Directeur: Ahmed Manaï

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L'Audace N°28

Les illusions et les réalités des tunisiens


Par Ahmed Manaï : Mars 1997

Les illusions :

La libération de quelques prisonniers politiques à Tunis, fin 1996, a suscité l’enthousiasme démesuré de nombreux mouvements et personnalités politiques en exil. Les analyses des mini- comités de réflexion ont abondé dans le même sens avec une naïveté déconcertante, pour accréditer la thèse, définitivement abandonnée par les tunisiens, hormis quelques intellectuels, à savoir que le pouvoir tunisien serait encore capable de renoncer à ses choix autoritaires et de prendre conscience de la nécessaire démocratisation du pays, principale revendication des tunisiens depuis quarante ans.
Et l’on oublie ou feint d’oublier que la libération de ces détenus, était venue couronner l’action déployée tout au long de ces dernières années par de multiples Ong en Europe, en Amérique du nord et au Maroc. Et l’on oublie encore ou feint d’oublier que cette libération ne se serait jamais produite sans les interventions et les pressions de nombreux gouvernements et organisations internationales, sans encore la résolution du parlement européen et l’avis de la Commission consultative française des droits de l’homme, qui ont fini par indisposer le locataire de Carthage et rendre la vie difficile à ses ambassadeurs.
L’on oublie enfin, ou feint d’oublier, que la libération d’illustres détenus adoptés par les médias, fait suite aussi aux échecs des visites de Ben Ali à Genève (1995) et en Allemagne(1996) et en prévision des remous que ne manquera pas de provoquer sa prochaine visite en France.
Faut- il rappeler enfin, que, fidèle à son style, le pouvoir tunisien a voulu par cette libération tromper un plus le monde sur la triste réalité tunisienne, à savoir la poursuite d’une répression de plus en plus dure et le maintien en détention de plusieurs milliers de citoyens de toutes appartenances politiques et souvent sans aucune appartenance et ce depuis de nombreuses années.
Au fait, de quelle libération parle-t-on, alors que les nouvelles des intéressés disent qu’il s’agit d’un simple transfert à une prison aux dimensions du pays, où ils ne tarderont pas à sombrer dans l’oubli qui a longtemps couvert la répression en Tunisie.
De quel « vent de liberté » osent parler certains, alors que les informations en provenance du pays confirment chaque jour que les tunisiens continuent de subir au quotidien, dans leurs âmes et leurs corps, les pires humiliations.
Il y a dans ce discours une tentative de justification du défaitisme qui ravage nos compatriotes à l’étranger et que ceux de l’intérieur, après des années de terreur, commencent à surmonter.
De plus en plus de faits prouvent en effet qu’un peuple humilié durant quarante ans d’indépendance, abandonné par ses leaders et trahi par une certaine élite, est en train d’inventer les formes de résistance à la dictature qui correspondent à son tempérament et à ses réalités.
L’illusion qui a fait délirer certains sur la signification de ces libérations, a fait disserter d’autres sur le sens du remaniement ministériel qui les a suivies alors qu’il ne s’agit en vérité que d’une simple permutation de pions qui assument pleinement leur condition. Rien n’est plus illusoire que de croire, que la nomination de tel ministre à tel poste, tel autre ailleurs ou le départ d’un troisième, soient régis par une logique supérieure, tenant compte des dispositions et des capacités de chacun, des exigences du poste et des besoins politiques du moment. Ben Ali, le chef d’orchestre, n’a pas la prétention de posséder cette conscience politique, évitons alors de la lui attribuer indûment.
Tout un chacun sait à quoi tient la carrière d’un ministre en Tunisie et qu’en cela, celui de la république n’est guère mieux loti que celui de la dynastie Husseinite.
Mais la grande illusion, la plus dangereuse aussi, est celle qui consiste à croire que l’on peut transformer une dictature en démocratie et faire d’un dictateur violent et sanguinaire, un bon démocrate.
Il nous faut méditer à ce propos, les exemples des dictatures contemporaines, celles de Franco, Salazar et Pinochet, en passant par celles qui ont longtemps prospéré en Europe centrale et dans l’ex URSS. Est-il besoin de rappeler qu’aucune d’entre elles ne s’est transformée en démocratie par un processus d’évolution interne et sous l’effet « des revendications des élites et de l’évolution des institutions ». Aucun des dictateurs qui les ont élaborées et consolidées ne s’est transformé en bon démocrate par la méditation ésotérique.
La démocratie s’est construite dans ces pays comme ailleurs, sur les ruines de la dictature et en balayant les dictateurs. Cela ne fut possible que par la lutte et le combat, dans le cadre d’une vision politique claire.
La dictature et la démocratie sont deux systèmes foncièrement antagoniques et le passage de la première à la seconde suppose une rupture totale, claire et définitive, qui n’admet ni compromis ni solution médiane.
Le compromis est toujours possible par contre, voire nécessaire, avec un régime autoritaire engagé dans un processus démocratique comme ce fut le cas avec le régime tunisien au début des années 1980, mais jamais avec le régime actuel.

La réalité :

La réalité tunisienne ne laisse d’ailleurs guère de place aux illusions. Et même s’il n’y a pas encore unanimité sur la caractère dictatorial du régime tunisien et si certains continuent à penser que sa violence est dirigée contre les seuls islamistes, donc tolérable, il y a bien en Tunisie une des dictatures les plus dures du monde arabe. Inutile de rappeler ses procédés, son usage institutionnalisé de la torture, la terreur qu’inspire sa police pléthorique à la population, son quadrillage systématique du pays, le viol des femmes, la délation et la corruption. Tout cela est commun à toutes les dictatures, quoique la tunisienne lui a donné une tournure plus nauséabonde.
Il y a cependant un domaine où cette dictature a innové et rompu avec tous les modèles dictatoriaux connus : C’est qu’elle ne repose sur aucune idéologie à même de faire rêver et de donner un idéal à un peuple ou à une classe sociale.
Elle est aussi en rupture avec l’histoire tunisienne en ce qu’elle ne peut se prévaloir d’aucun projet national ou autre, même si elle essaie de se présenter dans la continuité du projet de renaissance (Annahdha) qui a animé la société tunisienne et toutes les familles politiques depuis un siècle.
La dictature tunisienne est une dictature nihiliste, du type de celles de Batista à Cuba ou de Noriega au Panama. Son œuvre destructrice vise notamment les fondements du projet national tunisien depuis le début de ce siècle et les acquis obtenus de haute lutte après l’indépendance et durant le règne de Bourguiba.
L’on sait que le projet national tunisien a été fondé sur la revendication de l’indépendance, la souveraineté nationale et la libération des citoyens par l’affirmation de leur citoyenneté, le recouvrement de leur identité culturelle et leur engagement dans la modernité et le développement.
Le premier objectif a été atteint par la déclaration de l’indépendance en 1956 et le second le fut, au moins théoriquement, par la déclaration de la république en 1957 et la promulgation de la constitution en 1959. Pour la première fois dans leur histoire, les tunisiens, sujets du Bey et indigènes du protectorat français, sont devenus des citoyens.
Les conceptions économiques et sociales sectaires de la petite bourgeoisie qui avait accaparé le pouvoir à l’indépendance, avaient empêché que cette libération aille jusqu’à son terme. Du coup, nous n’avons eu ni le développement tant convoité, ni la liberté tant espérée.
Nous devons reconnaître cependant que malgré les déboires de fin de règne de Bourguiba, la Tunisie d’avant le coup d’Etat était un Etat structuré, avec des institutions, certes embryonnaires mais relativement fonctionnelles et, qu’il reposait sur une légitimité populaire même si celle-ci était quelque peu usée. La Tunisie jouissait aussi d’un respect international bien supérieur à son poids réel.
Le tombeur de Bourguiba a hérité aussi d’une société dynamique, diversifiée et plurielle, avec une élite hautement consciente des défis et des limites des ressources nationales. Il a hérité aussi d’une économie productive, diversifiée et équilibrée où l’industrie, née de l’indépendance, occupait une place de choix.

Que reste-t-il de tout cela après une décennie de destruction méthodique ?

L’Etat, symbole de la lutte de nombreuses générations et résultat de leurs multiples sacrifices, a été tout simplement démantelé par l’homme qui promettait en 1987 sa restauration.
Que vaut en effet un Etat dont les responsables sont les premiers à violer sa constitution et s’ingénient à violer jusqu’aux lois iniques qu’ils votent eux-mêmes à l’unanimité ?
Que vaut un Etat dont le chef viole délibérément les conventions internationales qu’il signe souverainement et sans contrainte, et s’émerveille à faire fi du respect de ses concitoyens et à dilapider le capital international de son pays ?
Que vaut un Etat où tous les pouvoirs, censés être indépendants selon la constitution, sont concentrés entre les mains d’un homme et de sa camarilla de courtisans et de proches ?
Que vaut un Etat enfin quand sa « légitimité » repose sur les seuls 180.000 policiers, indicateurs et autres agents des comités de quartier ?
La vérité est qu’aujourd’hui, l’Etat est l’otage d’un corsaire qui exerce son pouvoir sur tout un peuple par l’intermédiaire de gangs criminels (l’expression est de Bernard LEVIN, journaliste anglais au Times, dans son article daté du 1er février 1994 et ayant pour titre : vu la gravité et l’ampleur des crimes commis, les dirigeants tunisiens doivent être traduits devant la justice). Essayer de décrire autrement la situation tunisienne, c’est tout simplement se leurrer ou tromper les gens.
La société tunisienne n’est pas moins sinistrée que l’Etat. Tout ce qui a fait jadis sa richesse et son dynamisme et l’a distinguée de ses voisins, se trouve aujourd’hui dévoyé et laminé. Point de trace d’une vie politique ou syndicale même intermittente. Rien ne rappelle un semblant d’activité culturelle ou de création intellectuelle et s’il n’y avaient ces dernières années les quelques films pornographiques et les festivals de R’Boukh, chers à Frédéric Mitterrand, la Tunisie serait un véritable désert culturel.
La foi elle-même, ultime refuge pour l’individu quand tout s’écroule autour de lui, est réduite à un simple instrument de propagande politique en l’honneur du chef. Les partisans de l’Etat islamique gagneraient à méditer sérieusement l’image (transmise par la télévision à l’occasion de la Nuit du Destin à la mosquée Ezzeitouna) d’un Ben Ali endormi, bercé par des cheikhs en transe. Ils en tireront, peut-être, la conclusion qu’il n’y a pas de plus grande disgrâce, pour la seule religion sans clergé, que d’être portée par l’Etat.
Et l’économie ?
N’en déplaise à tous ces experts de service qui distribuent les satisfecit à tour de bras, l’économie tunisienne connaît une crise qui va en s’aggravant. L’accord de partenariat avec l’Europe, négocié à la hâte par un pouvoir assoiffé de liquidités, lui est très préjudiciable. Il risque fort d’accélérer une décomposition largement entamée par le désinvestissement, la corruption et les privatisations tous azimuts.
Curieusement, ceux qui évoquent les forts taux de croissance, évitent toujours de parler de la dette et de l’aggravation des déséquilibres des balances. L’ancien ministre des finances, Zorgati, qui connaît l’état réel de l’économie tunisienne bien mieux que ces experts et conseillers en tout genre, a eu le courage récemment, d’en alerter son chef. Cela lui a coûté son poste et un interrogatoire de cinq heures dans les locaux de la DST.
Le devoir :
Le tableau est certes sombre, mais l’espoir en une délivrance prochaine n’en est que plus grand. Longtemps terrorisé, le tunisien prend conscience des menaces sérieuses qui pèsent sur le présent et l’avenir du pays. Il sait maintenant que face à la dictature, il n’y a d’autre choix que de résister. Non pas de prendre son mal en patience et d’espérer une délivrance qui viendrait d’ailleurs, mais de résister et de combattre.
C’est ce qu’il fait au quotidien face à ses tortionnaires qui l’humilient, à ses affameurs qui le privent des moyens d’existence et aux nouveaux colons qui essaient d’accaparer son outil de travail.
Ses défis au pouvoir se multiplient, collectivement, comme ce fut le cas récemment pour la population de Jebéniana, ou individuellement, avec les grèves de la faim des prisonniers politiques. L'intelligentsia renaît de ses cendres et fait de nouveau parler d’elle, avec cette nouvelle pétition pour les libertés, signée par deux cents intellectuels.
La résistance à la dictature s’étend et s’organise aussi à l’étranger. Elle informe et gagne à la cause de la démocratie en Tunisie, chaque jour des nouveaux amis, dans les milieux les plus divers. Son action fait échec à l’entreprise de mystification du régime et au travail de centaines de chargés de mission, dans les organismes officiels les plus divers. La preuve en est que l’organe officiel de propagande à l’étranger, ATCE, a dû plier bagages et circonscrire ses activités au pays. C’est ce qui les oblige à recourir au seul procédé qu’ils maîtrisent : l’usage de la violence contre tous les contestataires, aujourd’hui pour intimider et demain pour…éliminer.
Peine perdue, parce que la résistance est la voie du devoir. Elle est aussi celle de l’honneur.
Ahmed Manaï

L’Audace N°28- Mai 1997.

NDLR : Traduction arabe d’un article paru dans le numéro du mois de mars de la même publication, qui a valu à son auteur une agression perpétrée par trois barbouzes du régime tunisien le 14 mars 1997. Agressée à l’aide de battes de base-ball et au gaz lacrymogène, la victime a dû subir douze points de suture au front, des hématomes aux pieds et aux jambes, une hospitalisation de 5 jours et une interruption de travail de 25 jours.

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