
derrière Al Jâafari au cours de cette conférence
de presse et qu'il s'était éclipsé
en une seconde. C'est le grain de sel qui fond dans
l'eau. Beaucoup ont remarqué aussi comment Rumsfield
a fait appel au général Keisi pour répondre
à la question d'un journaliste sur la libération
d'un certain nombre d'anciens responsables Irakiens.
Le général s'est avancé pour déclarer
que cette libération a été décidée
après que l'instruction eut conclu qu'ils n'étaient
pas fautifs, et ce en coordination avec le cabinet de
monsieur le Premier ministre et le Tribunal criminel
Irakien. Ceux qui ont vu le visage de Jâafari,
celui d'un sourd-muet devant un orchestre, à
l'écran de télévision, se sont
bien rendus compte qu'il venait d'apprendre la nouvelle
avec tous les autres.
C'est la réalité des nouveaux
dirigeants de l'Irak nouveau, l'Irak de la démocratie,
du multipartisme et des élections honnêtes.
Rappelons, à propos des dernières élections,
emportées majoritairement par la coalition chiite
à la force des gourdins et des bastonnades, qu'elles
constituent le nouvel acte de la démocratie de
Bush et le modèle appelé à être
appliqué prochainement dans d'autres pays de
la région.
Les Américains expérimentent
en Irak les idées, les projets et les plans qu'ils
désirent et selon la formule bien connue «
nous sommes chez nous et nous sommes libres de nous
amuser comme il nous plaît, qu'ont donc les autres
à nous en vouloir ? ». Les chauvinistes,
les sectaires et les scissionnistes sont leurs serviteurs
qui exécutent leurs ordres et leurs consignes
à la lettre et ce dans le dessein bien clair
de mettre l'Irak en miettes et de démanteler
l'Etat irakien par étapes successives. Les élections
qui viennent de se dérouler, avec un trucage
jamais égalé, ne sont qu'un préambule
au démantèlement d'un vieux et fier pays
arabe et à la naissance de mini-États,
de principautés, de cantons et de Cheikhats selon
les règles de la proportionnalité. Bravo-
Mabrouk- aux Iraniens qui ont réalisé
leur rêve et réussi à gouverner
la moitié de l'Irak grâce à la démocratie
américaine et aux élections sectaires
! Bravo- mabrouk- à Sharon, à Pérèz
et Netanyahou : le rêve de Ben Gouriun, de Golda
Meir et Moshé Dayan d'effacer de la carte l'Etat
irakien centralisé est en voie de réalisation
! Enfin, toutes nos félicitations aux occupants
américains et à leurs serviteurs
Haroun Mohamed est un écrivain
et homme politique irakien vivant en Grande Bretagne.