La
Tunisie à la veille du référendum
"Seule la France, le partenaire
principal de la Tunisie, serait en mesure de contrecarrer
les desseins du président tunisien", écrivait J.P.Tuquoi,
en guise de conclusion à sa tribune libre dans le Monde
du 26/03/02.
Si les Tunisiens ne connaissaient la sympathie que porte
le coauteur de "Notre ami Ben Ali" à leur combat contre
la dictature et pour l'instauration d'une démocratie,
ils se sentiraient profondément offensés par des propos,
qui, sans le vouloir, marginalisent leurs luttes passées
et actuelles et les prive de leur droit légitime de
décider librement de leur propre destin.
Ben Ali est avant tout l'affaire des tunisiens. C'est
notre histoire et notre culture politique qui l'ont
engendré. Ce sont nos intellectuels et notre classe
politique qui l'ont longtemps et docilement soutenu.
Certains continuent même à le faire avec beaucoup de
servilité. Ce sont les Tunisiens, dans leur écrasante
majorité et non seulement les quelques dizaines de noms
médiatisés, qui subissent, au quotidien et depuis quatorze
ans, sa tyrannie, la terreur de sa police, son affairisme
et celui de ses proches ainsi que les frasques en tous
genres, de sa camarilla de courtisans.
Pourquoi donc viendrait-elle aujourd'hui à lui fausser
compagnie et à "contrecarrer ses desseins", connus depuis
longtemps, même si certains semblent les découvrir à
l'occasion de la récente réforme constitutionnelle?
Et surtout que l'on n'invoque pas le droit d'ingérence
humanitaire. Les Tunisiens attendent depuis des années
qu'un quelconque responsable politique français ou d'un
des pays de l'UE avec lesquels la Tunisie est associée
depuis sept ans, dénonce, même à mi-voix, les violations
des droits humains en Tunisie et dont la gravité et
la permanence suffisent à frapper de caducité l'accord
de partenariat.
Mais le souhaite-elle (La France ), se demande J.P.Tuquoi?
Pour que ce monstre froid qu'est un Etat se décide à
contrecarrer les ambitions personnelles d'un dictateur
local, au risque de se faire accuser d'ingérence grave
dans les affaires intérieures d'un pays souverain, il
lui faudrait des raisons bien plus valables que celles
que ne lui offriraient une quelconque empathie avec
un peuple en détresse, des pressions d'organisations
des droits humains et de la presse ou des appels du
pied d'opposants peu représentatifs.
En parachutant chef de file de l'opposition tunisienne,
un ancien ministre qui a plus de partisans en France
que dans son propre pays et dont l'unique acte de bravoure
(au bout de cinq ans de bons et loyaux services au gouvernement
et de six ans de silence complice lors de sa traversée
du désert ) consista en une signature au bas d'une pétition
mollasse en mars 2001, Florence Beauge a esquissé (Le
Monde du 28 Mars 2001) un début de réponse à cette question.
Elle a alimenté, ce faisant, la grande illusion de certains
opposants, à savoir que des groupuscules d'extrême gauche,
sans aucune assise sociale ni semblant de projet politique,
pouvaient parvenir à déstabiliser le régime et à constituer
l'alternative politique crédible que les tunisiens attendent
de tous leurs vœux.
Illusion contagieuse, puisque, même la direction du
mouvement Islamiste Ennahdha, terrassée par une grave
répression, coupée des réalités du pays et désorientée
par son long exil, semble y croire, au point de tenter
tout pour se rapprocher de ses pires ennemis de toujours
et de chercher à constituer avec eux, un hypothétique
front de l'opposition.
Peine perdue, parce que, séparément ou ensemble, les
opposants, qui sont dans leur rôle et leur droit de
protester, de contester et de dénoncer, ne parviendront
pas à leurs fins. Ben Ali a déjà fait passer sa réforme
au parlement (Six sur les trente quatre députés de l'opposition
ont eu l'audace de s'abstenir) et, moyennant les rituelles
magouilles électorales, il sera 'plébiscité' le 26 mai
pour briguer un quatrième mandat en 2004, et d'autres
plus tard. Si personne ne met fin à sa présence à Carthage,
il y sera à vie. Tous les tunisiens en sont convaincus
depuis longtemps même si certains leaders politiques
découvrent aujourd'hui seulement que le pouvoir est
confisqué.
Cette situation impose aux opposants de réfléchir et
de proposer de nouvelles formes de combat, mais avant
tout, d'avoir l'humilité de reconnaître leurs propres
limites et de compter aussi avec d'autres acteurs politiques.
L'histoire de la Tunisie depuis trois siècles, des Beys
Husseinites à Bourguiba, témoigne qu'aucun changement
politique notable n'est venu de l'extérieur des cercles
du pouvoir. La contestation peut certes y aider, mais
pas plus, et les contestataires ne peuvent, au moins
dans une première phase, revendiquer d'autre statut
que celui "des brindilles de bois servant à allumer
le feu" que réserve Ibn Khaldoun à leurs semblables.
C'est à l'intérieur de la Tunisie et au sein même du
régime que résident les véritables chances de tout changement.
La Tunisie va mal. Elle traverse depuis de nombreuses
années, une crise profonde et générale qui mine l'Etat
et la société et n'épargne ni son intelligentsia ni
son opposition. Le pays régresse à vue d'œil, la société
suffoque et ses citoyens désespèrent.
C'est dans l'extrême désespoir de certains tunisiens
justement et dans leur grande misère morale, plus qu'ailleurs,
qu'il faudrait inscrire les derniers actes criminels
qui ont fait de nombreuses victimes innocentes, attenté
à l'intégrité de symboles religieux juifs et aux intérêts
économiques du pays. On ne condamnera jamais suffisamment
de tels actes terroristes, contraires à nos valeurs
légendaires de tolérance, d'hospitalité et de respect
d'autrui, ni aussi l'imprévoyance et l'incurie d'un
Etat policier, là où il se croyait infaillible. Sinon
comment expliquer qu'il n'ait pas renforcé la protection
de ces sites sensibles et pris les mesures préventives
nécessaires qu'impose la situation de vive tension que
vit la Tunisie depuis l'agression israélienne contre
le peuple Palestinien? Il peut arguer de tout, sauf
de manquer d'effectifs policiers! C'est ce même Etat,
avec M. Ben Ali à sa tête ou à la tête de ses services
de sécurité, qui n'avait pas prévu non plus, l'attaque
de Gafsa par un commando Tunisien en 1980, l'agression
Israélienne contre le QG de Arafat à Hammam-Chott en
1985 et l'assassinat du leader Palestinien Abou-Jihad
par le Mossad en 1988.
Ces actes terroristes, qui consacrent la faillite de
l'Etat policier et sa politique sécuritaire, nous interpellent
tous et nous enjoignent, pour en finir avec ce régime,
de nous mettre en phase avec la seule et véritable contestation
porteuse d'espoir.
Les récentes manifestations de soutien au peuple Palestinien,
toutes spontanées, ont montré que les tunisiens n'ont
plus peur de descendre dans la rue et d'affronter la
violence policière. Ils ne manqueront pas de les rééditer
pour tenter de mettre fin aux graves injustices qui
les accablent. Une contestation sourde se développe
par ailleurs dans des cercles de plus en plus proches
du pouvoir. Elle a même atteint le cœur du système avec
l'interpellation, il y a deux ans, d'une vingtaine d'officiers
des services de sécurité et la purge récente qui a suivi
l'attentat de Djerba. Elle traverse aussi la base populaire
et toutes les instances dirigeantes du RCD (aux deux
millions d'adhérents, réels ou fictifs), lui aussi instrumentalisé,
au même titre que tous les autres partis du pacte national,
et qu'une analyse simpliste continue de confondre avec
son prédécesseur, le PSD de Bourguiba, et à présenter
comme étant le parti au pouvoir.
Nombre de ministres, d'ambassadeurs et de hauts responsables
politiques en sont venus à paraphraser A. Hermassi (actuel
ministre de la culture) à propos de Bourguiba en 1987
et à se demander,' S'il n'y a pas un homme dans ce pays,
capable d'éliminer Ben Ali'?[1]
C'est cette contestation qu'il faudrait accompagner,
encourager, promouvoir et soutenir, parce qu'elle habite
le cœur du pouvoir et qu'elle sera la mieux placée,
le moment venu et à l'instar de ce qui s'est passé dans
les pays de l'Europe de l'Est, pour assurer une transition
démocratique sans trop de bouleversements.
Il ne sert à rien de continuer à témoigner de la nature
du régime, largement consommée depuis longtemps, en
Tunisie et à l'étranger, ni de chercher à rassembler
des groupuscules, issus eux-mêmes des scissions successives
d'autres groupuscules, pour influer sur les événements,
comme s'y emploient certains opposants. La nécessaire
recomposition du paysage politique tunisien ne se fera
pas sous la dictature ni à l'étranger et à travers des
ententes entre les appareils de groupuscules en exil
et des leaders autoproclamés, plus préoccupés par leur
promotion personnelle et leur positionnement futur dans
la conquête du pouvoir, que par une préparation sérieuse
et sereine d'une alternative crédible à M. Ben Ali.
Il est inutile aussi de courir derrière une solidarité
internationale qui a montré ses limites et de continuer
à se lamenter sur le mur du parlement européen (qui
finance à hauteur de 30 millions d'Euros par an le ministère
tunisien de l'(In)justice), quand les opposants ne peuvent
se prévaloir d'un minimum de soutien de leurs propres
compatriotes en Tunisie.
Disons-le clairement et franchement, au risque de déplaire
aux résistants du dernier 'quart d'heure ' et de heurter
ceux de la première heure: Ben Ali ne quittera le pouvoir
que de la manière dont il l'avait conquis en 1987 et
sous la pression populaire (qui a sa propre dynamique
et obéit à sa propre logique) et non celle de l'opposition
ou d'un quelconque partenaire de la Tunisie. Avec cette
fois-ci en perspective, un bain de sang garanti!
En attendant, les opposants de tous bords, des islamistes
aux gauchistes, qui ont déserté le champ politique durant
une décennie, investi celui des droits humains et vécu
des communiqués de protestation, de dénonciation et
de condamnation, pourraient s'exercer à faire leur autocritique
et expliquer à leurs concitoyens leurs erreurs, leurs
compromis et leurs compromissions. C'est ainsi qu'ils
pourront préparer la Tunisie de demain, gagner la confiance
de leur peuple et peut-être un jour son soutien.
Quant aux nombreux candidats à la candidature à la Présidence,
ils pourraient s'employer à connaître un peu plus les
grands dossiers du pays qu'ils auront peut-être un jour
à diriger ; les lendemains de dictature étant souvent
plus difficiles à gérer que la dictature elle-même.
[1]
Cité par N. Beau et J.P. Tuquoi dans"Notre ami
Ben Ali", La Découverte, Paris (1999).
Dr. A. Manai
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