Tlemcen : 6 –
10 septembre 1935
Cinquième
congrès de l’Association des Etudiants
Nord- Africains Musulmans(AEMNA)
Le Quotidien d'Oran : 10 septembre 2005
Par Mohammed BAGHLI -Ingénieur- Consultant en
Patrimoine Immatériel
Les autorités
de l’époque s’étaient invitées
à l’ouverture du Congrès pour passer
leur message par la voix du maire de Tlemcen dans la
salle des fêtes de la Mairie.
Cette salle se dressait en lieu et place de l’ancienne
Médersa Et-Tachfiniya, qui s’étendait
entre la Grande Mosquée de la ville et la muraille
nord du Méchouar, et qui fut complètement
détruite en 1873 pour y ériger une mairie
coloniale et une place pour le bal du 14 Juillet de
chaque année, en face des principales sorties
de la Grande Mosquée.
Elle était l’une des cinq plus célèbres
médersas de Tlemcen.
* La Médersa
Tachfiniya s’appelait aussi Médersa du
Grand Palais et fut inaugurée en 720 H. (1320
G.) par un cours célèbre de l’Imam
savant de l’époque Aby-Moussa Imran Al-Mecheddaly,
mort en 745 H. (1344 G.). Cette médersa était
un joyau en son genre et fut appelée aussi la
«Nouvelle Médersa».
* La Médersa
de Sidi Belahcène Et-Tenessy fut ouverte en 896
H. (1296 G.) pour les cours d’Abyl-Hacène
Et-Tenessy, frère du très célèbre
Abou Ishaq Ibrahim Et-Tenessy, le plus consulté
durant le 7e siècle hégirien, soit le
13e siècle chrétien. Elle fut transformée
en 1846 en grange pour fourrage de l’armée
coloniale, puis en musée de sauvegarde de pièces
rares de Tlemcen, non transférées ailleurs.
* La Médersa
des Frères Oulad Al-Imam, première institution
d’enseignement supérieur privé au
Maghreb Central, dont il ne reste que la mosquée
jointe, qui fut ouverte en 707 H. (1310 G.) par les
frères Abderrahmane Aby Zeid, Cheikh de l’Ecole
Malékite de Tlemcen; et Issa Aby Moussa, le maître
d’Al-Abouly. Elle s’appelait la «Médersa
ancienne», par rapport à la Tachfiniya,
la Médersa Nouvelle.
* La Médersa
Al-Yaqoubiya d’Abou-Hammou Moussa II, près
de la mosquée de Sidi Ibrahim Al-Masmoudy, et
la mosquée-école de Sidi Bou-Abdallah.
Elle fut inaugurée un 14 novembre 1363 G. pour
les cours restés célèbres d’Aby-Abdallah
Ech-Chérif et-Tilimsany.
* Quand à la
Médersa d’Al-Eubbad, où enseigna
Abderrahman Ibn-Khaldoun, elle fut inaugurée
en 748 H. (1347 G.).
Et voilà qu’en
ce 6 septembre 1935, des étudiants maghrébins
reprenaient leur place dans une de leurs universités
d’antan. Ils sont venus de la Zeiytouna de Tunis,
de la Quaraouiyine de Fès, d’Alger, de
Constantine, de Béjaïa, de Biskra, même
s’ils se sont retrouvés dans des universités
de France ou d’Alger, Rabat ou Tunis. La délégation
tunisienne, présidée par M. Habib Thameur,
comprenait MM. Allal Belahouène, Al-Moundji Slim,
les Professeurs En-Nifer et Othman Al-Ka’ak.
La délégation marocaine était présidée
par Abdel-Khalaq Torrès, représentant
personnel de M. Allal Al-Fassi, qui avait offert son
intervention en poème pour la séance d’ouverture,
et comprenait M. Mohammed Ibrahim Al-Kattani et d’autres.
Parmi les nombreux
participants du territoire algérien, il y avait
MM. Abderrahmane Yacine, Mohammed Al-Aïd Al-Khalifa,
Moufdi Zakaria et bien d’autres.
Les organisateurs du
Congrès à Tlemcen se comptaient parmi
les animateurs des Cercles musulmans culturels tels
Nadi Es-Saada, En-Nadi Al-Islami, Nadi Ech-Chabiba,
Nadi Er-Raja, l’Association des Oulémas
et quelques notabilités de la ville. Les militants
du Mouvement National assuraient la logistique d’hébergement,
de restauration et de prise en charge des invités.
Après l’ouverture
du Congrès par Cheikh Al-Bachir Al-Ibrahimi,
la parole fut donnée au Maire de Tlemcen. M.
Valleur s’évertua avec éloquence
dans sa langue à attirer l’attention des
congressistes sur la non- faisabilité d’un
Maghreb uni et d’inviter les participants à
visiter les ruines de Mansourah pour méditer
sur l’unité du Maghreb et sur le rôle
de la présence de la France dans les pays d’Afrique
du Nord !
M. Allal Belahouène,
qui assurait la traduction du français vers l’arabe,
prit la parole dans la langue de M. le maire pour décrier
les effets de la colonisation française et rappeler
ce que fut la civilisation du Maghreb aux XIVe et XVe
siècles en sciences, en commerce et en tolérance,
alors qu’en France se dressait une potence devant
chaque église !
Puis le jeune Boumediène
Ech-Chaffai Moulessehoul, étudiant Azhari de
Tlemcen, se leva et, en langue arabe, enflamma l’assistance
à un point tel que les autorités de la
ville décidèrent d’interdire l’utilisation
de la salle des fêtes de Tlemcen pour la poursuite
de la tenue du 5e Congrès des Etudiants Nord-Africains
Musulmans.
C’est alors que
les militants de Nadi Es-Saada et du Nadi Al-Islami
offrirent leurs services pour la poursuite du Congrès
dans leurs locaux.
- Unité et solidarité
maghrébines.
- Généralisation
et développement de l’enseignement en langue
arabe dans les pays maghrébins.
- Lutte contre l’ignorance,
l’intolérance et les fléaux sociaux.
Les recommandations
du 5e Congrès des Etudiants Nord- Africains Musulmans
Parmi les recommandations
du 5e Congrès des Etudiants Nord-Africains Musulmans
tenu à Tlemcen du 6 au 10 septembre 1935:
1.La langue arabe est
la langue officielle des pays du Maghreb.
2. L’enseignement
de la langue arabe est obligatoire dans les écoles
primaires et secondaires.
3. Préparer les
enseignants de la langue arabe en élevant leur
niveau de formation.
4. Enseignement de la
littérature arabe en parallèle à
la littérature française dans le secondaire.
5.Préparer les
programmes d’éducation nationale.
6.Libération
de la femme et assurer sa formation.
7. Enseignement de l’Histoire
du Maghreb et retour aux traditions et coutumes musulmanes.
8.Amélioration
du statut des enseignants.
Les recommandations
étant rédigées, un des animateurs
pédagogiques du Congrès, Cheikh Al-Hadi
Es-Senoussy, s’est posé à haute
voix la question de l’exécution de ces
recommandations, en rappelant que l’Association
des Oulémas avait discuté ces points et
proposé ces solutions mais tous ses travaux sont
restés «encre sur papier !!».
Du fond de la salle, une voix s’est élevée
pour scander en toute assurance: «Eth-thaoura
! Eth-thaoura ! Et-thaoura !». Le jeune homme
qui venait de proposer la solution était un étudiant
à la Zeiytouna, le poète du chant national
algérien, Moufdi Zakaria. Il déclama ensuite
un poème d’amour entre les trois pays du
Maghreb intitulé: «Inna Al-Djazaïr
fil gharami wa Tounousa wal Maghriba Al-Aqça
khoullina sawa».
La soirée fut enrichie par les interventions
de Cheikh Bachir Al-Ibrahimi, du Professeur Othman Al-Ka’ak
et du jeune Boumediène Ech-Chaf’i Moulessehoul.
En parallèle, fut célébré
le premier anniversaire de la mort du grand poète
tunisien Aboul-Qacem Ech-Chabbi par des interventions
de Moufdi Zakaria, Mohammed Al-’îd Al-Khalifa
et d’autres poètes présents à
ce Congrès. Le poème de l’Association
fut entonné à plusieurs reprises. Il était
de la composition de Moufdi Zakaria et de Mounji Slim:
«Hayyou Ifriqiya Hayyou Ifriqiyya Hayyou Ifriqiyya
Ya ‘Ibâd !
Chamalouha yabghi Al-Ittihad Achbalouha Taeba Al-Idtihad
!
Ayna Rouma wa dahaha wa isti’mariha alladoud !
Ayna Ispanya wa ladhaha wa salibiha al haqoud !
Qad mazzaqna Aghlalaha wa staqallat minha Al-Bilad».
Tous les jeunes militants
du Mouvement National de Tlemcen s’approchèrent
de celui qui avait déjà acquis l’assurance
de la Jeunesse destourienne et s’était
engagé dans le Mouvement National Algérien
dans le Parti de l’Etoile Nord- Africaine en adhérant
pleinement à l’approche de son fondateur,
Messali Hadj. Il ne tarissait pas de leur réciter
les poèmes les plus célèbres sur
l’Histoire de Tlemcen: Ibn-Khamis, Al-Quiçiy,
Et-Talalissy, Ibn-Khaldoun, Ibn-Merzouk...
On lui fit visiter les sites mentionnés dans
ses poèmes. Il aimait s’exclamer sur les
espaces de Sidi Abdallah d’Al-Ba’al, sur
les hauteurs Est de Tlemcen, et suivait du regard le
parcours du canal Saquiet Er-Roumi qui longeait les
jardins et moulins de Tlemcen.
C’est là que fut inspiré le chant
«Min Djibalina tala’a saout Al-Ahrar younadina».
C’est là que fut entonné pour la
première fois, au mois de Ramadhan de 1937, le
premier chant national «Fida’ Al-Djazaïr
rouhi wa mali Ala fi sabili Al-Hourria» avec son
refrain célèbre «Ala fi sabili Al-Istiqlal;
Ala fi sabili Al-Hourria !», de la composition
de Moufdi Zakaria, inspiré de l’Appel du
12 Novembre 1936 du Président du Parti du Peuple
Algérien à la généreuse
Nation algérienne.
Il ne savait pas non
plus que quarante années après, en juillet
1975, à l’occasion du IXe Séminaire
sur la Pensée Islamique, il quittera à
jamais son pays à partir de ces lieux, en composant
un des plus beaux poèmes jamais scandé
sur Tlemcen: «Amdjadouna tatakellem !»,
avec le refrain: «Maghna Tilimsan Al-Aman Al-Aman
fa ayna minni fiki sihroul bayan; Mahma samâ ach-chi’rou
wa mahma rtaqâ fa anti fawqa ch-chi’ri yâ
Tilimsan». Ce poème est daté du
10 juillet 1975.
Il l’avait déjà
ébauché dans la première version
de son «Iliade», mais là, il en fit
le début d’une autre Iliade dont Tlemcen
était l’épicentre. Ce poème
a été mis cette année par la section
de Tlemcen de la Fondation Moufdi Zakaria (1) comme
thème de plusieurs concours dans les arts plastiques,
l’interprétation musicale, la mise en chorale
ou en orchestration.
Si un jour la ville
de Tlemcen devait organiser des poésiades célébrant
l’objet premier de son universalité, le
«poème d’or» reviendrait certainement
à Moufdi Zakaria pour son poème «Amdjadouna
tatakellem» que la Fondation Moufdi Zakaria a
édité en pages 288-294 d’une anthologie
de ses poèmes sous le même titre (2).
Un colloque international sur «L’Unité
chez Moufdi Zakaria», prévu par la Fondation
à Tlemcen en ce mois de septembre 2005, a été
reporté à une date ultérieure pour
2006, année du sixième centenaire de la
mort de Abderrahmane Ibn-Khaldoun, le 17 mars 1406.
L’Association
des Etudiants Nord- Africains Musulmans fut créée
à Paris en fin 1927, soit une année après
la création de L’Etoile Nord-Africaine.
Elle n’acceptait pas dans ses rangs les étudiants
maghrébins nouvellement naturalisés français
qui s’étaient désistés de
leur statut personnel musulman. Elle comptait parmi
ses membres les étudiants maghrébins inscrits
dans les universités françaises puis les
étudiants des universités d’Az-Zeytouna
et d’As-Sadiqiyya de Tunis, d’Al-Qaraouiyine
de Fès, de l’Université d’Alger
et des médersas franco-musulmanes d’Alger,
de Constantine et de Tlemcen. Le premier Congrès
de l’Association des Etudiants Nord- Africains
Musulmans fut tenu à Tunis en 1931. Le second
Congrès fut tenu en l’été
1932 à Alger. Le troisième Congrès
fut tenu à Paris en décembre 1933 en lieu
et place du Maroc, où sa tenue fut interdite.
La présence de Messali Hadj et de Allal Al-Fassi
à ce congrès renforçait le poids
de cette jeune association dans l’évolution
du problème de l’unité maghrébine
en rapport avec l’Etoile Nord-Africaine. Le quatrième
Congrès s’est tenu à Tunis en 1934,
où Moufdi Zakaria présenta son programme
de l’Unité Nord- Africaine en 10 points.
Ce programme reste d’actualité pour les
générations à venir. Voilà
que nous sommes en ce mois de septembre 1935 à
Tlemcen pour le cinquième Congrès de l’Association
des Etudiants Nord-
Africains Musulmans. Le sixième Congrès,
prévu au Maroc en 1936, fut interdit aussi. L’histoire
du mouvement étudiant maghrébin contemporain
venait de vivre une première séquence.
Elle nous a laissé d’abord ces poèmes
cités ci-dessus qui peuvent enrichir le patrimoine
culturel des enseignants de nos écoles, des animateurs
de la jeunesse et des sports et des maisons de la culture
à travers le territoire national. Elle nous a
laissé aussi le rêve intact de la construction
d’un Maghreb Uni (MU), né avant la vision
d’une Europe Unie (EU), qui elle s’est déjà
construite. Plusieurs séquences de transition
vers la paix et la réconciliation restent à
réaliser chez chacun des membres de ce MU pour
retrouver le cours normal de la vision étoilée
de la première inspiration fondatrice de ce projet.
1) Voir Les Conditions
De Participation
Au Site De La Fondation
Moufdi Zakaria: Www.Moufdi.Zakaria.Org
2) Fondation Moufdi Zakaria Alger 2003: «Amjadouna
Tatakallam Et Autres Poèmes De Moufdi Zakaria»,
Par Mustapha Ben Al-Hadj Bakir Hamouda.
3) Les Données
Sur Ces Evénements Sont Puisées De La
Série D’articles
Publiés Dans
Al- Djamhouria En Nov./Déc. 1985, Notamment Dans
La 7e Série Des Mémoires Et Evénements
d’Algérie De Feu Mohamed Guenanèche,
Décédé Le 9 Décembre 2001
et Reposant en paix A Madrid, en Espagne.