L’accord de partenariat
entre la Tunisie et l’Union européenne,
signé en 1995, a assuré au pouvoir tunisien,
soutien politique, caution morale et appui financier
de l’Europe et de l’ensemble des pays de
l’Union, y compris les pays du Nord, traditionnellement
plus « humanistes » que les Latins ou les
Germaniques.
Depuis, la Tunisie est devenue le partenaire privilégié,
intouchable presque et contre lequel aucune critique
n’est permise, pas même au chapitre du fameux
second article de l’accord, ce qui a fait dire
au député européen Daniel Cohn
Bendit, à l’occasion du rejet d’une
motion présentée par les Verts en 1996
pour protester contre les violations des D.H. en Tunisie
« qu’il était aussi tabou de critiquer
la Tunisie qu’Israël ».
La permanence et la gravité des violations des
droits humains en Tunisie, l’exercice systématique
de la torture, le caporalisme du général
Ben Ali, son affairisme et celui des divers clans mafieux
qui l’entourent, autant de facteurs qui auraient
suffit normalement à frapper de caducité
l’accord de partenariat, ne semblent pas avoir
gêné les Européens qui ne sont pas
à une contradiction près.
« Sans doute les Quinze pensent-ils jusqu’à
ce jour que, traité ou pas, on ne saurait tout
exiger des Tunisiens : le démantèlement
des barrières douanières et le respect
des droits de l’homme, le libéralisme pour
les entreprises et la liberté pour les citoyens
» remarquent les auteurs de « Notre ami
Ben Ali ».
Dix ans après la signature de l’accord
de partenariat, quel bilan et surtout quelles perspectives
? Nous attendons la réponse à ces questions
des « représentants de la société
civile tunisienne », réunis les 2 et 3
juin 2005 à Bruxelles, à l’invitation
du ministère Belge de la Justice.
Mais deux ans avant la signature de ce nouveau «
traité du Bardo », aux normes du libéralisme
envahissant du vingt- unième siècle, des
Tunisiens du Collectif Des Communautés Tunisiennes
en Europe et du Comité d’Appel à
la Démission de Ben Ali avaient bougé
et entrepris d’informer les parlementaires européens
et l’opinion publique sur la nature du régime
Tunisien…sans grande illusion sur la portée
de leur action.
Un grand merci à l’ami Michel Papayannakis,
député Grec au parlement européen
qui m’a expliqué à l’occasion
de nos retrouvailles en 1993 et avec la franchise que
je lui reconnais depuis le début des années
1970…ce que sera la politique Européenne
vis-à-vis de la Tunisie et de son régime.
Les documents suivants résument l’action
entreprise au cours de la semaine du 21 au 26 juin 1993.
Paris le 12 Juin 2005
Ahmed Manaï
Document N°1
: Texte d’une lettre circulaire envoyée
par la poste aux députés européens
à Bruxelles et qui leur a été distribuée
le 21 juin 1993 à Strasbourg.
Collectif Des Communautés
Tunisiennes en Europe
CCTE, 1 rue Cassini, 75014 Paris, France, Tél
: 43 29 68 98
Paris le 7 juin 1993
Le Parlement européen 97/113, rue Belliard,
1047 Bruxelles,
Belgique
A l’Attention
de Monsieur le Député
Monsieur le député,
Veuillez prendre connaissance
de la lettre que nous adressons au parlement européen
à l’occasion de la visite du Président
tunisien Zine Al Abidine Ben Ali prévue pour
le 22 Juin 1993.
Nous voudrions attirer votre attention sur la situation
des droits de l’homme en Tunisie qui n’ont
pas cessé d’empirer depuis l’accession
de M. Ben Ali au pouvoir en 1987.
Les multiples rapports d’organisations humanitaires
internationales continuent d’alerter l’opinion
publique mondiale sur la gravité de cette situation..
Cependant le gouvernement tunisien continue de les ignorer
et pour toute réponse, il ne fait que mener campagne
sur campagne pour apparaître comme le meilleur
défenseur des droits de l’homme. C’est
dans cet esprit que M. Ben Ali tente aujourd’hui
de séduire les parlementaires européens
et de leur faire oublier les conclusions négatives
et alarmantes des enquêtes sur la véritable
situation en Tunisie.
Nous vous demandons,
Monsieur le Député, de bien vouloir appuyer
notre demande pour que le Parlement européen
:
Exprime au Président tunisien sa préoccupation
devant les graves atteintes aux droits de l’homme
en Tunisie ;
Presse le gouvernement tunisien à mettre fin
à ces violations des droits de l’homme
et à punir ceux qui les ont perpétrées
et commanditées.
Conditionne l’octroi de fonds communautaires à
la Tunisie à la satisfaction de la demande 2.
Nomme d’urgence une commission d’enquête
sur les cas de violations des droits de l’homme
en Tunisie.
Reçoive le jour de la réception du Président
Ben Ali, une délégation de notre Collectif
et autres associations d’opposants tunisiens.
Nous vous remercions, Monsieur le député,
de votre contribution à l’instauration
de la démocratie en Tunisie et de faire échec
à l’extrémisme.
Avec nos remerciements anticipés et nos salutations
les plus distinguées.
P/ Le Collectif
ALI SAÏDI
Document N 2
: Texte d’un tract distribué à Strasbourg
tout au long des 3 jours qui ont précédé
la visite. De Ben Ali :
APPEL A MANIFESTER
Tous Devant le Parlement Européen à Strasbourg
Ce mardi 22 juin 1993 à 12h.
Ben Ali à Strasbourg
et la torture en Tunisie continue !
Au moment où Amnesty International publie un
rapport(1) accablant sur la persécution, la violence
et le viol quotidiens dont sont victimes les femmes
tunisiennes, s’ajoutant au sort non moins révoltant
fait aux hommes tués, emprisonnés et bâillonnés
par dizaines de milliers, toutes tendances politiques
confondues, le Parlement Européen a pris la responsabilité
morale de recevoir en qualité de « hôte
de marque », un des dictateurs les plus sanglants
et les plus cyniques d’Afrique et du monde arabe.
Nous lançons un appel pressant à tous
les députés du Parlement Européen
épris de justice et pour qui le respect de la
personne humaine est une exigence morale sacrée,
pour manifester leur solidarité avec le peuple
Tunisien en boycottant la cérémonie du
discours du dictateur, le Général Ben
Ali.
Nous leur demandons, au nom de l’humanité,
d’exiger que le régime tunisien cesse immédiatement
la pratique et la menace de la torture, les emprisonnements
et les procès arbitraires et la répression
des libertés d’association, d’opinion
et d’expression.
Enfin nous souhaitons que le Conseil de l’Europe
gèle son octroi de fonds communautaires à
la Tunisie, tant que ces exigences du respect effectif
des droits de l’homme ne sont pas satisfaites.
1) Rapport du 3 juin 1993, intitulé « La
tortue, l’intimidation, le viol et le harcèlement
pratiqués contre des centaines de femmes en Tunisie
».
Plus jamais la dictature en Tunisie
Vive l’Authentique Amitié Euro- Tunisienne.
Collectif des Communautés
Tunisiennes en Europe. 1, rue Cassini 75014 Paris
Document N 3 : Dépêche de l’AFP
P12
France- Tunisie
Une manifestation d’opposants au président
Ben Ali interdite à Strasbourg
Strasbourg, 21 Juin
(AFP)- La Préfecture du Bas- Rhin a décidé
d’interdire une manifestation d’opposants
tunisiens que le Collectif des Communautés tunisiennes
en Europe souhaitait organiser mardi à Strasbourg
à l’occasion de la venue du président
de la République de Tunisie, le général
Zine Al Abidine Ben Ali, a-t-on appris lundi auprès
de la préfecture.
Dans un arrêté, le préfet considère
notamment que la manifestation prévue »est
de nature à troubler l’ordre public en
raison du nombre élevé de participants
».
Le Collectif des Communautés tunisiennes en Europe
a donc appelé « à l’annulation
du rassemblement », tout en estimant que «
la cinquantaine tout au plus de manifestants attendus
ne serait guère de nature à troubler l’ordre
public », a déclaré M. Mondher Sfar
au nom du Collectif.
Le président de la République tunisienne
doit s’adresser mardi au Parlement européen
lors d’une séance solennelle dont il est
l’invité.
Le Collectif des Communautés tunisiennes en Europe
a écrit aux députés européens,
leur demandant d’exprimer à M. Ben Ali
leur « préoccupation devant les graves
atteintes aux droits de l’homme en Tunisie ».
Ih/pre
Document N 4
: Lettre circulaire de l’ambassade de Tunisie
à Bruxelles, aux députés européens.
AMBASSADE DE LA
REPUBLIQUE TUNISIENNE
BRUXELLES
Bruxelles, le 21 Juin
1993
Monsieur le Député,
Objet/ : Visite de S. E. M. le Président de la
République Tunisienne au Parlement Européen
(Strasbourg 22 Juin 1993)
J’ai l’honneur
de porter à votre connaissance que S.E.M. Zine
El Abidine Ben Ali, Président de la République
Tunisienne, et Président en exercice de l’Union
du Maghreb Arabe (UMA), effectuera une visite officielle
au Parlement Européen le Mardi 22 Juin 1993 à
Strasbourg.
Monsieur le Président prononcera son discours
devant la plénière le 22 Juin à
12h 30mn.
Je souhaiterais que cet événement, qui
constitue une première dans les relations de
la Tunisie et du Maghreb avec le P. E., bénéficiera
de votre bienveillante attention.
Veuillez agréer, Monsieur le Député,
l’expression de ma très haute considération.
Slaheddine Ben M’Barek
Ambassadeur de la République Tunisienne.
Document N 5 : Bref compte-
rendu des actes d’un colloque tenu à Strasbourg
les 24 et 25 Juin 1993.
Colloque du Centre Marocain
pour la
Coopération et les Droits de l'Homme
Horizon 94, Août
1993, n°1, p. 26
Le Centre Marocain pour
la Coopération et les Droits de l’Homme
a tenu les 24 & 25 juin 1993 au Parlement européen
à Strasbourg, un colloque sur "Femmes d'Europe,
Femmes du Maghreb : Egalité, Démocratie,
solidarité".
Présidé par Abdel Aali Abou-Ouakil et
Abdelghani Bousta, le colloque a connu un large succès
en abordant des thèmes aussi importants que ceux
des droits de la femme dans les pays du Maghreb, le
relativisme culturel et droits de l'homme,. Islam et
droits de la femme et les droits de la femme immigrée.
Mme Moufida Goucha, représentante de la Tunisie
sept- novembriste, dont la présence était
prévue, a brillé par son absence. L'on
suppute que la présence de Ahmed Manai y aurait
été pour quelque chose. Il est vrai que
le rapport d'Armnesty International sur la répression
de la Femme tunisienne tombe pour elle comme un cheveu
sur la soupe de la nouvelle ère libératrice
de la femme...
Nos amis Marocains ont pris d'autres initiatives. Ainsi,
M. Ahmed Benani, représentant en Suisse des Comités
de Lutte contre la Répression au Maroc, a lancé
un projet de plateforme pour une action unitaire maghrébine
contre la répression au Maghreb.
Pour tout renseignement sur cette initiative s'adresser
à M. Ahmed Benani :
47, Chemin de Montelly, 1007 Lausanne, Suisse. : Tél.
& Fax : (021) 25 29 55.
Document N 6 : Compte-
rendu de la visite de Ben Ali au Parlement de Strasbourg.
Les Parlementaires européens
boycottent massivement
Ben Ali à Strasbourg :
« Votre comédie anti-islamiste, on n’y
croît plus ! »
Horizon 94, n° 1
– Août 1993, p. 3.
Au-delà des
visées financières escomptées par
sa visite du 22 juin au Parlement de Strasbourg, Ben
Ali voulait avant tout se donner une crédibilité
de bon démocrate fréquentable après
avoir vu son image de marque gravement érodée
non seulement lors du soutien officiel apporté
à son frère lors de son procès
à Paris pour trafic de drogue, mais aussi après
la condamnation de son régime par la plupart
des organisations internationales humanitaires pour
atteintes graves aux droits de l'homme et pratique systématique
de la torture.
C'est dire l'importance accordée à la
visite de Ben Ali au Parlement européen, une
visite longuement et coûteusement préparée
depuis plus d'un an par l'appareil de l'Etat et par
la puissante Agence Tunisienne de Communication Extérieure
(ATCE), chargée de missions impossibles.
Tous ces efforts sont tombés hélas à
l'eau en l'espace de quelques heures. Il a suffi au
Collectif des Communautés Tunisiennes en Europe
et au Comité d’Appel à la démission
de Ben Ali, de faire leur devoir d'information auprès
des parlementaires européens en les sensibilisant
sur le recul de la démocratie et l'aggravation
des atteintes aux droits de l'homme et les dangers qu'une
telle politique fait encourir au pays en matière
d'extrémisme religieux pour que toute l'entreprise
tourne au désastre politique par un boycottage
massif décidé par les groupes politiques
parlementaires, toutes tendances confondues, pour dire
à Ben Ali : "votre comédie anti-extrémiste,
on n'y croit plus !"
C'est en effet devant un hémicycle "plutôt
clairsemé" - comme l'écrit J.-C.
Kiefer dans les Dernières Nouvelles d'Alsace
du 23 juin 1993 - que Ben Ali a prononcé son
discours au Parlement européen. Dix à
quinze pour cent des 518 députés européens
ont assisté à la cérémonie,
malgré le remplissage de la salle des agents
de l'ATCE et des applaudisseurs professionnels du RCD.
Un d'entre eux n'a pu s'empêcher de crier à
la fin du discours présidentiel : "Yahya
Ez-Zine!". Beaucoup de journalistes suivant le
discours à la télévision parlementaire,
ont cru entendre : "Assassin !" !! Une illusion
que personne ne pourrait démentir !
L'échec de cette manoeuvre européenne
se mesure aussi à travers le discours du président
du Parlement européen, M. Egon Klepsch, qui dans
le mot prononcé à l'issue du discours
de Ben Ali n'a décerné aucun satisfecit
au sujet des "réalisations démocratiques"
dont l'illustre hôte s'est targué devant
lui, se contentant, par politesse, de prendre acte au
"vu" du discours, de la "foi" de
son hôte dans "ce que les institutions démocratiques
puissent influencer les événements et
le développement". On ne peut être
plus poli !
Dans son communiqué du 23 juin, le Collectif
des Communautés Tunisiennes en Europe, qui a
appelé les parlementaires européens à
boycotter le discours de Ben Ali, s'est félicité
de leur courageuse et honorable geste vis-à-vis
du dictateur tunisien : " Notre collectif remercie
vivement les députés européens
d'avoir exprimé par leur boycottage massif du
discours du dictateur Ben Ali devant le Parlement européen,
leur désapprobation des violations des droits
de l'homme et de l'étouffement dangereux des
libertés publiques en Tunisie.
"Ce geste constitue une mise en garde ferme à
l’encontre de tous les nouveaux dictateurs qui
se drapent des principes des droits de l'homme et de
la démocratie pour mieux les violer.
"Nous souhaiterions que le Parlement européen
aille plus loin que ce geste symbolique afin de prendre
des mesures concrètes de nature à contribuer
efficacement à l'instauration d'une véritable
démocratie en Tunisie, en tant que partenaire
de l'Europe, et à lui éviter de connaître
les affres de la dictature religieuse à laquelle
travaille activement et efficacement l'actuelle dictature
"laïque" de Ben Ali."
Rappelons que cet "événement historique"
annoncé par les serviteurs de Ben Ali à
grands renforts de coûteuses brochures publicitaires
sur le régime sept- novembriste, distribuées
dans les salles de presse du parlement européen,
n'a pas trouvé une seule ligne dans les journaux
nationaux français, comme Le Monde, Libération
ou Le Figaro, ou dans les journaux télévisés
des chaînes nationales françaises et internationales...
Une rebuffade historique