Les illusions
et les réalités des tunisiens
Par Ahmed Manaï : Mars 1997
Les illusions :
La libération de quelques prisonniers
politiques à Tunis, fin 1996, a suscité
l’enthousiasme démesuré de nombreux
mouvements et personnalités politiques en exil.
Les analyses des mini- comités de réflexion
ont abondé dans le même sens avec une naïveté
déconcertante, pour accréditer la thèse,
définitivement abandonnée par les tunisiens,
hormis quelques intellectuels, à savoir que le
pouvoir tunisien serait encore capable de renoncer à
ses choix autoritaires et de prendre conscience de la
nécessaire démocratisation du pays, principale
revendication des tunisiens depuis quarante ans.
Et l’on oublie ou feint d’oublier que la
libération de ces détenus, était
venue couronner l’action déployée
tout au long de ces dernières années par
de multiples Ong en Europe, en Amérique du nord
et au Maroc. Et l’on oublie encore ou feint d’oublier
que cette libération ne se serait jamais produite
sans les interventions et les pressions de nombreux
gouvernements et organisations internationales, sans
encore la résolution du parlement européen
et l’avis de la Commission consultative française
des droits de l’homme, qui ont fini par indisposer
le locataire de Carthage et rendre la vie difficile
à ses ambassadeurs.
L’on oublie enfin, ou feint d’oublier, que
la libération d’illustres détenus
adoptés par les médias, fait suite aussi
aux échecs des visites de Ben Ali à Genève
(1995) et en Allemagne(1996) et en prévision
des remous que ne manquera pas de provoquer sa prochaine
visite en France.
Faut- il rappeler enfin, que, fidèle à
son style, le pouvoir tunisien a voulu par cette libération
tromper un plus le monde sur la triste réalité
tunisienne, à savoir la poursuite d’une
répression de plus en plus dure et le maintien
en détention de plusieurs milliers de citoyens
de toutes appartenances politiques et souvent sans aucune
appartenance et ce depuis de nombreuses années.
Au fait, de quelle libération parle-t-on, alors
que les nouvelles des intéressés disent
qu’il s’agit d’un simple transfert
à une prison aux dimensions du pays, où
ils ne tarderont pas à sombrer dans l’oubli
qui a longtemps couvert la répression en Tunisie.
De quel « vent de liberté » osent
parler certains, alors que les informations en provenance
du pays confirment chaque jour que les tunisiens continuent
de subir au quotidien, dans leurs âmes et leurs
corps, les pires humiliations.
Il y a dans ce discours une tentative de justification
du défaitisme qui ravage nos compatriotes à
l’étranger et que ceux de l’intérieur,
après des années de terreur, commencent
à surmonter.
De plus en plus de faits prouvent en effet qu’un
peuple humilié durant quarante ans d’indépendance,
abandonné par ses leaders et trahi par une certaine
élite, est en train d’inventer les formes
de résistance à la dictature qui correspondent
à son tempérament et à ses réalités.
L’illusion qui a fait délirer certains
sur la signification de ces libérations, a fait
disserter d’autres sur le sens du remaniement
ministériel qui les a suivies alors qu’il
ne s’agit en vérité que d’une
simple permutation de pions qui assument pleinement
leur condition. Rien n’est plus illusoire que
de croire, que la nomination de tel ministre à
tel poste, tel autre ailleurs ou le départ d’un
troisième, soient régis par une logique
supérieure, tenant compte des dispositions et
des capacités de chacun, des exigences du poste
et des besoins politiques du moment. Ben Ali, le chef
d’orchestre, n’a pas la prétention
de posséder cette conscience politique, évitons
alors de la lui attribuer indûment.
Tout un chacun sait à quoi tient la carrière
d’un ministre en Tunisie et qu’en cela,
celui de la république n’est guère
mieux loti que celui de la dynastie Husseinite.
Mais la grande illusion, la plus dangereuse aussi, est
celle qui consiste à croire que l’on peut
transformer une dictature en démocratie et faire
d’un dictateur violent et sanguinaire, un bon
démocrate.
Il nous faut méditer à ce propos, les
exemples des dictatures contemporaines, celles de Franco,
Salazar et Pinochet, en passant par celles qui ont longtemps
prospéré en Europe centrale et dans l’ex
URSS. Est-il besoin de rappeler qu’aucune d’entre
elles ne s’est transformée en démocratie
par un processus d’évolution interne et
sous l’effet « des revendications des élites
et de l’évolution des institutions ».
Aucun des dictateurs qui les ont élaborées
et consolidées ne s’est transformé
en bon démocrate par la méditation ésotérique.
La démocratie s’est construite dans ces
pays comme ailleurs, sur les ruines de la dictature
et en balayant les dictateurs. Cela ne fut possible
que par la lutte et le combat, dans le cadre d’une
vision politique claire.
La dictature et la démocratie sont deux systèmes
foncièrement antagoniques et le passage de la
première à la seconde suppose une rupture
totale, claire et définitive, qui n’admet
ni compromis ni solution médiane.
Le compromis est toujours possible par contre, voire
nécessaire, avec un régime autoritaire
engagé dans un processus démocratique
comme ce fut le cas avec le régime tunisien au
début des années 1980, mais jamais avec
le régime actuel.
La réalité :
La réalité tunisienne
ne laisse d’ailleurs guère de place aux
illusions. Et même s’il n’y a pas
encore unanimité sur la caractère dictatorial
du régime tunisien et si certains continuent
à penser que sa violence est dirigée contre
les seuls islamistes, donc tolérable, il y a
bien en Tunisie une des dictatures les plus dures du
monde arabe. Inutile de rappeler ses procédés,
son usage institutionnalisé de la torture, la
terreur qu’inspire sa police pléthorique
à la population, son quadrillage systématique
du pays, le viol des femmes, la délation et la
corruption. Tout cela est commun à toutes les
dictatures, quoique la tunisienne lui a donné
une tournure plus nauséabonde.
Il y a cependant un domaine où cette dictature
a innové et rompu avec tous les modèles
dictatoriaux connus : C’est qu’elle ne repose
sur aucune idéologie à même de faire
rêver et de donner un idéal à un
peuple ou à une classe sociale.
Elle est aussi en rupture avec l’histoire tunisienne
en ce qu’elle ne peut se prévaloir d’aucun
projet national ou autre, même si elle essaie
de se présenter dans la continuité du
projet de renaissance (Annahdha) qui a animé
la société tunisienne et toutes les familles
politiques depuis un siècle.
La dictature tunisienne est une dictature nihiliste,
du type de celles de Batista à Cuba ou de Noriega
au Panama. Son œuvre destructrice vise notamment
les fondements du projet national tunisien depuis le
début de ce siècle et les acquis obtenus
de haute lutte après l’indépendance
et durant le règne de Bourguiba.
L’on sait que le projet national tunisien a été
fondé sur la revendication de l’indépendance,
la souveraineté nationale et la libération
des citoyens par l’affirmation de leur citoyenneté,
le recouvrement de leur identité culturelle et
leur engagement dans la modernité et le développement.
Le premier objectif a été atteint par
la déclaration de l’indépendance
en 1956 et le second le fut, au moins théoriquement,
par la déclaration de la république en
1957 et la promulgation de la constitution en 1959.
Pour la première fois dans leur histoire, les
tunisiens, sujets du Bey et indigènes du protectorat
français, sont devenus des citoyens.
Les conceptions économiques et sociales sectaires
de la petite bourgeoisie qui avait accaparé le
pouvoir à l’indépendance, avaient
empêché que cette libération aille
jusqu’à son terme. Du coup, nous n’avons
eu ni le développement tant convoité,
ni la liberté tant espérée.
Nous devons reconnaître cependant que malgré
les déboires de fin de règne de Bourguiba,
la Tunisie d’avant le coup d’Etat était
un Etat structuré, avec des institutions, certes
embryonnaires mais relativement fonctionnelles et, qu’il
reposait sur une légitimité populaire
même si celle-ci était quelque peu usée.
La Tunisie jouissait aussi d’un respect international
bien supérieur à son poids réel.
Le tombeur de Bourguiba a hérité aussi
d’une société dynamique, diversifiée
et plurielle, avec une élite hautement consciente
des défis et des limites des ressources nationales.
Il a hérité aussi d’une économie
productive, diversifiée et équilibrée
où l’industrie, née de l’indépendance,
occupait une place de choix.
Que reste-t-il de tout cela après
une décennie de destruction méthodique
?
L’Etat, symbole de la lutte de
nombreuses générations et résultat
de leurs multiples sacrifices, a été tout
simplement démantelé par l’homme
qui promettait en 1987 sa restauration.
Que vaut en effet un Etat dont les responsables sont
les premiers à violer sa constitution et s’ingénient
à violer jusqu’aux lois iniques qu’ils
votent eux-mêmes à l’unanimité
?
Que vaut un Etat dont le chef viole délibérément
les conventions internationales qu’il signe souverainement
et sans contrainte, et s’émerveille à
faire fi du respect de ses concitoyens et à dilapider
le capital international de son pays ?
Que vaut un Etat où tous les pouvoirs, censés
être indépendants selon la constitution,
sont concentrés entre les mains d’un homme
et de sa camarilla de courtisans et de proches ?
Que vaut un Etat enfin quand sa « légitimité
» repose sur les seuls 180.000 policiers, indicateurs
et autres agents des comités de quartier ?
La vérité est qu’aujourd’hui,
l’Etat est l’otage d’un corsaire qui
exerce son pouvoir sur tout un peuple par l’intermédiaire
de gangs criminels (l’expression est de Bernard
LEVIN, journaliste anglais au Times, dans son article
daté du 1er février 1994 et ayant pour
titre : vu la gravité et l’ampleur des
crimes commis, les dirigeants tunisiens doivent être
traduits devant la justice). Essayer de décrire
autrement la situation tunisienne, c’est tout
simplement se leurrer ou tromper les gens.
La société tunisienne n’est pas
moins sinistrée que l’Etat. Tout ce qui
a fait jadis sa richesse et son dynamisme et l’a
distinguée de ses voisins, se trouve aujourd’hui
dévoyé et laminé. Point de trace
d’une vie politique ou syndicale même intermittente.
Rien ne rappelle un semblant d’activité
culturelle ou de création intellectuelle et s’il
n’y avaient ces dernières années
les quelques films pornographiques et les festivals
de R’Boukh, chers à Frédéric
Mitterrand, la Tunisie serait un véritable désert
culturel.
La foi elle-même, ultime refuge pour l’individu
quand tout s’écroule autour de lui, est
réduite à un simple instrument de propagande
politique en l’honneur du chef. Les partisans
de l’Etat islamique gagneraient à méditer
sérieusement l’image (transmise par la
télévision à l’occasion de
la Nuit du Destin à la mosquée Ezzeitouna)
d’un Ben Ali endormi, bercé par des cheikhs
en transe. Ils en tireront, peut-être, la conclusion
qu’il n’y a pas de plus grande disgrâce,
pour la seule religion sans clergé, que d’être
portée par l’Etat.
Et l’économie ?
N’en déplaise à tous ces experts
de service qui distribuent les satisfecit à tour
de bras, l’économie tunisienne connaît
une crise qui va en s’aggravant. L’accord
de partenariat avec l’Europe, négocié
à la hâte par un pouvoir assoiffé
de liquidités, lui est très préjudiciable.
Il risque fort d’accélérer une décomposition
largement entamée par le désinvestissement,
la corruption et les privatisations tous azimuts.
Curieusement, ceux qui évoquent les forts taux
de croissance, évitent toujours de parler de
la dette et de l’aggravation des déséquilibres
des balances. L’ancien ministre des finances,
Zorgati, qui connaît l’état réel
de l’économie tunisienne bien mieux que
ces experts et conseillers en tout genre, a eu le courage
récemment, d’en alerter son chef. Cela
lui a coûté son poste et un interrogatoire
de cinq heures dans les locaux de la DST.
Le devoir :
Le tableau est certes sombre, mais l’espoir en
une délivrance prochaine n’en est que plus
grand. Longtemps terrorisé, le tunisien prend
conscience des menaces sérieuses qui pèsent
sur le présent et l’avenir du pays. Il
sait maintenant que face à la dictature, il n’y
a d’autre choix que de résister. Non pas
de prendre son mal en patience et d’espérer
une délivrance qui viendrait d’ailleurs,
mais de résister et de combattre.
C’est ce qu’il fait au quotidien face à
ses tortionnaires qui l’humilient, à ses
affameurs qui le privent des moyens d’existence
et aux nouveaux colons qui essaient d’accaparer
son outil de travail.
Ses défis au pouvoir se multiplient, collectivement,
comme ce fut le cas récemment pour la population
de Jebéniana, ou individuellement, avec les grèves
de la faim des prisonniers politiques. L'intelligentsia
renaît de ses cendres et fait de nouveau parler
d’elle, avec cette nouvelle pétition pour
les libertés, signée par deux cents intellectuels.
La résistance à la dictature s’étend
et s’organise aussi à l’étranger.
Elle informe et gagne à la cause de la démocratie
en Tunisie, chaque jour des nouveaux amis, dans les
milieux les plus divers. Son action fait échec
à l’entreprise de mystification du régime
et au travail de centaines de chargés de mission,
dans les organismes officiels les plus divers. La preuve
en est que l’organe officiel de propagande à
l’étranger, ATCE, a dû plier bagages
et circonscrire ses activités au pays. C’est
ce qui les oblige à recourir au seul procédé
qu’ils maîtrisent : l’usage de la
violence contre tous les contestataires, aujourd’hui
pour intimider et demain pour…éliminer.
Peine perdue, parce que la résistance est la
voie du devoir. Elle est aussi celle de l’honneur.
Ahmed Manaï
L’Audace N°28- Mai 1997.
NDLR : Traduction arabe d’un article
paru dans le numéro du mois de mars de la même
publication, qui a valu à son auteur une agression
perpétrée par trois barbouzes du régime
tunisien le 14 mars 1997. Agressée à l’aide
de battes de base-ball et au gaz lacrymogène,
la victime a dû subir douze points de suture au
front, des hématomes aux pieds et aux jambes,
une hospitalisation de 5 jours et une interruption de
travail de 25 jours.