Directeur: Ahmed Manaï

communiqué

2 mars 2006
Le Maghreb au département d’état américain Les cinq priorités maghrébines de Washington

De Notre Correspondant A Paris : S. Raouf, Le Quotidien d'Oran, 2 mars 2006

Colloques, auditions en séances fermées, conférences multiples: les Think tank français rivalisent de prospective sur l’Afrique du Nord. Depuis l’annonce du projet US du «Grand Moyen Orient», les rencontres ne se comptent plus.

Décideurs et analystes de tous horizons sont invités à discuter, loin de toute obligation de réserve, de la géopolitique du Maghreb. Et à décortiquer, à coups d’hypothèses et de scénarios, la compétition réelle ou supposée entre Paris et Washington dans la région. Rien que dans les trois derniers mois, l’exercice s’est répété à trois reprises.

En décembre, un colloque à l’Unesco avait soumis le thème à débat. Un mois plus tard, c’était au tour de la Fondation pour la Recherche stratégique, un Think tank porté sur les questions de défense et de sécurité, de «creuser» la portée géopolitique du Maghreb, à l’orée du 21e siècle.

Mardi, l’Institut français des relations internationales s’en est saisi en y mettant les moyens.

L’institution fondée et dirigée par Thierry de Montbrial a invité William Jordan, directeur du Bureau Maghreb au département d’Etat américain, à sérier «les priorités américaines» dans la région. Le responsable US rentrait d’Alger où il avait participé à un séminaire international sur le terrorisme.

L’escale parisienne de «Monsieur Maghreb» à la «Maison Condoleeza Rice» n’était pas sans intérêt. Les conférences de responsables US sur le Maghreb à Paris sont plutôt rares, tout au moins pour les séances ouvertes. D’où la présence, mardi, pour les besoins de l’écoute, d’un parterre très fourni d’acteurs: des directeurs d’institutions hexagonales au rang desquelles le Quai d’Orsay et le ministère de la Défense, d’analystes ès-Maghreb et nombre de journalistes.

Questionneurs ou simples curieux, tous sont venus en quête d’éclairage supplémentaire sur l’«activisme» américain dans la région. Un activisme illustré, depuis 2001, par un ballet de visites sans précédent de décideurs US: secrétaire d’Etat, secrétaire à la Défense, directeurs centraux au sein de l’appareil diplomatique, patron du FBI (le service du contre-espionnage), hauts gradés du Pentagone, hommes d’affaires, etc. «La présence US, de plus en plus importante dans une région perçue comme une zone d’influence française suscite beaucoup d’interrogations et de fantasmes», lance, en guise d’introduction de la conférence, la modératrice Khadija Mohsen-Finan, chargée du Maghreb et de l’Islam à l’IFRI. S’il considère que l’Afrique du Nord occidentale est une «zone d’influence française», William Jordan réfute l’idée d’une irruption récente de Washington dans la région. «Notre engagement date de la période d’avant les indépendances», dit-il, en en voulant pour signes la signature d’un traité avec le Maroc en 1789 et la guerre livrée aux «pirates et aux barbares» en Méditerranée occidentale. Dans cette digression historique, aucune évocation, en revanche, de la reconnaissance diplomatique du premier gouvernement fédéral par la Régence d’Alger.

Avec la colonisation de la région -et à mesure de son ancrage-, «notre engagement diminue un peu», fait remarquer William Jordan. En réalité, la présence à l’époque se réduit à la dimension consulaire qui, outre la gestion des ressortissants américains, assure une mission d’observation et de veille. Au profit du département d’Etat et du renseignement.

Ce n’est qu’à l’indépendance que l’intérêt de Washington se vérifie à nouveau, en particulier avec le Maroc sous Hassan II et la Tunisie avec Bourguiba. L’Algérie? A l’indépendance, «nous avons établi des relations avec Ben-Bella que le Président Kennedy a invité aux Etats-Unis», dit l’orateur sans autre précision. (1)

Survolant la période de la guerre froide, le «Monsieur Maghreb» du département d’Etat s’attarde sur l’après-chute du «Mur de Berlin». Avec la crise algérienne et la disparition de Hassan II, «la donne a changé», Washington se montrant plus débordant d’activisme avec la signature d’un accord de libre échange avec Rabat, le flux de visites au Maghreb et la mise en place d’une coopération sécuritaire très suivie.

Cinq priorités - dont l’ordre peut changer dans le temps- président à la fondation de la politique US, en direction du Maghreb. Il s’agit du développement des relations commerciales, de la coopération dans la lutte antiterroriste, de la rénovation de la relation avec Tripoli, du soutien des «efforts internationaux» pour le règlement du problème sahraoui et de l’encouragement de la construction maghrébine.

Dans le premier registre, les Etats-Unis ne cachent pas leur ambition de conférer un cadre balisé à leurs relations commerciales avec le Maghreb. A l’image de l’accord de libre échange conclu, en 2004, avec Rabat -«il a déjà commencé à porter ses fruits»-, ils veulent signer un instrument «semblable» avec la Tunisie et l’Algérie. Sans se faire plus précis, William Jordan parle de «négociations» dans cette perspective. Et de faire remarquer dans la foulée que, pour l’instant, la priorité sur l’Algérie c’est de l’aider à hâter l’approfondissement des réformes et de conclure l’accord d’adhésion à l’OMC.

Economiquement, les Etats-Unis sont désireux de voir émerger un vaste marché maghrébin. Une perspective hypothétique qu’ils savent tributaire de la conjoncture régionale et du règlement du problème sahraoui. «Les entreprises US estiment que l’absence d’un marché commun limite leurs investissements dans la région et entrave l’acheminement des biens d’un pays à un autre».

Seconde dimension de la politique maghrébine US, la coopération sécuritaire fait l’objet de contacts et de pourparlers, tous azimuts, avec les pays de la région. Le séminaire algérois, auquel Jordan vient de prendre part, en fournit la preuve.

«Nous échangeons les points de vue dans le but de développer des idées concrètes. Nous avons des relations excellentes avec les services de renseignements de tous les pays de la région. Nous nous entendons sur (la façon de mener) la guerre universelle contre le terrorisme». Par-delà les initiatives menées depuis le 11 septembre avec les pays du Maghreb central, Washington «envisage un vrai partenariat avec le Maghreb et les pays du Sahel». La Libye en fera partie, précise le conférencier. Les Etats-Unis conçoivent ce partenariat comme une «initiative multiforme» bien au-delà des volets sécuritaire et militaire. Sa mise en branle suppose l’accroissement des aides économiques aux pays du Sahel, de façon à répondre aux besoins de leurs peuples et améliorer leur système de gouvernance. Le tout pour rendre ces contrées moins vulnérables «à l’influence très néfaste des islamistes, notamment le GSPC, très présent dans la région».

Ce partenariat, Washington envisage de le mener avec les membres de l’Union européenne dont la France, pays «focalisé sur les aspects sécuritaires et militaires». Les Etats-Unis disent être à la recherche d’une «bonne coordination» avec l’UE aux fins d’une participation financière à la dimension économique du partenariat. En butte à des contraintes budgétaires, ils affirment n’être plus en mesure de mettre la main à la poche. Washington et l’Europe se sont-ils déjà concertés autour de cette initiative? Peu prolixe, william Jordan fait état de discussions à Bruxelles «mais pas d’une façon structurée». Troisième volet des priorités US, la normalisation avec Tripoli après une absence de 24 ans. «Très difficile de renouer avec un régime hostile qu’on considérait comme un ennemi et qu’on voulait remplacer», observe Jordan. Depuis bientôt 2 ans, la tendance est à la normalisation lente mais continue entre les deux capitales. La «décision primordiale» de Kadhafi de s’opposer au terrorisme international et son revirement sur la question des armes de destruction massive ont entraîné un changement dans l’attitude américaine. Le régime libyen évoluant, «il fallait abandonner notre relation de confrontation au profit d’une relation de coopération». Avec déjà de premiers résultats à l’oeuvre dans le secteur énergétique: plusieurs contrats ont été signés depuis, restaurant les positions des firmes américaines. Reste que, pour l’heure, la normalisation se fait par petits pas. «Les Libyens attendent beaucoup de nous. Ils veulent que le nom de la Libye soit levé de la liste des parrains du terrorisme. Ils veulent que notre représentation change de nature -de bureau de liaisons à une mission diplomatique-. Il s’agit de demandes symboliques qui participent du prestige de la Libye». Washington y «réfléchit», dit son diplomate, indice s’il en est, que sa politique libyenne fait encore dans la prudence. La prudence sur le terrain libyen n’empêche pas le département d’Etat de se targuer d’entretenir avec le Maghreb des relations «meilleures» qu’elles ne l’étaient au temps de la guerre froide. «On a de très bonnes relations» avec le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, même si avec ce dernier les Américains émettent nombre de réserves sur le rapport de Ben Ali à la liberté d’_expression et aux Droits de l’homme. «On est préoccupé par la fermeture du système politique, le verrouillage médiatique et les arrestations d’opposants (...) Il est très difficile d’accepter que la Tunisie, pays développé, traîne en termes d’ouverture du système politique».

Entre le Maroc, qualifié de «modèle» pour Washington dans la région et l’Algérie, perçue comme un «partenaire stratégique», l’administration américaine est mue par le souci constant de l’équilibre. Comment bâtir une relation forte et diversifiée avec Alger sans irriter Rabat et vice-versa? Tel est l’exercice auquel s’attellent les chargés du Maghreb outre-Atlantique. Par ses réformes dans «tous les domaines», le Maroc apparaît aux yeux des Etats-Unis, comme un «modèle». Motifs de ce jugement: l’ouverture jugée «encourageante» du système politique depuis l’avènement de Mohamed VI, la réforme du code de la famille, l’inventaire sur les années de plomb et les perspectives de développement en matière de ressources humaines. Sans nier ses «quelques réserves» sur la gestion de l’ouverture politique, sans faire mystère de sa vigilance sur le déroulement des élections de 2007, Washington considère les Marocains comme «de bons partenaires dans tous les domaines».

L’Algérie, malgré la somme de «défis à résoudre» -pression démographique, ressources humaines, lenteur des réformes dont les privatisations-, est une contrée qui bouge aux yeux de Washington. «C’est un des pays qui connaît le plus de dynamiques de changement (...) C’est avec lui que nos relations commerciales sont les plus importantes de la région. Avec sa situation financière, l’Algérie est en train de devenir un vrai leader dans la région», souligne le «Monsieur Maghreb» au département d’Etat. «Compte tenu de sa force et de sa capacité», l’Algérie suscite désormais davantage de regards de la part de l’administration fédérale. On «se focalise beaucoup» sur la façon dont se mènent ses réformes.

Tant dans la communication que dans le jeu des questions-réponses, William Jordan est revenu, plusieurs fois, sur la dimension de l’Algérie vue d’outre-Atlantique. «Notre présence en termes d’investissements est la plus importante dans la région. Nous avons beaucoup de projets nouveaux avec ce pays. C’est un marché stratégique à nos yeux. L’Algérie représente un partenariat stratégique pour nous».

Dans ce panorama sur ses relations avec les pays du Maghreb, Washington s’emploie à développer un discours très équilibré. Les formules sont soigneusement pesées, le souci étant de ne pas irriter le moindre des partenaires. «Conscient de la rivalité algéro-marocaine, on a intérêt à agir de façon équilibrée pour ne pas attiser la tension» entre les deux.

«Les Marocains, dit William Jordan, se méfient beaucoup de nos relations avec l’Algérie et vice-versa». Souci d’équilibre quand il s’agit de gérer le cas tunisien, un cas sur lequel le département d’Etat se perd en conjectures. Les «remontrances» ne semblant pas tempérer la politique musclée de Carthage, faut-il «conditionner» les termes de la relation économique à l’ouverture politique et médiatique. Washington «y réfléchit toujours» mais sans savoir que faire. «On est très conscient du dilemme». Seule certitude, l’administration Bush est anxieuse à l’idée d’un éloignement de la Tunisie. Aussi, cherche-t-elle une solution à la chape de plomb dans le cadre d’une action concertée avec l’Union européenne. «Si les Etats-Unis font une pression sur Tunis sans une pression européenne, les Tunisiens focaliseront leurs relations sur l’UE et se détourneront des Etats-Unis. Il faut se garder de toute rupture et trouver une solution. C’est une préoccupation non seulement américaine mais internationale».

(1) Arrivé A New York Pour Les Besoins De La Cérémonie D’adhésion De l’Algérie A L’onu, Ben Bella Décide De Prolonger Son Voyage Par Une Etape Cubaine. La Crise Des Missiles Soviétiques Etant A Son Apogée, Washington Se Fâche Et Remet En Cause Le Caractère Officiel De La Visite.


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