Samir El Kantar
entame sa 28ème année d'emprisonnement
par Israël
par ASSAFIR, Beyrouth 22 avril 2006.
Original : http://www.assafir.com/iso/today/front/1003.html/
Traduit de l'arabe par Ahmed Manaï, membre de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité
linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est
en Copyleft.
Cette année marque le 28 ème
anniversaire de l'incarcération de Samir El Kantar,
doyen des prisonniers arabes dans les prisons israéliennes,
dans un climat politique lourd et complexe pour le Liban
et l'ensemble de la région.
[Lire ses lettres de prison :
http://quibla.net/mda2006/liban2006.htm]
Aujourd'hui 22 avril, notre héros
arabe entame une nouvelle année de sacrifice,
de don de soi et d'une détermination calme et
à toute épreuve. Samir El Kantar a beaucoup
enduré, il a trop souffert et surtout bien résisté
à la déception et à l'abattement
consécutifs aux nombreuses opérations
d'échange de prisonniers, survenues entre les
divers groupes de résistance libano- palestiniens
et l'ennemi israélien et dont il fut écarté.
Son cas est classé à part par les Israéliens
qui s'entêtent apparemment à refuser la
libération de prisonniers qui ont tué
des soldats israéliens.
L'enlèvement de trois soldats israéliens
dans les fermes de Chebaa le 7 octobre 2001 puis la
capture du colonel à la retraite Elhanan Tenenbaum,
entraîné au Liban, ont ouvert de nouvelles
perspectives pour la libération de Samir El Kantar.
Mais au bout de trois ans de négociations, c'est
l'échec pour le cas de Samir. En revanche le
gouvernement israélien libéra 29 janvier
2004 36 prisonniers libanais, syriens, libyens, soudanais,
marocains ainsi que l'Allemand Stephen Smirak et 400
prisonniers palestiniens. Samir est donc resté
en captivité. L'émissaire allemand Ernst
Uhrlau déclara à l'époque : «
Le prisonnier libanais Samir El Kantar sera transféré
sans attendre vers son pays dès la fin des négociations
en cours à propos de son cas. Toutes les parties
concernées espèrent que cela se produira
au cours des deux ou trois mois à venir ».
Les événements se précipitaient
à l'époque et c'est alors qu'est survenue
la lettre de Samir au secrétaire général
du Hezbollah, Saied Hassen Nasrallah, dans laquelle
il exprima une position historique, déclarant
en substance : « Je félicite la résistance,
notre peuple, notre nation et l'humanité toute
entière pour cette grande victoire, je salue
les familles des prisonniers, mes frères, qui
seront libérés dans les prochaines heures
et je m'engage à résister, à demeurer
la tête haute et assumer mon devoir envers mon
peuple et ma cause, quelle que soit la durée
de mon épreuve».
Cela fait deux ans et trois mois aujourdhui que l'émissaire
allemand a fait sa déclaration et rien ne s'est
produit qui puisse conduire à des négociations
permettant de faire libérer Samir El Kantar,
d'autant que les Israéliens ont conclu que rien
ne leur est parvenu qui puisse les éclairer sur
le sort de leur pilote abattu au Liban. Il y a eu tout
de même une autre mission allemande qui a conduit
à la libération du prisonnier libanais
Mohamed Hamada. Puis c'est la fin.
L'anniversaire de cette année est fêté
dans un climat de vive tension sur toute l'étendue
de la frontière Libano israélienne, avec
une présence massive des troupes israéliennes
et des rumeurs persistantes sur des tentatives du Hezbollah
d'enlever des soldats israéliens. La dernière
tentative s'est soldée par la mort de 4 combattants
de la résistance le 21 novembre 2005. Le tout
dans un climat politique et médiatique qui fait
croire à de nombreux Libanais, que la libération
est encore inachevée tant qu'une partie du territoire
national est sous occupation et que des prisonniers
sont toujours incarcérés.
Rien de nouveau donc à part le chantage permanent
israélien dont le dernier en date vient d'être
révélé par Samir El Kantar pour
la première fois il y a quelques semaines et
qui est sans doute en rapport avec les alliances et
les recompositions qui se passent sur la scène
libanaise. Ce dernier a en effet déclaré
que des officiers supérieurs israéliens,
étaient venus le rencontrer à plusieurs
reprises pour lui proposer de publier un communiqué
officiel dans lequel « il dénie au Hezbollah
et à Nasrallah tout droit d'intervenir dans son
cas et qu'il confie exclusivement au gouvernement libanais,
toute latitude d'assurer la gestion de son dossier de
libération. Ils lui ont déclaré
textuellement « qu'un tel communiqué conduira
à trouver une formule assurant sa libération
».
Assafir profite du 28ème anniversaire de l'incarcération
de Samir El Kantar pour publier l'interview exclusive
qu'il lui a donnée et rappelle les grandes lignes
de la biographie de ce grand militant, avant et après
sa capture.
L'homme qui ne s'excusera
pas même s'il doit demeurer en prison un deuxième
quart de siècle.
Assafir, 22 avril 2006. Original : http://www.assafir.com/iso/today/local/926.html
Traduit de l'arabe par Ahmed Manaï, membre de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité
linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est
en Copyleft.
Samir El kantar est né à
Abiah le 22 juillet 1962. Abiah est un village qui a
une position privilégiée surplombant Beyrouth.
C'est à l'école locale qu'il fit ses études
primaires et qu'il donna les premières preuves
de son courage et de sa bravoure, tous ses amis d'enfance
en témoignent. Ils racontent qu'il écrivait
sous sa photo « Le Chahid Samir El kantar ».
Samir se battit à Tiba, pour repousser les troupes
israéliennes lors de leur première invasion
du sud Liban en 1978. Il tenta par la suite de monter
une opération militaire contre les envahisseurs
à partir de la frontière jordanienne dans
la région de Missan. C'est là qu'il fut
fait prisonnier le 31 janvier 1978. Il le demeura jusqu'au
25 décembre 1978. Le 22 avril 1979 il exécuta
l'opération Président Gamal Abdel Nasser,
avec trois de ses amis: Abdel Majid Aslan, M'Henna Al
Mouaïd et Ahmed Al Abras. Samir était le
chef de l'opération avec le grade de lieutenant
de la marine dans le Front de libération de la
Palestine.
Naharia ou l'opération impossible
L'opération consistait à atteindre la
colonie de Naharia et d'enlever des soldats israéliens
dans le but de les échanger contre des résistants
détenus dans les prisons israéliennes.
C'était la première opération maritime
qu'a connue le front nord de la Palestine. Le commando
prit la mer à deux heures du matin, à
partir des côtes de Sour (Tyr), au bord d'un Zodiac
aménagé pour augmenter sa vitesse. Il
a pu éviter les radars de la VIème flotte
US et les garde-côtes israéliens et arriver
sur la plage au petit matin. Naharia abritait la plus
grande garnison militaire du front nord, en plus de
l'académie militaire, des casernes de police,
de la garde et de l'artillerie côtière,
du système pré- alerte maritime ainsi
que les fameuses vedettes militaires françaises
de Cherbourg.
Le commando eut un premier accrochage avec une patrouille
de police et tenta de pénétrer dans une
maison, propriété de Amnon Sillâa,
située directement sur la plage. Il réussit
à pénétrer dans un grand bâtiment
situé au n°61 de l'avenue Jabotinsky puis
se divisa en deux groupes de deux. L'accrochage avec
la patrouille de police se solda par la mort du caporal
Ilyahou Schahar de la colonie de Mâalout. Le commando
réussit par la suite à capturer le savant
atomiste Dany Haran et à l'entraîner jusqu'à
la plage où se déroula l'accrochage le
plus sérieux quand Samir et ses compagnons voulurent
s'approcher de l'embarcation. Un des membres du commando
fut tué et un deuxième blessé,
puis plus tard Samir lui-même reçut 5 balles
dans diverses parties du corps.
C'est lui !
L'ennemi mobilisa d'importantes troupes et une bataille
s'engagea après que Samir se fut réfugié
derrière les rochers. Il raconte dans une de
ses lettres qu'il réussit à toucher le
commandant du secteur nord, le général
Yossif Tsahour, de trois balles à la poitrine,
mais qu'il ne connaissait pas sa cible et avait juste
remarqué quand celle-ci tombait, qu'il avait
des étoiles à l'épaulette et qu'il
était donc un officier de haut grade. Il est
à rappeler qu'Israël avait caché
l'identité du général et ce n'est
que par la suite, lors du procès au cours duquel
ont été évacués les témoins
ainsi que les avocats, que son identité a été
vaguement évoquée. Plus tard, 10 ans après
ce procès, le général avait déclaré
à un journal israélien : « quand
commença l'opération de Naharia et que
j'ai entendu les sirènes d'alerte, je me suis
précipité à la caserne et j'étais
parti à la tête d'une unité militaire
en direction de la plage. C'est là qu'un jeune
homme, de petite taille, me surprît par trois
balles qui me firent perdre connaissance. Je n'ai repris
mes esprits qu'à l'hôpital. Le ministre
de la Défense et le chef d'État-major
se tenaient à mon chevet ». Et le général
Tsahour d'ajouter « je n'oublierai jamais de ma
vie le visage du fidaï qui m'avait atteint à
la poitrine. Je sentis sur le coup comme si quelqu'un
me frappait avec un marteau. C'est par miracle que j'ai
pu échapper à la mort. Au procès
je l'ai très bien reconnu, c'est Samir El kantar
».
L'exécution immédiate ou la mort lente
En date du 24 avril 1979, le premier ministre israélien
Menahem Begin proposa à la commission des Affaires
étrangères et de la Sécurité,
un projet de loi abrogeant une loi précédente
prévoyant la peine de mort pour les fidayin.
Il a été soutenu par Ezra Weizman, le
ministre des Affaires étrangères, Haïm
Landau, le ministre des Communications. Abraham Charar,
le chef du Likoud à la Knesset s'y opposa et
exigea l'application de la peine de mort. Le 25 avril
1979, Itzhak Shamir promulgua un décret autorisant
l'application de la peine de mort pour les membres de
l'opération de Naharia et aux obsèques
des morts de Naharia, Begin déclara « à
propos du fidaï Samir El kantar, nous sommes en
train de réfléchir à une vengeance
que même Satan n'a pas réussi à
inventer ».
L'opération de Naharia a eu d'importantes conséquences
dans les territoires occupés. Les colons de haute
Galilée et du flanc ouest de la Galilée
ont dormi dans les refuges durant plus d'une semaine
après l'opération. Ezra Weizman annula
une visite qu'il comptait faire en Égypte, pour
mettre au point les grandes lignes des relations de
voisinage entre les deux pays, après les négociations
et l'accord de Camp David.
Les Israéliens tentèrent tout pour appliquer
la peine de mort au prisonnier Samir. Le gouvernement
israélien, à l'unanimité de ses
membres, décréta une loi dans ce sens.
Mais ils se retrouvèrent devant une difficulté
majeure puisque la loi israélienne ne prévoit
exceptionnellement la peine de mort que pour les nazis.
Tout le monde connaît dans ce domaine l'affaire
Eichman. Les Israéliens essayèrent de
réduire la peine à cinq fois la perpétuité,
dans le but de faire un geste politique permettant de
renforcer les relations avec l'Egypte, mais aussi pour
éviter qu'il y ait un problème juridique
et des pressions et des appels pour alléger la
sentence.
Ainsi le 28 décembre 1980, la cour pénale
de Tel Aviv condamna le prisonnier Samir El Kentar à
5 fois la perpétuité plus 47 années,
c'est-à-dire l'équivalent de 542 ans.
Une peine surréaliste et exagérément
lourde dans le seul but de garder Samir derrière
les barreaux jusqu'à la mort.
Cette peine est illégale puisque Samir, en tant
que prisonnier de guerre, ne peut être jugé
par un État étranger, selon les conventions
de Genève qui garantissent les droits des prisonniers
de guerre.
Au cours du procès, Samir demanda à assurer
sa propre défense. Il déclara en substance
« que peu lui importait qu'il soit condamné
à 100 ou 500 ans de prison et que le plus important
était qu'ils soient arrivés jusque-là
pour affirmer leur présence, qu'ils aient accompli
ce qu'ils voulaient faire pour prouver que, dans un
avenir proche, le peuple palestinien recouvrira son
identité nationale sur cette terre ».
Comment il fit ses études
Samir et ses amis menèrent une grève de
la faim durant 19 jours pour arracher le droit de suivre
des études par correspondance. A l'issue de nombreux
et pénibles efforts, il fut autorisé en
1992 à s'inscrire à l'université
ouverte de Tel Aviv qui dispense un enseignement par
correspondance. Il choisit les sciences sociales et
humaines et obtînt sa licence au mois de juin
1997. Il fit encore deux études supplémentaires
: la première intitulée « les surprises
militaires au cours de la 2ème guerre mondiale
» et la seconde « Contradictions entre sécurité
et démocratie en Israël ». Au mois
de juillet 1998, il demanda à s'inscrire dans
une université libre en Israël pour des
études supérieures. L'administration pénitentiaire
refusa sa demande prétextant qu'il ne peut entreprendre
des études qu'en hébreu pour que les autorités
puissent contrôler les contenus de l'enseignement.
Actuellement, Samir essaie de parvenir à préparer
un magistère sur le thème de la démocratie
et a pratiquement surmonté les difficultés
posées par l'administration de la prison, son
leitmotiv étant « puisque les Israéliens
tiennent à ce que je demeure en prison, alors
pourquoi ne pas préparer un doctorat »
?
Dans une lettre transmise par l'intermédiaire
de la Croix rouge, en date du 11 août 1996, Samir
raconte dans les détails la manière dont
il était parvenu à s'inscrire et à
suivre ses études par correspondance à
l'université de Tel Aviv : « Après
d'énormes difficultés et des efforts gigantesques,
nous avons été autorisés à
nous inscrire dans les universités israéliennes.
Vous savez sans doute qu'elles ont un bon niveau et
qu'elles n'ont rien à envier à celui des
universités occidentales. Moi-même j'ai
réussi à m'inscrire à l'université
de Tel Aviv qui dispense un enseignement par correspondance
».
A la fin des études qui l'ont mené à
la licence, les autorités pénitentiaires
lui cachèrent longtemps les résultats
des examens pour jouer de ses nerfs. Il écrivit
« qu'il a attendu longtemps avant d'être
informé de son succès, réalisant
ainsi une grande victoire morale et intellectuelle sur
les sionistes, après leur avoir asséné
une grande défaite militaire et politique en
1979. J'aime toujours les victoires ! ». Voici
le texte de la lettre qu'il avait reçu de l'université
alors qu'il était dans sa geôle : «
L'université libre délivre le présent
diplôme de sortie avec la mention B.A, à
Samir El kantar qui a terminé l'ensemble des
programmes officiels dans les matières de sciences
humaines et sociales et réussi ses examens et
toutes ses obligations universitaires ». Le professeur
Ilyahou Nessim, président de l'université,
se crut même obligé de faire accompagner
le diplôme et les notes obtenues (76/100), d'une
lettre de félicitations dans laquelle il dit
notamment : « Avec la fin de vos études
et l'obtention de votre diplôme B.A de l'université
libre, nous vous souhaitons de grands succès
dans l'avenir. Nous réalisons les difficultés
que vous avez surmontées et les grands efforts
que vous avez déployés pour réaliser
ce succès. Nous vous exprimons notre grande satisfaction
de ce que vous avez accompli et nous espérons
tous que la somme de savoir et de compétence,
dont vous avez donné la preuve lors de vos études,
vous serviront plus tard et vous aideront dans votre
vie ».
Je ne m'excuserai jamais !
Samir considère que même s'il devait passer
encore 25 ans en prison, il ne présentera jamais
des excuses aux familles des personnes tuées
lors de la fameuse opération de Naharia, ni de
signera des regrets pour ce qu'il avait accompli, ajoutant
: « Je ne regrette qu'une seule chose, c'est d'avoir
été privé de défendre mon
foyer, ma famille, ma terre et ma patrie lors de l'invasion
israélienne de 1982, alors que j'ai eu l'honneur
de défendre ma nation en 1979 ».
Au mois de février 2003, Samir a refusé
une proposition faite par l'administration pénitentiaire
israélienne à tous les détenus
qui ont passé plus de 20 ans en prison, les invitant
à formuler une demande écrite de libération
et d'expliquer les raisons personnelles d'une telle
demande. Samir a décliné l'offre et refusé
de faire la demande, estimant qu'il n'y pas lieu de
personnaliser une affaire strictement politique. Samir
continue à défendre cette position et
déclare que le pan de vie passé dans les
prisons sionistes, était pour la Palestine, sa
cause et son peuple. Un peuple qui continue à
subir tous les jours, une guerre totale d'extermination.
Il déclare enfin qu'il ne permettra jamais à
l'administration pénitentiaire de l'entraîner
dans le chemin d'une issue et d'un salut personnels,
affirmant que sa liberté personnelle n'avait
de sens que si elle était accompagnée
de celle de sa patrie : celle- ci viendra sûrement
un jour, portée par les mains endolories par
la caillasse de la terre qui écrase tout occupant.
Samir avec ses
amis avant l'opération de Naharia 22 04 1979