Paroles
de Femmes Tunisiennes
« Le drame que nous avons vécu et qui
continue pour des centaines de nos frères, est
sans commune mesure avec ce que les femmes, épouses,
mères et sœurs ont enduré pendant
ces longues années », confia récemment
à l’un de ses amis, Mohamed Tounekti, libéré
au mois de mars 2005, après avoir purgé
une peine de quatorze ans de prison. Et d’ajouter
« certes, les prisonniers ont connu l’humiliation,
la torture, les procès iniques, l’enfer
de la prison, mais la femme, qui a connu elle aussi
le purgatoire, a assuré l’éducation
des enfants, maintenu la cohésion de la famille,
travaillé dur afin de pourvoir à nos besoins.
C’est elle qui a entretenu l’espoir des
prisonniers dans les ténèbres de leurs
cellules ».
Et de s’écrier « ...Gloire à
Dieu et à la Femme Tunisienne » !
Gloire à la femme tunisienne certes, mais pas
à toutes les femmes et encore moins à
une certaine Nebiha Gueddana, ministre de la Femme et
de la Famille qui, réagissant à un rapport
d’A.I. du 3 juin 1993, intitulé «
La tortue, l’intimidation, le viol et le harcèlement
pratiqués contre des centaines de femmes en Tunisie
», écrit, dans les colonnes de la très
accueillante Jeune Afrique, en juin 1993, à propos
des femmes détenues dans les prisons : «
Vous serez surpris de voir leurs conditions de vie.
Elles bénéficient d’une formation
professionnelle, d’activités de loisirs,
de conférences. Elles ont la télévision,
un jardin, un pédiatre, un médecin, un
psychiatre »… « De quoi donner envie
aux Tunisiennes de passer des vacances en taule »,
commentera Le Canard Enchaîné du 23 juin
1993.
Gloire à la femme tunisienne certes, mais pas
à toutes les femmes et encore moins à
certaines de celles qui peuplent la secte de l’ATFD,
longtemps aveugles, sourdes, muettes et insensibles
à l’implacable répression qui s’est
abattue depuis quinze longues années, sur leurs
concitoyennes et qui n’ont pas trouvé mieux,
pour annoncer leur engagement politique et mériter
les miettes du festin européen, que d’appeler
l’Etat policier à sévir contre les
signes de religiosité qu’elles jugent envahissantes,
de certaines de leurs consoeurs !
Gloire à la femme tunisienne, à toutes
celles qui ont été contraintes de divorcer
de leurs maris emprisonnés, à toutes celles
qui luttent au quotidien pour élever seules leurs
enfants, celles qui, selon les propos de Noura Borsali
« bataillent au quotidien, sans chercher à
être sous les projecteurs et à accaparer
l’attention autour d’elles » …
« celles qui font preuve aujourd’hui et
plus que jamais de courage en ces temps épiques
que nous vivons»… «… toutes
celles qui, toutes les semaines, se voient contraintes
de transporter souvent dans des conditions déplorables
des provisions à ceux ou à celles qui
ne rêvent qu’à cet instant de les
apercevoir ou de les entrevoir pendant un laps de temps-
oh combien court- dans leurs lieux d’enfermement
devenus leurs seuls lieux d’existence »…
«…celles privées de leurs moyens
de subsistance et préoccupées par leur
pitance incertaine … celles interdites de parole
et enfouies dans une peur quotidienne qui les assaille
» … « celles qu’on agresse parce
qu’elles ont osé dire non à la peur,
à l’interdiction, en somme à la
spoliation de leur citoyenneté mais sans qu’on
parle d’elles… ».
Gloire à la Femme Tunisienne dans la grande prison,
aux épouses, filles, sœurs, mères
et proches des centaines de prisonniers islamistes,
des milliers d’anciens prisonniers et des tous
nouveaux, dans les affaires de Zarzis, de l’Ariana
et prochainement de Grombalia, incarcérés
et lourdement condamnés au terme d’une
loi « anti- terroriste » sortie de l’imagination
maladive d’un régime terroriste, mais aussi
en exil… à Nour El Houda, dont le nom à
lui seul est déjà tout un projet, à
toutes les Ramla et encore… à toutes ces
femmes françaises qui se sont mobilisées
depuis le début des années 1990 pour la
Tunisie, les Tunisiens et les Tunisiennes et se sont
dépensées sans compter.
A Hélène Jaffé (AVRE), Claudine
Chiffaudel (C.A.A.R), Hélène Dupont (Libération
de Nizar Châari), Violette Daguerre (C.A.D.H),
Janine Borel (CLBA-La Conscience)… et à
Ginette Skandrani qui n’a pas fini de payer son
engagement pour toutes les causes justes à travers
le monde.
Et c’est en hommage à Ginette, au travail
fabuleux qu’elle a accompli en solidarité
avec les Tunisiens, bien longtemps avant tout le monde,
que nous publions ces interviews qu’elle a réalisées
dans les années 1998 et 1999 et par lesquelles
elle a donné la parole à celles qui en
étaient privées.
03/ 06/ 05
Ahmed Manaï
I.T.R.I.
Aïcha Keffi, 36 ans, professeur de théologie,
mère d’une petite fille de 8 ans, arrivée
en France le 6 juin 1998.
Elle raconte :
J'habitais à Bizerte, j'étais professeur
de théologie dans un Lycée et en même
temps je poursuivais des études à Tunis.
J'ai été arrêtée et incarcérée
en 1993 à cause des opinions politiques de mon
mari qui vit en exil en France depuis 1992. J'avais récolté
et donné de l'argent pour les familles des prisonniers
du mouvement Ennahda dans le besoin. Je n'étais
pas une militante et je n'avais commis aucun acte contre
le pouvoir. J'ai été arrêté
à plusieurs reprises entre 1993 et 1996 et à
chaque fois questionnée sur mon mari : où
il était, quelles étaient ses activités.
La première fois en 1993, ils m'ont gardé
quatre jours dans les locaux du poste de police de Bizerte,
puis emmenée dans les locaux du Ministère
de l'Intérieur. Les policiers ont arraché
mes vêtements et m'ont menacé de viol. Ils
m'ont frappé violemment sur la tête, la nuque,
donné des coups de pied. Ils m'ont arraché
les cheveux par touffes entières. Ils s'y sont
pris avec une telle violence que cinq ans plus tard, j'ai
toujours des douleurs dans la tête et dans la nuque.
L'arrière de ma tête a été
gonflé pendant très longtemps et encore
aujourd'hui, je ne trouve pas de position pour dormir,
après trois ans de séance de kinésithérapie.
J'étais aussi paniquée de devoir laisser
ma petite fille de deux ans toute seule. Etant déjà
privée de son père, la pauvre avait tellement
besoin de sa maman. Elle est d'ailleurs toujours traumatisée,
plusieurs années plus tard, et malgré toute
l'affection dont on l'entoure, elle n'a jamais pu oublier.
- Et vos autres arrestations, elles se sont passées
de la même façon ? Vous avez aussi été
incarcérée pendant huit mois ?
- J'ai été arrêtée et harcelée
continuellement, jour et nuit, entre les arrestations
depuis que mon mari a dû s'exiler pour sauver sa
vie en 1992.
En 1994, j'ai été jugée et condamnée
à deux ans et trois mois de prison pour financement
d'un parti politique et collecte de fonds, mais laissée
en liberté et hautement surveillée. En appel,
ma peine a été réduite à 9
mois.
J'ai été incarcérée le 19
mai 1995, d'abord à Bizerte.
"Vous savez, je dois vous dire et ceci en solidarité
avec toutes les femmes qui passent par la centrale d'arrêt
de Bizerte : le directeur de cette prison (M.E.K.) abuse
sexuellement des femmes incarcérées. Il
a surtout voulu abuser des femmes des dirigeants de Ennahda,
pour les humilier. Certaines ont été violées.
Quand la gardienne (Mme R.H.)m’a fait comprendre
que ce serait bientôt mon tour en disant "Vous
savez, c'est mon patron, je dois exécuter les ordres".
Je lui ai répondu : "C'est votre patron, ce
n'est pas le mien".
J'ai été aussitôt envoyée par
convoi à la prison de Monastir, pour me punir et
rendre les visites de mes parents plus pénibles.
Pendant ce temps, ma petite fille, était chez mes
parents. Elle a pleuré tous les jours attendant
sa maman derrière la porte d'entrée ce qui
l'a fortement déprimée. Elle a été,
lors de son arrivée en France dans un état
psychologique déplorable dont elle se remet tout
doucement.
- Quand vous parlez de harcèlement entre les arrestations,
ça se passe comment ?
- Ils m'ont empêché de poursuivre mes études.
J'étais en 3è cycle de théologie
à la faculté de théologie de la Zeitouna
à Tunis. Je voulais présenter ma thèse,
tout en enseignant, ce qui était déjà
compliqué car je me trouvais toute seule à
assumer ma fille.
Ils m'ont rendu mon déplacement impossible, car
j'étais obligée de me présenter à
tous les postes de police entre Bizerte et Tunis, distant
de 60 km, ce qui était pratiquement impossible
à réaliser. J'étais aussi obligée
de me présenter au poste de police à Bizerte,
certaines fois à plusieurs reprises la même
journée. Je ne vivais plus, je n'avais plus de
repos, les policiers faisaient irruption à la maison
à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit.
Je ne connaissais que la peur, je me méfiais de
tout. Je n'osais plus sortir.
- Vous vouliez rejoindre votre mari en France ? Est-ce
que ça a été facile pour vous de
quitter la Tunisie ? Comment avez-vous fait pour récupérer
vos papiers, car d'après la majorité des
réfugiés, le pouvoir confisque les papiers
d'identité ?
- Je n'ai jamais eu l'audace de demander des papiers.
Avec la vague de répression qui a envahi toute
la Tunisie, c'était trop risqué, surtout
que j'étais toujours en procès. Je n'avais
même plus le droit de quitter Bizerte et je devais
toujours me présenter au poste de police. Vous
savez, c'est une véritable guerre psychologique
qui détruit toute la population y compris les plus
forts. Celui ou celle qui n'a pas vécu cela ne
peut comprendre. Tout le monde a peur. La répression,
contrairement à ce qu'on raconte en général,
ne concerne pas uniquement Ennahda. Tous les partis d'opposition
sont la cible du pouvoir. Les gens de la ligue des droits
de l'homme subissent le même sort. (Harcèlements,
privations de ressources et de déplacement).
Ils empêchent l'aide financière de la famille
ou des proches qui sont à leur tour inquiétés.
Concernant les femmes dont les maris sont en exil, là
c'est vraiment un pur esprit revanchard, car ils savent
bien que ces femmes s'occupent en priorité de l'éducation
de leurs enfants. J'ai décidé de partir
par n'importe quel moyen, je n'en pouvais plus. Ils sont
arrivés à me déstabiliser complètement.
J'ai d'ailleurs subi une grave dépression nerveuse
que je soigne toujours.
- Vous êtes arrivée en France le 6 juin 1997,
vous avez été la première des "femmes
otages " - pour lesquelles leurs maris avaient entamé
une grève de la faim - libérée.
Comment avez-vous eu votre passeport ?
- Après l'intervention des autorités françaises,
des associations de défense des Droits de l'Homme,
c’est Amnesty International qui m'avait adoptée
comme prisonnière d'opinion, la campagne faite
en France pour libérer les "femmes otages
en Tunisie", les policiers sont venus pour me demander
de présenter mes papiers pour avoir un passeport
en disant :
"Vous avez eu une grâce présidentielle.
Vous pouvez choisir : soit reprendre vos études
et votre poste de professeur, soit rejoindre votre mari
en France. Vous n'avez rien fait. Vous n'êtes responsable
d'aucune violence. Vous avez le droit de vous déplacer
tout en continuant à vous présenter au poste
de police pour la signature".
J'ai choisi de partir, de rejoindre mon mari car je savais
bien qu'ils n'allaient pas arrêter de me harceler.
D'ailleurs après mon départ, ils ont harcelé
tous les membres de ma famille en leur demandant "Comment
elle a fait pour avoir ses papiers ?"
- Vous n'aviez pas peur que cette autorisation de quitter
le pays était un piège ?
- Je n'avais rien à perdre. J'ai tenté ma
chance. Nous n'avions aucune garantie. Avec ma fille,
nous étions entre le rêve et la réalité.
C'était notre ultime chance. Nous avons bien fait,
car en arrivant en France, nous avons retrouvé
la chaleur d'une famille, la paix, la stabilité.
N'empêche, que les premiers jours, je me réveillais
en sursaut à 8 heures pour me présenter
comme d'habitude au poste. J'avais oublié que je
n'étais plus en Tunisie. Encore aujourd'hui je
ne supporte pas cette heure : 8 heures est une heure d'indignité.
J'ai d'ailleurs commencé à écrire
par rapport aux heures :
De 7 heures à 8 heures le temps devient éternel
De 12 heures à 13 heures, les heures passent lourdes
Je vais aller une deuxième fois au poste de police
J'ai peur de ne plus revoir ma fille
La nuit je dors toujours avec la hantise du rendez-vous
de 8 heures. L'heure du condamné, des insultes,
des menaces.
- Vous ne regrettez pas la Tunisie ?
- Non pas la Tunisie d'aujourd'hui qui est devenue une
grande prison où les Tunisiens étouffent.
En France, j'ai trouvé la liberté de me
déplacer de m'exprimer, même en tant qu’étrangère.
Ma fille mène une vie équilibrée,
en famille sans oublier qu'elle a des problèmes
qui lui viennent de son enfance volée par le pouvoir
tunisien. Je n'oublierai jamais ces moments affreux que
nous avons vécu. Je ne travaille pas. Mon mari
est responsable d'une société technico-commerciale.
Je m'occupe de ma fille tout en continuant mes études
en sciences politiques.
- S’il y avait une ouverture du pouvoir en Tunisie,
seriez-vous prête à y retourner ?
- Bien sûr. Mais il me faudrait des garanties. On
ne sait jamais qui va prendre la suite. Il y a des risques
que le suivant prenne le même chemin totalitaire.
- Vous dites que la Tunisie est un régime totalitaire.
Comment voyez vous une future démocratie dans votre
pays?
- La démocratie, c'est déjà apprendre
à accepter les autres tels qu'ils sont. Je suis
contre le parti unique qui décide de tout, tout
seul. Je respecte tous les partis. Le multipartisme, en
instaurant la concurrence ne fera qu'enrichir la Tunisie.
Ben Ali avait promis la démocratie pour le peuple
et que la Tunisie serait pour tous les Tunisiens, vous
voyez bien ce que ça a donné
- Vous vous- êtes bien adaptée en France
?
- J'ai beaucoup d'amis Français et étrangers,
surtout Tunisiens. Mon quartier de banlieue est calme.
Les gens sont serviables. Je n'ai aucun problème.
- Le soleil tunisien ne vous manque pas trop dans cette
grisaille Parisienne ?
- De toute façon, en Tunisie nous n'avons pas droit
au soleil, le pouvoir en profite tout seul. Quand vous
n'avez pas le droit de vous déplacer, de quitter
la ville pour aller à la plage, dites-moi comment
vous pouvez profiter du soleil, quand vous passez vos
journées entre les commissariats. Nous sommes enfermées
chez nous, c'est une autre prison qui est encore plus
dure que la première. Comme nous sommes des pestiférés
et pour ne pas créer d’ennuis à nos
proches nous nous enfermons chez nous. Ils veulent arriver
au but de nous isoler chez nous et ils y arrivent. Ceci
vaut pour tout le peuple tunisien.
- Le pouvoir tunisien parle beaucoup
de libération de la femme tunisienne est-ce un
prétexte pour se donner un air respectable vis-à-vis
de la Communauté Européenne ?
- La femme tunisienne a toujours et de tout temps, été
militante intellectuellement consciente de sa responsabilité.
Elle tient toujours à sa position dans la société
et croit que c'est seulement à travers la démocratie
qu'on peut obtenir une société d'égalité
entre les hommes et les femmes. Ca ne se décrète
pas d'en haut, ça se gagne et ça se mérite.
D'ailleurs il y a beaucoup de femmes en prison. Je pense
constamment à deux amies de Bizerte : Mme Mahjouba
Boukris, infirmière, purge une peine de 7 ans et
5 mois. Son mari travaillant aussi dans la santé,
est en prison pour 12 ans.
Ils ont trois enfants qui sont dans la rue, toute la famille
étant en prison. Je m'inquiète beaucoup
pour le sort de ses enfants. Mme Mahjouba a été
arrêtée en même temps que moi, condamnée
pour appartenance à un parti non autorisé
et collecte de fonds.
Mme Kairia Galali, elle aussi condamnée pour le
même motif, purge une peine d’un an et 3 mois.
Elle est âgée de 48 ans et mère de
trois enfants. Encore une famille déchirée
comme beaucoup de familles en Tunisie.
Malika Khier Manaï, Tunisienne
d'origine Algérienne, naturalisée en 1982,
sage-femme, directrice de crèche à
Ouardanine, est arrivée en France en octobre 1992
avec ses cinq enfants pour y rejoindre son mari, réfugié
politique depuis 1991.
Elle raconte :
Je suis réfugiée politique alors que je
n'ai jamais fait de politique. Je n'ai appartenu, ni adhéré
et encore moins milité dans aucun parti politique,
organisation ou association légale ou interdite.
Mon mari par contre a fait de la politique. Il était
dans l'opposition comme il se doit pour un patriote dans
un pays livré à l'arbitraire. Il a été
candidat indépendant aux élections législatives
de 1989 et candidat à la candidature à l'élection
présidentielle de mars 1994.
Nos ennuis avaient déjà commencé
en 1987, du temps de Bourguiba, avant que Ben Ali, a l'époque
premier ministre ne s'empare du pouvoir. Mon fils Bilal
a été arrêté et a été
condamné à 3 ans et 3 mois de prison pour
appartenance à une association non reconnue par
l'Etat. Il a fêté ses 15 ans en prison.
Mon mari a été arrêté en avril
1991 à Tunis, maintenu au secret pendant 14 jours
et sauvagement torturé au Ministère de l'Intérieur.
Il fut relâché sans inculpation et autorisé
à voyager à l'étranger pour reprendre
son poste aux Nations Unies.
Mes enfants et moi, par contre, sommes demeurés
en Tunisie, otages du pouvoir.
Mon mari a dénoncé, de l'étranger,
les conditions de vie de ses concitoyens, l'emprisonnement,
la torture et les atteintes aux droits de l'homme.
Les représailles contre sa famille n'ont pas tardé.
Ma fille, 15 ans à l'époque, a été
arrêtée en octobre 1991, en classe, et inculpée
d'appartenance à une association interdite. Une
semaine plus tard, ce fut le tour de son frère
âgé de 18 ans.
Leur procès ont duré dix mois et ont donné
lieu à 23 audiences. Ils ont été
acquittés en première instance puis en appel.
En mai 1992 la police a commencé à faire
le siège de notre maison. Ce blocus a duré
43 jours. Nous avons fait face à des persécutions
continuelles, à des provocations des comités
de quartier. La famille, les amis terrorisés ont
fini par nous fuir. Ceux qui sont restés en contact
avec nous ont subi des menaces proférées
par les autorités. Notre isolement était
total.
Je voyais pourtant ce qui se passait autour de moi : des
milliers de personnes dont beaucoup de femmes victimes
innocentes de la répression aveugle et sauvage
qui s'était abattue sur la Tunisie depuis quatre
ans.
J'ai connu personnellement une dizaine de femmes, au gré
des audiences de tribunal, des visites à la prison
ou à l’hôpital, dans les postes de
police et de la garde nationale.
Des femmes violentées, menacées de viol,
battues, torturées, persécutées,
harcelées systématiquement par les autorités.
Mais quand ma fille a recommencé à être
menacée, j'ai décidé de fuir avec
mes cinq enfants.
Q : Comment vous avez réussi à échapper
à la surveillance et à fuir la Tunisie ?
C’était vraiment la grande évasion.
Ahmed l’a décrite sommairement dans Supplice
tunisien, mais en réalité c’était
plus compliqué. Cela avait nécessité
de longs préparatifs, pendant des mois, une coordination
avec le passeur en Algérie, des contacts, des messages
codés au téléphone qui était
sur écoute. En fait, je me demande comment notre
projet n’a pas été découvert
depuis les premières semaines et comment six personnes,
soumises à une étroite surveillance policière,
ont réussi à voyager de jour, par les transports
publics, de Ouardanine, au Sahel, jusqu’à
Ghardimaou, à la frontière algérienne,
dans un pays quadrillé par la police, sans qu’elles
soient contrôlées une seule fois. Mais c’est
la grâce Divine ! Je le raconterais peut-être
un jour !
Q : J'imagine, que ça n'a pas été
facile pour toi qui aimes la Tunisie, de recommencer si
facilement une nouvelle vie en France?
M.K. : J'ai abandonné une maison que nous avions
construite de nos mains avec le produit de plus de vingt
ans de travail et un métier où je m'épanouissais,
un quartier vivant et chaleureux, un endroit que j'aimais
énormément. Mais la vie de mes enfants était
en jeu. Je n'avais plus le droit d'hésiter. Nous
sommes passés par l'Algérie pour rejoindre
la France.
Arrivée à Paris, maman m'a dit : "Ma
fille Dieu t'aime pour t’avoir permis d’échapper
à ce bourreau et d'avoir pu garder ta dignité"
Je n'ai jamais oublié ces phrases.
Peu importe la grande maison, le boulot, le soleil, le
climat, les jolies plages et la vie communautaire s'il
faut payer par la peur, les angoisses, la crainte que
le bourreau vous massacre vos enfants. Et puis la dignité,
ça ne se marchande jamais. Ma mère avait
raison.
Q : Dis, moi Malika, je vais te poser une question un
peu indiscrète. En Tunisie, d'après ce que
tu m'as raconté, tu portais le hidjab, alors que
là tu ne le portes plus, du moins depuis que je
te connais, je ne t'ai jamais vu le porter.
Pourquoi ?
M.K : L'Etat Tunisien m'avait collé une étiquette
d'islamiste ce que je n'ai jamais été. Par
contre je suis musulmane pratiquante et respectueuse des
traditions de l'islam et je l'ai toujours été.
J'ai donc porté le hidjab considérant que
c'était une forme de résistance au moment
où les femmes qui le portaient allaient en prison.
Je voulais protester contre cette tyrannie et exprimer
ma solidarité avec ces femmes.
Q : Dis moi, Malika depuis que nous organisons des rassemblements
sur les atteintes aux droits de l'homme, à la liberté
d'expression, que nous dénonçons les tortures,
les emprisonnements arbitraires ou le manque de justice
en Tunisie, ne penses-tu pas qu'il serait de la plus extrême
urgence d'unir l'ensemble de l'opposition Tunisienne,
toutes tendances confondues ? L'union fait la force c'est
bien connu.
M.K : C'est aussi mon avis. L'instauration d'une société
plurielle ne se fait pas sans transition. Cependant l'opposition
tunisienne qui est très diversifiée politiquement
et idéologiquement est quand même bien éveillée
aux dures réalités que leur impose un général
président sans vergogne, qui n'hésite pas
à exclure par tous les moyens les mécontents.
Prisons, tortures, viols, intimidations sont devenus le
quotidien de tout un peuple. Tous les opposants tendent,
chacun de créer sa propre mini- organisation par
des activités médiatiques - relations, presse,
livres journaux- en s'organisant tant bien que mal. Cela
ne suffit plus.
Même si les avis diffèrent, ils seront tôt
ou tard conduits à œuvrer pour un même
but : exiger la libération sans condition de tous
les prisonniers d'opinion et à terme la démission
de Ben Ali.
Si nous voulons construire une alternative à la
dictature, pour une société multipartiste
et respectueuse des différences nous sommes condamnés
à nous unir. Sinon cette situation risque de durer
longtemps et aucun d'entre nous ne reverra la Tunisie.
Q : Ben Ali se veut toujours le champion de défense
du statut de la femme dans la société tunisienne
et donne toujours en exemple la femme tunisienne par rapport
à la condition féminine dans le monde arabe.
Je me suis toujours méfiée en entendant
ce genre de discours tenu par un anti-démocrate.
Quel est ton avis ?
M.K : Avant lui, Bourguiba s'était déjà
fait un grand défenseur de la condition féminine
(interdiction de la polygamie entre autres, ramadan à
la carte pour les femmes). Il voulait surtout faire ressembler
la femme tunisienne à l'image de la femme occidentale.
Ce qui est une image faussée car depuis des décennies
la femme tunisienne s'est montré concernée
et impliquée dans le développement de la
société. En 1969, ma belle-mère organisait
déjà, avec un groupe de femmes de Ouardenine
une manifestation contre la collectivisation forcée
des terres. Elle est d'ailleurs restée toute une
journée en garde-à-vue.
Ben Ali a freiné l'élan de toutes ces femmes,
en imposant plusieurs interdits (entre autres : le port
du hidjab), accompagné de toute une escorte de
harcèlements, d'exclusions, de marginalisations,
d'atteintes à la pudeur, pour leurs opinions ou
celles de leurs parents. Dans les faits, il a visé
l'opposition féminine toutes tendances politiques
confondues.
Certaines femmes, avec beaucoup de courage, prennent conscience
qu'il faut dénoncer les persécutions dont
elles sont victimes et interviennent souvent dans les
médias pour secouer l'opinion internationale et
relayer l'opposition de l'intérieur du pays. Les
femmes islamistes ne peuvent quant à elles, réagir
car elles sont écrasées immédiatement
et n'obtiennent pas beaucoup de soutien international.
Ce qui prouve en tout cas, que nous les femmes, nous n'avons
pas attendu un dictateur pour nous libérer.
Wassila Soltani
Réfugiée tunisienne en
France depuis 1993, originaire de Tunis, enseignante à
l'école primaire nous raconte :
Le 16 novembre 1990, c'était un mercredi, si ma
mémoire ne me fait pas défaut, j'étais
à la maison avec maman et mes deux filles. Maman
venait de me ramener mes deux filles, Chayma un an et
Asma deux ans et demi, pour qu'elles restent avec moi
pendant deux semaines, car c'est elle qui les garde pendant
que je travaille.
Il était 20 h 30, j'attendais mon mari et tout
à coup j'entends frapper à la porte de la
chambre. Je dis "entre" croyant que c'était
mon mari. J'ai entendu une voix d'homme criant : "ouvre
la porte". J'avais la petite dernière sur
les bras car elle était fiévreuse et j'ai
ouvert la porte. Ce que j'ai vu en premier, c'était
un pistolet pointé fermement sur ma poitrine. J'ai
reculé en essayant de tirer la porte et j'ai vu
plein d'hommes en civil qui chargeaient des pistolets.
J'ai dit : "Mais qu'est-ce qu'il y a ? Où
est mon mari ?". Il y a un civil qui rigole en disant
: "Ton mari où il est ?" J'avais très
peur car ils sont rentrés dans la chambre des enfants,
au premier étage. Ils avaient sauté par-dessus
le mur pur s'introduire dans la maison, car la porte était
fermée. Quand ils avaient frappé à
la porte, ils avaient déjà fouillé
le rez-de-chaussée du duplex que nous habitions,
pendant que j'étais occupée en haut, avec
mes enfants et ma mère malade.
Q : Et les enfants, j'espère qu'ils dormaient toujours,
car ce genre de situation est un véritable drame
pour l'enfance tunisienne car elle risque de les traumatiser
à vie ?
S.W : Au début oui, ils dormaient. D'ailleurs les
policiers ont caché leurs pistolets et m'ont dit
"laissez les enfants, et donnez- moi la clef de la
porte d'entrée".
Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Il y avait 21
policiers en civil dans la maison, je les avais comptés.
Il y en avait encore plus dehors, plus les voitures, les
projecteurs. Tout le quartier était ameuté.
La rue était entièrement déserte,
les gens se sont tous enfermés chez eux. Un voisin
m'a dit, bien plus tard : "Un policier m'a dit :
rentre chez toi et ferme la porte".
Ils m'ont demandé les clefs, car le chef ne voulait
pas grimper sur le mur car il était en costume
cravate et devait donc passer par la porte. Je paniquais
et ne me souvenais plus où j'avais mis les clefs.
Ils ont commencé par me rassurer en disant : "Bois
de l'eau, tu es jeune, ce n'est rien". C'est comme
s'ils me draguaient. Ils me mettaient la main sur l'épaule
et tout ceci devant ma mère.
Ma mère a pris peur et a dit "Où sont
les clefs, cherche les clefs". Quelqu'un est rentré
dans la chambre à coucher et a trouvé les
clés, a ouvert la porte pour faire rentrer le chef.
J'étais appuyée en bas de l'escalier, il
m'a croisé en montant.
Au même moment, le bac de lessive accroché
derrière la porte de la salle d'eau qui venait
d’être fouillé, est tombé en
faisant un grand vacarme. Les policiers ont tous couru
vers l'autre côté en criant "prends
ton pistolet". Ils sont allés se cacher derrière
la vigne.
Q : De quoi avaient-ils peur ? Je ne les trouve pas très
courageux. Vous qui saviez que c'était un bac de
lessive qui leur faisait peur, ça a dû vous
amuser et surtout vous rassurer de les voir se cacher
?
"J'ai dit n'ayez pas peur, c'est le bac de lessive
que vous avez mal raccroché tout à l'heure
quand vous avez fouillé la salle d'eau".
S.W : Je n'avais pas tellement peur pour moi, mais je
pensais à mes enfants et à mon mari qui
n'était toujours pas rentré.
Le chef m'a demandé mon nom et mon métier
et m'a dit : " On rentre dans la chambre ".
Il a ouvert la porte de la chambre des enfants qui dormaient
toujours. Il a fermé et a dit "suis- moi".
Nous sommes rentrés dans le salon. Il a commencé
à fouiller partout.
Q : Il ne vous a pas dit ce qu'ils cherchaient?
S.W. : Non. Tous les policiers fouillaient partout même
derrière les cadres, les livres. Ils avaient trouvé
un petit cahier où la petite, celle de deux ans
et demi, essayait d'écrire. Un policier m'a demandé
: "C'est quoi ça ?" J'ai dit : "C'est
le cahier de ma fille". "Elle a quel âge
?" " Deux ans et demi" "Elle sait
écrire ?" "Oui je lui apprends les lettres
en arabe"." Vous êtes propriétaire
de la maison ? Elle est à vous ?" "Oui".
Puis ils s'essuient les pieds sur le tapis.
Q : Pourquoi font-ils ce geste ?
S.W. : Je ne sais pas, peut-être qu'ils sont jaloux
car la maison est à nous et surtout elle est bien
entretenue. Le chef est très poli et contrairement
à ses troupes me parle tout doucement, mais il
ne me dit toujours pas pourquoi ils sont là. J'ai
demandé : "Vous cherchez quoi ?"
"On fait notre travail".
Après la fouille, un des policiers a emmené
le cahier de ma fille. Il y avait un cadre au-dessus de
l'armoire avec une photo de mon mari et moi, faite le
jour de nos fiançailles.
Un des policiers a demandé :"C'est lui ?"
J'ai dit oui. Il a retourné le cadre.
Je ne comprenais toujours pas pourquoi ils étaient
là.
Q : A l'époque dont vous me parlez,
il me semble que la répression sévissait
déjà largement ainsi que la chasse aux Nahda,
donc vous deviez bien vous douter que toute ce théâtre
concernait votre mari ?
S.W : Mon mari avait déjà été
arrêté en 87, sous l'ancien régime
et avait fait 6 mois de prison sans jamais avoir été
jugé. C'est un musulman pratiquant qui n'a jamais
fait de politique et ne s'est jamais occupé de
rien ; Ce n'est même pas un militant.
Quand ils ont quitté la maison, ils ont dit :"Votre
mari doit venir nous voir dès son retour".
J'ai dit : "Ou doit-il venir" "Il le sait."
J'ai pensé qu'ils l'avaient peut-être déjà
arrêté.
Quand je suis descendue, j'ai trouvé tout en désordre,
tout était pèle mêle. Le repas était
toujours sur la cuisinière. Personne n'avait dîné,
même les enfants s'étaient endormis le ventre
creux, car nous attendions mon mari. Il n'est jamais rentré.
Ils ont laissé des policiers dans la rue. Je tremble
de peur et ne peux même plus me tenir debout. Je
m'inquiète pour les enfants et ma mère qui
n'arrête pas de pleurer.
Le matin, à 6h et demi, j'ai pris mon cartable
et je suis allée à l'école. En rentrant,
à 4 h et demi j'ai trouvé ma mère
et mes enfants complètement paniqués. Il
y a des gens qui étaient passés dans la
journée pour se renseigner sur mon mari, dont personne
n'avait de nouvelles.
Q : Quand avez-vous eu de ses nouvelles?
S.W : Il avait quitté la Tunisie, je ne connais
pas la date exacte. Il m'a envoyé une lettre de
Libye disant que tout allait bien.
Q : Ils ont continué à vous harceler ?
S.W : Un proche m'a dit que j'étais suivie en permanence
par deux personnes. Il est certain qu'ils pensaient que
mon mari n'allait pas tarder à me contacter. Ils
sont aussi allés chez mon beau-frère pour
le chercher. Ils l'ont emmené au commissariat de
police pour l'interroger durant toute une journée.
Q : Et vous êtes restée toute seule dans
la maison ?
S.W : Mes parents habitent Le Kef, c'est au nord de la
Tunisie. Mon père a insisté pour que je
ne reste pas toute seule. J'ai fait une demande pour changer
d'école et je suis allée enseigner à
l'école primaire de Kef. Mais comme ils s'en sont
pris à toute la famille, mon autre frère
a été gardé deux jours à la
police, toute la famille a été interrogée,
mon père, ma mère, mes sœurs. Mon autre
frère inscrit en fac a été privé
de bourse. Je portais à l'époque un petit
foulard, car le "hidjab" était interdit.
Ils m'ont ordonné d'enlever le foulard devant mes
élèves. Je l'ai enlevé car j'avais
besoin de travailler, me retrouvant toute seule avec mes
enfants. J'aime beaucoup mon métier, j'aime beaucoup
enseigner aux enfants.
Q : Mais vous-mêmes, à part les harcèlements
dont vous parliez, ne vous ont-ils plus convoquée
à la police ?
S. W : Un soir de janvier 1992 après 19 heures,
ils m'ont
enmenée en voiture au commissariat, il faisait
déjà nuit. Ils ont klaxonné devant
la porte de mon père au Kef. Il y avait deux policiers.
Ma sœur a ouvert la porte. Ils ont demandé
: "Où est Wassila ?". Je venais de terminer
la prière et je suis sortie. Ils m'ont demandé
ma carte d'identité. J'avais très peur car
des bruits commençaient à se répandre
sur les femmes qui subissent les violences policières.
J'ai montré la carte, ils l'ont prise en disant
: "Viens tout de suite au commissariat". Nous
sommes dans une petite municipalité et les femmes
n'ont pas l'habitude de sortir la nuit, surtout non accompagnées
par un membre masculin de la famille. Mon père
n'étant pas rentré, j'ai demandé
à ma mère de m'accompagner, avec ma fille.
Les policiers, à mon arrivée ont dit : "Ah
! C'est toi ! C'est
Wassila !! Attends !!!" Après une demi-heure
d'attente, les deux policiers qui m'ont emmenée
sont revenus et l'un d'entre eux m'a appelé dans
un bureau. Et quel bureau !! De ma vie, je n'avais jamais
rien vu d'aussi sale. Il y a des bouteilles de vin vides
qui traînent partout, des bâtons et tout un
fouillis de choses. C'est sale, dégoûtant
et ça pue.
Le chef, comme l'appelaient les policiers, est installé
derrière son bureau. Il me dit "ferme la porte
derrière toi". Il a une enveloppe avec des
photos. Il regarde les photos.
J'étais installée sur une chaise avec ma
petite fille sur les genoux. Il m'a demandé mon
nom, si je faisais la prière et si je portais le
"hidjeb". (En ce moment là, j'avais bien
trop peur pour le porter.) Il m'a dit : "Si tu mets
le "hidjab" gare à toi. Ton mari c'est
un cochon, un chien. Il va mourir dans une cellule. Il
fait n'importe quoi celui-là". Ma fille a
dit : "Mais comment il traite mon papa qui est si
gentil ?" Elle a commencé à pleurer
silencieusement et à trembler. "
Depuis, combien de temps n'as-tu pas couché avec
ton mari ?". L'autre policier a dit : " Hé
! Fais attention c'est un manque de respect". Celui
qui m'interrogeait a dit" Fais attention à
toi, car je peux te garder ici".
Ils m'ont relâchée tard dans la nuit.
Chaque jour ils passent devant la maison et demandent
"Où est ton mari ?" Ils ont interdit
aux femmes du village de porter le"hidjeb" et
de mettre un petit foulard à la place et chaque
jour ils passent pour contrôler ce que les femmes
portent sur leur tête.
Q : C'est ridicule ! Est-ce qu'ils poussent l'absurde
jusqu'à rentrer dans les maisons pour contrôler
la tête des femmes?
S.W : Pas toujours. Mais une de mes amies qui balayait
devant la porte et qui portait un foulard pour se protéger
de la poussière a été emmenée
au poste. Elle n'a jamais été pratiquante.
Malgré mon attachement à la Tunisie, j'ai
commencé à réfléchir aux moyens
de la quitter pour ne pas créer des ennuis à
ma famille. J'ai quitté ce pays la mort dans l'âme.
Q : Donc, vous attendez avec impatience de pouvoir retourner
en Tunisie avec votre mari et vos enfants ?
S.W : Ma fille a dix ans maintenant, elle pleure tout
le temps car elle veut revoir sa grand-mère. Je
voudrais revoir ma famille, mes amis. Mon frère
a eu sa maîtrise en droit social, mais malheureusement
à cause de la discrimination qui reste toujours
envers la famille, il ne trouve pas de travail.
Q : Vous pensez que la dictature finira par s'atténuer,
et qu'un jour vous pourrez rentrer chez vous ?
S.W : Je n'ai pas beaucoup d'espoir, surtout après
les 99,44% de Ben Ali.
Jamila Ghaffar
Jamila Ghaffar de Tataouine,
mariée, mère de six enfants: deux garçons
de 15 et 9 ans, et quatre filles de : 13, 12, 10 et 7
ans. La petite dernière est née alors que
son papa était déjà exilé,
elle l'a vu pour la première fois alors qu'elle
avait déjà 6 ans passés.
Mère au foyer, femme d'un responsable syndical
régional, fonctionnaire à la Direction Régionale
de l'Equipement, elle raconte :
"Nos problèmes avaient déjà
commencé en 1985 lorsque mon mari était
responsable syndical régional de l'U.G.T.T, au
moment de la crise syndicale provoquée par le parti
au pouvoir : le NEO-DESTOUR (Bourguiba, déjà
Ben Ali et M'zali). C'était ce qu'on a appelé
la guerre des clans, qui commençait à préparer
la succession du pouvoir. Hedi Baccouch était le
directeur du Neo - Destour. Mon mari, qui a refusé
de se soumettre lorsque le syndicat a été
récupéré par le pouvoir, a été
contraint de démissionner de sa fonction syndicale.
Les harcèlements ont commencé à cette
époque. Tous les syndicalistes indépendants
étaient dans le même cas.
Après le coup d'Etat de Ben Ali, tout le monde
espérait un changement, surtout que le discours
du 7 Novembre avait redonné confiance au peuple.
Les syndicalistes comme mon mari avaient beaucoup attendu
du nouveau gouvernement. Ils ont vite compris qu'ils ont
été trompés.
Ben Ali a commencé par sélectionner une
équipe de syndicalistes de l'UGTT qui lui étaient
dévoués et qui étaient plus à
son service qu'à celui des travailleurs. Il y a
eu une prise de pouvoir dans le syndicat en 1988. Habib
Achour, le chef syndicaliste a été éliminé
car la ligne Achouriste était la plus indépendante.
Mon mari a quand même été réélu
secrétaire général régional
du syndicat, par la base de la région, car il était
très estimé de ses collègues.
Il a en 1989, soutenu la liste indépendante pour
les élections législatives de 1989. C'est
à cette occasion que nous avons découvert
le vrai visage de Ben Ali et de son régime qui
avait trompé tout le monde. Le masque est tombé
ce 2 avril 1989, car la répression a commencé
et ne s'est plus arrêtée depuis ce jour.
Un mois après les élections législatives
la police est devenue très active. Mon mari savait
qu'il allait être une cible dans les jours qui allaient
suivre, à cause de son soutien à la liste
indépendante. Il a été convoqué
au commissariat pour remettre son dossier à jour
et pour cela, il devait apporter des photos d'identité.
Mon mari ne comprenait pas, car son dossier était
récent. On lui a répondu que c'était
la Direction Centrale qui l'avait exigé. En même
temps plusieurs collègues et amis lui ont fait
comprendre qu'il était sous surveillance et qu'il
devait faire très attention. Un agent a demandé
des renseignements sur mon mari auprès des voisins.
Cette surveillance a duré presque une année.
Le 30 juillet 1990, un des collègues de mon mari
a été arrêté, accusé
injustement de trafic de faux papiers, d'organisation
de rassemblements et de collecte de fonds. Ce collègue
ayant été sauvagement torturé et
n'ayant pu résister, a donné des noms dont
celui de mon mari qui était donc recherché
Il a immédiatement pris la décision de fuir.
Nous n'étions pas au courant, personne de son entourage
n'a rien su. Il est sorti le matin et n'est plus rentré
le soir.
Toute la famille était inquiète.
Q : Comment avez- vous su qu'il était arrivé
à s'enfuir ?
J.G. j'étais surprise, je ne pensais pas qu'il
allait quitter la maison. Je n'étais au courant
de rien. Il y avait une telle tension autour de nous,
j'étais angoissée et en même temps
je devais me taire, ne pas poser de questions. Le pire,
c'est que je n'avais aucune nouvelle. Je ne savais même
pas s'il était en fuite ou s'il lui était
arrivé quelque chose. Pendant une semaine, je pensais
qu'il allait finir par rentrer. J'attendais toujours.
Puis, un mois plus tard, j'ai fini par comprendre qu'il
ne rentrerait plus avant que la situation politique ne
change.
Q : La police ne vous a-t-elle pas interrogée ?
J.G : Elle est venue trois fois le premier jour de sa
disparition. Ils ont demandé de ses nouvelles à
tous les membres de la famille. Mon beau-père,
mon beau-frère, ma belle-sœur et moi-même
; nous avons tous répondu : " Il est allé
faire des courses"
La police est revenue une semaine plus tard. Ils ont posé
les mêmes questions, mais d'une manière beaucoup
plus agressive. Ils ont interrogé tous les enfants,
des petits jusqu'aux grands : " Où est votre
père ?". J'étais alors enceinte de
trois mois et très fatiguée.
Ils sont revenus tous les jours. Puis ils ont espacé
leurs visites, tout en organisant un blocus autour de
la maison.
Ils ont commencé à se servir des mouchards
- des voisins ou même des gens que je pensais proches
de nous – qui nous surveillaient jour et nuit. Il
y avait deux voitures garées devant la porte pour
observer les allées et venues des visiteurs. Ils
prenaient l'identité des gens qui osaient encore
venir nous voir. Nous étions complètement
isolés de tous.
Q : Et vous, comment avez-vous vécu ce harcèlement
?
J.G : Très mal, surtout que je ne savais rien de
mon mari.
Plus tard il m'a expliqué que c'était pour
ma sécurité et celle des enfants et de la
famille qu'il m'a laissée dans l'ignorance et que
ça lui a été tout aussi pénible
de ne pas savoir ce qui se passait dans sa famille. Il
a voulu nous protéger, c'est pour cela qu'il n'a
même pas donné un coup de téléphone
ou fait passer des nouvelles.
Voyant qu'il n'y avait aucune nouvelle, au bout de trois
mois, les policiers ont commencé à venir
à la maison, à tout moment, de jour comme
de nuit et sans prévenir. Ils ne sonnaient pas,
ils forçaient souvent la porte. Ils ont tout fouillé,
même les chambres de mon beau-frère et de
ma belle-sœur. Ils n'ont même pas respecté
mon beau-père de 87 ans. Ils l'ont fait se lever
pour fouiller son lit. Ils cherchaient des papiers. Ils
ont confisqué le passeport de mon beau-frère
et de sa nièce qui était étudiante
à Kairouan, les actes de propriété
de la maison, divers papiers dont un permis de conduire
et pris les petits bijoux des fillettes.
Q : Avez-vous tout de suite compris ce qui vous arrivait,
pourquoi la police s'acharnait contre votre famille ?
J.G : Ils avaient déclaré une guerre sans
merci contre les gens d’Ennadha et leurs familles,
ou leurs sympathisants. Après la conférence
de presse du Ministre de l'Intérieur Kallal Abdallah,
le nom de mon mari avait été cité
dans le journal comme acteur d'un prétendu complot.
Il n'était pas, à cette époque membre
d'En Nadha, mais il a quand même été
accusé. J'ai compris qu'il était en fuite
et qu'il ne pouvait nous contacter à cause du système
répressif qui s'était mis en place.
Q : Et vos enfants, comment ont-ils vécu cette
période?
J.G : L’aîné, qui avait 7 ans à
l'époque a souvent été arrêté
sur le chemin de l'école. Les policiers le faisaient
monter en voiture pour lui poser des questions. Il était
traumatisé et ne voulait plus aller à l'école,
car il avait vu les menottes sur le siège arrière
de la voiture. Il me demandait tout le temps : "Qu'est
ce que je dois faire ?" Je lui répondais :
"Tu ne sais rien, personne ne sait rien ".
Plus tard, ils l'ont emmené au commissariat. Il
était terrorisé, d'ailleurs tous mes enfants
l'étaient.
C'était la guerre des nerfs pour toute la famille.
Les voisins n'étaient pas méchants, mais
ils étaient incapables de faire quelque chose,
de venir à la maison par peur d'être interpellés,
d'être dénoncés par les mouchards.
L'ambiance générale du quartier avait changé,
tout le monde se méfiait de tout le monde, l'atmosphère
était étouffante. Je ne sortais plus de
la maison, ma belle famille s'occupait des courses. Presque
toutes les familles des militants syndicaux ou politiques
étaient dans le même cas.
Q : De quelle façon avez-vous appris que votre
mari avait réussi à fuir ?
J.G : Presque par hasard, par des connaissances qui m'ont
dit en août ou septembre 1991, que mon mari se trouvait
en Algérie et qu'il avait passé par Tripoli
pour fuir la Tunisie. Je n'ai d'ailleurs appris, qu'en
arrivant en France il y a environ un an, comment il s'était
caché en Tunisie pendant quelques mois, puis sa
fuite à travers la Libye et l'Algérie.
Q : Comment avez-vous pris la décision d'essayer
de quitter la Tunisie avec vos enfants ?
J.G : C'était pour
moi du domaine de l'impossible. Je ne pensais pas revoir
un jour mon mari. J'étais désespérée.
Puis l'occasion s'est présentée au moment
où, lors du voyage de Ben Ali en France en octobre
1997, plusieurs familles ont été libérées.
Q : Est-ce que vous étiez sur la liste des familles,
dont les grévistes tunisiens de la faim en France,
avaient demandé la libération ?
J.G : Je n'ai jamais su. C'est la police qui est venue
me voir. Une semaine avant mon départ, ils étaient
passés pour me poser quelques questions : "Où
est passé l'argent que ton mari t'a envoyé
? Tu as reçu du courrier, montres le nous.
D'où vient l'argent que vous dépensez ?
" J'ai répondu : "Il nous vient du beau-père,
d'ailleurs nous ne faisons aucune dépense exceptionnelle.
Nous portons toujours les mêmes vêtements".
La surveillance avait toujours continué. Nous étions
suivis pendant les courses ou lorsque nous allions voir
un médecin.
Puis un jour, la surprise est arrivée. Deux voitures
se sont arrêtées devant la maison.
Q : Pourquoi deux voitures ?
J.G : Car il y a deux services : un de la Garde Nationale
et l'autre de la Police politique et ils viennent toujours
à deux. Ils sont rentrés dans la maison.
L'un d'eux m'a demandé des nouvelles de mon mari
et l'autre m'a dit : "Nous avons l'ordre de vous
faire des passeports. Il faut nous accompagner immédiatement,
vous et vos enfants, au commissariat". Mon beau-frère
qui était présent a dit : "Les enfants
sont à l'école et je n'ai pas de voiture
pour aller les chercher ". Nous n'avions pas de photos,
pas d'extraits de naissance. Ils ont répondu que
ce n'était pas un problème que c'était
leur affaire et qu'ils allaient s'en occuper.
Je les ai accompagnés, toujours avec les deux voitures.
Nous avons cherché les enfants à l'école
puis nous avons fait les photos, cherché les extraits
de naissance à la mairie. J'ai trouvé bizarre
que ces extraits aient été délivrés
aussi vite. Nous avons eu les passeports en deux heures.
A ce moment-là, les policiers m'ont dit : "Vous
pouvez aller rejoindre votre mari qui est en France, à
condition d'informer la police sur le jour et l'heure
quand vous quitterez le territoire avec vos enfants. On
m'a donné le passeport le 22 Octobre, le jour où
Ben Ali visitait la France. Mon rêve se réalisait.
J'allais quitter ce cauchemar.
Q : Vous ne regrettez pas la Tunisie ?
J.G : Je ne regrette rien, car rien ne me donnait ni la
joie, ni le bonheur. J'ai été opprimée
alors que je n'ai jamais fait de politique. J'étais
pratiquante musulmane et j'élevais mes enfants.
Je n'ai jamais travaillé en dehors de mon foyer.
Ca a été un soulagement pour moi de retrouver
mon mari, d'apprendre qu'il avait le statut de réfugié
politique depuis
1992, qu'il avait trouvé un emploi d'agent de surveillance
après cette longue période où il
a dû se cacher et qu'il pouvait de nouveau vivre
comme tout le monde. J'ai surtout été soulagée
de quitter cet enfer et que mes enfants puissent réapprendre
à sourire.
Q : Et pourtant, j'imagine que vous aimez votre pays ?
J.G : Qui n'aime pas son pays ? Mais il n'y a plus rien
qui m'y rattache. Je n'arrive pas à oublier les
années noires que j’y ai vécu.
Q : Vous pensez y retourner un jour ?
J.G. : Si un jour, il y a une démocratie et une
justice pour tous, j'y retournerai volontiers.
Q : Et vos enfants, comment ont-ils vécu cet exil,
comment se sont- ils adaptés à l'école
?
J.G. : Au début c'était très difficile,
surtout à cause de la langue qu'aucun d'entre eux
ne maîtrisait, mais ils ont commencé à
suivre des cours de soutien à l'église de
Bois-Colombes donnés par le Comité de Soutien
aux réfugiés et cela leur a été
très profitable. Nous espérons qu'ils finiront
par oublier le cauchemar qu'ils ont vécu.
Cet entretien a été réalisé
par Ginette Skandrani et Malika Manaï
Mémoire
de Lycéenne :
Amira Manaï de Ouardanine, Wilaya de Monastir, venait
de fêter ses 15 ans lorsqu'elle a été
arrêtée le 15 octobre 1991 au Lycée.
Cette date est restée inscrite dans sa mémoire.
Elle raconte :
J'étais en troisième année secondaire.
J'ai été arrêtée à la
sortie du cours de gymnastique, au moment où je
me rendais en cours d'arabe. Le surveillant m'a appelé
en disant : "On a quelque chose d'important à
te dire". Dans le bureau du surveillant, j’ai
trouvé trois autres filles du lycée venant
des classes supérieures (seconde et terminale).
Nous avons tout de suite compris, vu l'ambiance générale,
que nous allions être arrêtées. D'ailleurs
peu de temps auparavant, plusieurs jeunes lycéens
avaient déjà subi le même sort et
l’on en discutait dans le lycée.
J'ai demandé au surveillant pourquoi il nous avait
convoqué j son bureau. Il a répondu : "
Ce n'est rien du tout, Juste quelques questions à
vous poser. Ne vous inquiétez pas. Nous allons
d'ailleurs prévenir vos parents."
Environ une demi-heure plus tard, une voiture de police
est arrivée. Nous étions toutes stressées.
Les autres filles ont paniqué, pleuré. Ma
panique s'est exprimée par le sourire.
Les deux policiers nous ont emmené en voiture.
Q : De très jeunes filles emmenées dans
une voiture de police, entre deux cours, dans un lycée
d'Etat, ça devait quand même être très
inquiétant ?
A.M. :Ils viennent au moment des cours, quand il n'y a
personne dans les couloirs, quand les portes des classes
sont closes, quand il n'y a ni prof, ni élève
dehors. Ils procèdent à leurs arrestations
d'une manière très discrète. Quand
ils nous ont sorties du bureau, le surveillant a bien
vérifié si la voie était libre et
que personne ne pouvait nous voir. La voiture a roulé
très vite pour éviter le regard de certains
élèves qui venaient de sortir dans la cour
au même moment. L'arrestation de quatre filles a
immédiatement été diffusée
car des élèves nous ont aperçu dans
la voiture de police.
Q : Si je comprends bien, l'administration en favorisant
cette discrétion était complice de la police,
ce qui est contraire à la déontologie de
tout enseignement éducatif ?
L'administration est non seulement complice, mais, pire
nous étions surveillés par des élèves
qui jouaient les espions. Ils étaient rémunérés
pour services rendus par l'administration. Ils épiaient
tous les faits et gestes de tous les élèves.
Q : Vous les connaissiez? Les élèves étaient-ils
au courant de cette infiltration ?
A.M. Oui. Ils étaient d'ailleurs tenus à
l'écart, personne ne les fréquentait. On
savait tous qu'ils étaient complices de cet état
de suspicion qui régnait au lycée. Vous
savez, à l'époque - et je ne pense pas qu'il
y ait eu un changement
Entre- temps car ça se saurait - tout le monde
se méfiait de tout le monde, au lycée, dans
la rue, même en famille.
Q : Ils vous ont emmenées où ?
A.M. Au commissariat de Monastir. Dans la voiture, j'ai
été la seule à essayer de discuter
avec les policiers qui ont d'ailleurs répondu assez
poliment à mes questions concernant notre arrestation
et la durée de la garde-à-vue.
" Oui on va être très accueillant avec
vous. On va vous garder quelques jours. On a tout ce qu'il
faut, on est bien équipé, les chambres sont
confortables, il y a même la télé."
En arrivant au commissariat, j'ai été surprise
de trouver des gens de ma ville. Je voyais bien qu'ils
avaient été torturés. Ils attendaient
leur tour pour être interrogés.
J'ai aperçu l'un d'entre eux, qui était
appuyé contre un mur. Il avait des bleus partout
sur la figure. Il était tout enflé. Il avait
un œil au beurre noir. Nous étions entourées
par trois policiers qui nous forçaient à
marcher vite. J'ai juste eu le temps d'entrevoir les gens,
mais la scène nous a beaucoup marquées.
Q : Comment s'est passé l'interrogatoire ?
A.M. Ils nous ont emmenées dans un bureau où
il y avait quatre policiers. Ils nous ont pris nos cartables
pour les fouiller. Ils ont demandé notre identité.
Ils ont d'ailleurs ironisé sur mon prénom
: "Amira (princesse en arabe) avec le prénom
de ta mère Malika (la reine) ça fait très
famille royale."
Ils ont emmené mes trois camarades dans un autre
bureau, me laissant toute seule. Un secrétaire
a sorti sa machine à écrire et l'interrogatoire
a commencé. Les policiers se sont relayés
pour me poser des questions. Peu de questions me concernaient
directement. Ils m'ont surtout interrogée sur mon
père. A chaque fois qu'un policier rentrait dans
la pièce, il demandait : "C'est bien la fille
à Manaï ?"
Q : Quel genre de question concernant ton père
?
Où se trouve actuellement ton père ? Quelles
sont ses relations ? Tu connais les gens qu'il fréquente
? Un des policiers était très agressif.
A cette période, comme c'était interdit
au lycée, je ne portais pas le "hidjab"
pendant les cours. Mais je le mettais dès la sortie.
Le policier m'a demandé pourquoi je portais le
hidjeb. " C'est ton père qui t'a forcée
à le porter ?"
Je lui ai répondu : "Ce n'est pas le cas.
D'ailleurs ma mère ne le porte pas. C'est par conviction
que je le porte."
Je l'ai d'ailleurs porté très jeune, sans
être influencée par personne. Bien au contraire,
mon entourage ne comprenait pas toujours ma décision.
J'ai choisi librement et en toute connaissance de cause
de porter le hidjeb. C'était aussi une manière
de m'affirmer en tant que jeune fille musulmane.
Ce policier était très vulgaire et d'une
agressivité choquante. Ils étaient d'ailleurs
tous très impolis et sans respect pour mon jeune
âge.
A un moment donné, j'ai refusé de répondre.
Il a sorti son revolver, l'a posé sur la table
et m'a dit : "Si tu ne réponds pas à
toutes les questions posées concernant ton père,
on va changer de méthode."
Il utilisait son fouet et frappait sur le bureau ou par
terre pour créer une tension de peur. Il a vu que
je ne pleurais pas et que je gardais mon calme et ça
l'a énervé. Comme j'avais tendance à
sourire, il croyait que je me moquais de lui.
A un moment, j'ai dit "On me parle poliment sinon
je ne réponds plus".
C'est là que le commissaire de Ouardanine est rentré
dans la pièce et m'a dit :
" On ne va pas trop t'embêter avec les questions.
Mais tant que tu n'auras pas répondu, nous serons
obligés de te garder et l'interrogatoire sera plus
long. Je suis depuis longtemps en poste à Ouardanine
et je n'ai jamais entendu quelque chose de désagréable
concernant votre famille. Vous avez une bonne réputation.
Je connais tous les membres de votre famille. Vous êtes
très appréciés."
Contrairement aux autres policiers, il était très
calme et très poli. Mais il posait les mêmes
questions. "Où est votre père? J'ai
répondu : "Aucun d'entre nous ne sait où
il est. Je vous jure que je ne sais rien et je ne peux
pas inventer."
Ils m'ont aussi demandé où était
mon frère Bilal. Dans quelle Fac se trouvait-il?
J'ai dû mentir par peur qu'on l'arrête. J'ai
dit : "Il est à Tunis " Malheureusement
ça n'a pas empêché son arrestation
dans la soirée. Ils m'ont gardée une demi-journée.
Q : Ta famille a dû s'inquiéter de ton absence
? Ta mère a-t-elle été prévenue
?
A.M. Ma mère qui avait été prévenue,
est arrivée au bout de trois heures. Ils lui ont
dit : "Ta fille a avoué". Elle a réagi
vivement :
"Qu'est ce qu'elle a avoué ?"
"Qu'elle faisait partie d'un mouvement non autorisé".
Elle s'est énervée et leur a répondu
que c'était quelque chose qu'ils avaient inventé
de toutes pièces.
Elle a signé un papier et a pu me ramener à
la maison, mais mes ennuis ne faisaient que commencer,
car ma convocation de me présenter au Procureur
de la République a empoisonné ma vie.
Q. : Lorsque je discute avec les tunisiennes, toutes tendances
politiques confondues, elles disent toutes que l'isolement
qui suit l'enfermement est souvent pire que la prison,
je pense que la surveillance que tu as dû subir,
a dû être terrible vu ton jeune âge?
A.M. Le jugement n'a été prononcé
qu'un an après l'arrestation et j'ai été
déclarée innocente. Mais en attendant, j'ai
été empêchée de poursuivre
mes études, le lycée m'étant interdit
tant que je ne ramenais pas la preuve de mon innocence.
Je suis restée à la maison durant trois
mois, récupérant les cours pour ne pas avoir
de retard dans mes études. Malheureusement les
amis de classe m'ont fuie par peur d'être inquiétés
à leur tour. Il y avait juste une amie qui a eu
le courage de continuer à m'amener les cours.
C'était une période où nous étions
très surveillés. Nos voisins, nos amis,
même certains membres de notre famille s'étaient
écartés par peur des terribles persécutions
qui s'abattaient sur les gens fréquentant les suspects
d’opposition à la politique de Ben Ali.
Au bout de trois mois, j'allais très mal moralement,
je ne supportais plus la solitude. Ma mère a pris
la décision de m'inscrire dans un lycée
privé à Sousse, car l'espoir de ma réintégration
dans mon lycée commençait à s'amenuiser.
Pendant toute cette période je passais devant le
juge pour mineurs, soit tous les lundis, soit un lundi
sur deux. Je ne le savais jamais à l'avance, et
ça perturbait mon emploi du temps.
L'affaire a passé en cour d'appel et c'est là
que j'ai rencontré beaucoup d'autres jeunes filles
arrêtées dans le même cas que moi.
La majorité d'entre elles ne portait même
pas le hidjeb, mais elles avaient quelqu'un dans leur
famille qui était opposant à la politique
répressive de Ben Ali. J'ai compris l'étendue
du désastre dans lequel était tombée
la société tunisienne.
Après mon passage en Cour d'Appel, le juge a prononcé
mon innocence.
Q : Que penses-tu du modèle de la femme tunisienne
libérée et moderne qu'essaie d'imposer Ben
Ali - comme récemment lors de la venue du couple
Clinton - alors que personne n'ignore plus que nombre
de femmes sont en prison, soit pour délit d'opinion,
soit pour soutien à un de leur parent soupçonné
d'être dans l'opposition ?
A.M. Ben Ali répète souvent que les "Islamistes"
obligent les femmes à ne pas étudier, à
ne pas travailler, à rester à la maison.
Je connais personnellement beaucoup de femmes tunisiennes,
portant le hidjeb, qui poursuivent de hautes études
et certaines sont médecins, journalistes, professeurs
et d’autres métiers du même genre.
En fait, à travers le message qu’il donne
de la femme, c'est une image faussée qu'il donne
de l'ensemble de la Tunisie.
Si on compare les réalisations des femmes, je pense
que la femme tunisienne a pris une certaine indépendance
avant l'arrivée de Ben Ali. Ce n'est pas lui qui
a initié l'émancipation sociale, culturelle
ou politique de la femme.
Bien au contraire, en empêchant l'opposition de
s'exprimer, il a aussi ralenti l'expression de la Tunisie
au féminin. En tous les cas, la femme restera toujours
un élément important du changement politique
en Tunisie.
Le gouvernement veut nous faire sentir que s'il exerce
une telle pression contre nous c'est par rapport à
nos parents opposants, c'est pour nous obliger à
baisser la tête, pour nous apprendre à être
des moutons dociles, des Tunisiennes modèles à
montrer aux touristes.
Dans mon cas, c'est le contraire qui s'est produit car
j'estime beaucoup ce que fait mon père et je suis
en accord avec toutes ses initiatives. Malgré tous
les problèmes, je l'ai toujours soutenu et continuerai
à le soutenir.
Madame Eleuch
née Maklouf,
Agée de 42 ans
originaire de Sousse, institutrice bilingue, 4 enfants
(deux filles de 17 et 14 ans et deux garçons de
11 et 12 ans), raconte :
"Je suis venue en France de façon tout à
fait normale en février 1987 accompagnant mon mari
qui devait terminer ses études de psychiatrie.
J'ai été arrêté à l'aéroport
de Tunis où mon passeport a été confisqué.
Mon beau-frère travaillant à la police et
étant un confrère de Ben Ali, à l'époque
ministre de l'intérieur a donné l'ordre
de me rendre mon passeport.
Ma famille a de tout temps eu des problèmes avec
le pouvoir tunisien. Déjà en 1981, lors
de mon mariage, mon frère jumeau et mon beau-père,
arrêtés n'ont pas pu assister à mon
mariage.
Q : Votre famille était-elle déjà
reconnue comme pratiquante ?
Mme.E : Mon père était muezzin et c'était
lui qui faisait l'appel à la prière depuis
40 ans à la grande mosquée de Sousse.
Lorsque mon frère a été arrêté,
le pouvoir a demandé à mon père de
quitter son poste qui d'ailleurs était bénévole.
Q : Etiez-vous tous pratiquants dans la famille ?
Mm E : Nous sommes sept filles et nous sommes toutes pratiquantes.
Les trois garçons aussi. Mon frère qui a
38 ans aujourd'hui a été arrêté
en 1987, car il était membre de Nahda. Après
quatre mois et demi de détention, de torture et
d'humiliation, il a été libéré
et acquitté.
Mais le calvaire a véritablement commencé
en avril 1991. Mon plus jeune frère, Bouraoui a
été arrêté d'une façon
absolument barbare. Il était quelqu'un de très
discret. Un groupe de policiers est venue encercler le
quartier. Ils ont cassé la porte de l'appartement,
ils ont pris mon frère et l'ont emmené directement
au Ministère de l'Intérieur. Sa femme enceinte,
ayant assisté à toute cette sauvagerie a
failli faire une fausse-couche. Il a été
violemment torturé. Les gens qui l'ont vu inanimé,
les jambes raides, nous ont dit qu'il était mort.
Mon frère a fait le tour des morgues pour y chercher
le cadavre. Le Ministre de l'Intérieur a convoqué
les proches suite à la rumeur, alors qu'il avait
tout d'abord dit ne rien savoir de lui. La famille a reçu
l'autorisation de lui rendre visite. Il était complètement
inanimé et ne bougeait pas.
Même lors de son procès en 1992 il a été
amené sur un brancard, car il ne pouvait se déplacer
suite aux tortures.
Mon frère et mon beau-frère ont été
arrêtés en même temps. Mon père
qui avait 77 ans étant hypertendu et diabétique
a fait une hémiplégie partielle et ne s'en
est jamais remis. Heureusement que j'étais en France.
J'étais partie avant le déclenchement des
événements.
Q : Si je comprends bien, vous n'êtes jamais retournée
en Tunisie ?
Mme E : Je n'ai jamais pu retourner, même pour assister
à l'enterrement de mon père. D'ailleurs
je n'ai plus de passeport. Il était périmé
en 1996 et je l'avais donné à renouveler.
Le Consulat m'a opposé un refus. J'ai d'ailleurs
eu énormément de problèmes, suite
à cette situation, ainsi que mon mari pour renouveler
notre carte de séjour et les papiers des enfants.
Il a fallu que mon mari prenne contact avec le député
de notre commune et envoie plusieurs courriers à
d'autres députés. Avec le Comité
des Sans Papiers, nous avons lutté et envoyé
au moins 300 lettres dont celles adressées à
toutes les ambassades en Tunisie, à l'Unesco, à
l'Unicef etc. Les enfants ont eu leurs passeports tunisiens.
Mon mari et moi sommes toujours apatrides. Nous ne pouvons
quitter le territoire français.
Mon mari étant médecin et travaillant dans
les hôpitaux publics a été handicapé
dans l'exercice de sa fonction par sa privation de passeport.
Q : Et votre famille en Tunisie, est-elle toujours persécutée
?
Mme.E. :Aucun membre de ma famille, ascendants et descendants,
n'a de passeport et ne peut donc quitter le pays, car
leur père, leur mère, leur frère,
leur sœur ou un lointain cousin s'appelle Maklouf.
Mon beau-frère a été arrêté
et torturé car il avait participé à
une manifestation contre la guerre du Golfe. Après
sept mois de détention, il devait être libéré.
Ses affaires étaient déjà chez lui
et à la dernière minute, ils ne l'ont pas
laissé sortir. Ma sœur a craqué et
fait une dépression, car il a été
recondamné à un an et demi de prison pour
le même délit alors qu'il avait déjà
purgé sa peine. Et ce n'est pas fini, car dernièrement
il a été recondamné à quatre
ans et demi de prison, toujours pour avoir participé
à une manifestation de solidarité avec les
frères irakiens en 1991.
C'était un riche commerçant, très
connu, et n'avait aucune relation avec les musulmans pratiquants.
Son frère, lui aussi, non- pratiquant a été
arrêté et détenu pendant plus de quatre
mois. Les autorités lui ont dit: "Si vous
voulez sortir, il faut partager vos biens. Il faut laisser
la part de votre frère sans la faire fructifier".
La boutique a été fermée pendant
six mois, ce qui a occasionné le chômage
de 50 personnes. Le gouvernement a partagé les
biens entre les trois frères, fait fonctionner
les 2/3 et laissé l'autre tiers à l'abandon.
Il a été obligé de signer des papiers
dans les postes de police huit fois par jour. Sa femme
a été obligée de travailler comme
vendeuse pour subvenir aux besoins des enfants, car la
famille n'avait pas le droit de les aider. Son fils traumatisé
par la violence de l'arrestation de son père est
toujours suivi par un psychiatre.
Mon frère Bouraoui est toujours en prison condamné
à vie car il est Nahda. Ma mère n'ose plus
demander des nouvelles. Deux fils et un gendre arrêtés,
dix petits-enfants sans pères, c'est toute une
famille déchirée.
Q : Vous m'avez dit que c'est toute la famille Maklouf
qui est soupçonnée d'être dans le
mouvement Nahda ? Vous ne pouvez rentrer au pays, vos
frères sont en prison. Vos sœurs ont-elles
aussi eues des problèmes?
Mme.E : Les autorités s'en prennent autant aux
hommes qu'aux femmes, elles ne font aucune différence.
Je me rappelle en 1991, ma belle-sœur, après
l'arrestation de son mari a été emmenée
au Ministère de l'Intérieur à Tunis
pour l'interroger sur ses revenus depuis qu'elle était
toute seule. Elle était enceinte de sept mois et
très fatiguée. Elle s'est évanouie.
Ils ont eu peur et l'ont amené à la station
de louage pour qu'elle rentre toute seule jusqu'à
Sousse.
Ma sœur aussi a subi la suspicion. Elle ne pouvait
rencontrer personne pendant toute la durée de l'emprisonnement
de son mari. Elle est sortie une seule fois pour présenter
ses condoléances à l'occasion de la mort
du père de sa copine. Sa copine et sa mère
ont été immédiatement arrêtées
et questionnées. Elle n'a plus revu personne.
Q : Est-ce que vous avez des nouvelles récentes
de votre famille ?
Mme E : C'est toujours la même chose. Ils sont toujours
espionnés, toujours surveillés. Les parents
qui veulent voir leurs enfants ou leurs parents en prison
ça leur coûte très cher. La prison
est toujours très éloignée. Les détenus
de
Sousse sont à Bizerte, ceux de Bizerte sont à
Gabès, au sud. C'est épuisant, les voyages
coûtent cher, durent des fois toute une journée
pour voir le prisonnier pendant dix minutes et à
travers deux grillages.
Q : Vous m'avez dit que votre petit frère est en
prison depuis 1991 ?
Mme.E : Il a d'ailleurs une fille huit ans qu'il n'a jamais
vu autrement qu'à travers des barreaux. Il n'a
jamais pu la serrer dans ses bras. Sa femme a été
arrêtée dans la rue.
On lui a arraché son foulard. Ils ont piétiné
le foulard et elle a dû promettre qu'elle ne le
porterait plus. Elle a d'ailleurs dû signer un papier.
Q : Donc, en Tunisie, il vaut mieux ne pas porter le "
hidjeb »?
Mme.E : S'il n'y a pas trop de tension, de surveillance
de la police dans la rue, les femmes portent le"hidjeb".
Si elles voient que la tension monte, elles l'enlèvent,
vite fait.
Ils essaient de donner une certaine image de liberté,
surtout en été avec les travailleurs immigrés
qui viennent passer leurs vacances au pays, et les nombreux
touristes donc il y a moins de tension et les arrestations
sont plus discrètes.
Q : Mais pourquoi toutes ces persécutions ? De
quel péril ont-ils peur ? Pourquoi toute cette
paranoïa maladive ?
Mme E : En Tunisie, tu es persécuté si tu
es membre de Nahda ou soupçonné de l'être
ou si tu as des relations avec des algériens. Si
tu reçois un Algérien chez toi tu es interrogé
par les policiers.
Q : Et les Libyens ? Comment sont-ils reçus en
Tunisie ?
Mme. E : Ils veulent bien des Libyens car ils leur apportent
des devises.
Q : Mais pourquoi se focaliser sur les Algériens.
Je me suis souvent rendue compte, du temps où je
traversais la Tunisie avec des copains ou copines Algériennes,
qu'ils ou elles étaient toujours suspectés
et interrogés plus longuement que les autres ?
Mme E : Pour le pouvoir de Ben Ali, les Algériens
sont tous des terroristes. Chaque Algérien qui
traverse la frontière est suspect.
Q : Que pensez-vous du statut social de la femme tunisienne.
Il y avait eu énormément d'acquis, il y
a une dizaine d'années. J'ai l'impression que la
Tunisie a du retard actuellement sur sa voisine. Je connais
bien les femmes libyennes et je sais qu'elles sont très
introduites dans les ministères, les institutions,
les entreprises où elles ont souvent des postes
de responsabilité. Qu'en est-il en Tunisie
Mme.E : Pour avoir ce statut-là, il faut être
une femme occidentalisée et dans les bonnes grâces
du pouvoir. Il ne faut pas avoir des idées divergentes.
D’ailleurs peu importe la divergence : religieuse,
politique, sociale ou culturelle.
Pour vivre en Tunisie il faut savoir suivre les normes.
Il faut être des "Beni oui oui". Une femme
peut dire "Non" à tout sauf au pouvoir
de Ben Ali. Car alors ce sera une catastrophe personnelle
pour elle et pour toute sa famille.
Le statut de la femme a beaucoup régressé
depuis les premières années de l'indépendance.
Bourguiba avait fait beaucoup pour les femmes, pour l'égalité,
pour le respect du statut féminin. Avec Ben Ali
c'est une catastrophe pour tous, femmes et enfants y compris.
La liberté de la femme est résumée
dans le matérialisme, la consommation et dans les
apparences. Le pouvoir ne veut pas que les femmes soient
cultivées, instruites, qu'elles pensent par elles
mêmes ni qu'elles soient indépendantes dans
leur choix. Le sens de la famille commence, à cause
de la suspicion et de la mauvaise ambiance et de la répression,
à se disloquer comme en 0ccident. C'est l'individualisme
et le chacun pour soi. Je ne suis pas contre l'0ccident,
mais dans chaque culture, il faut choisir ce qui nous
fait progresser, pour atteindre le niveau des pays développés
sans détruire notre identité.
Aicha Dhaouadi
Ce témoignage de Aicha Dhaouadi, réfugiée
tunisienne, ancienne prisonnière d’opinion,
a été fait au cours de la rencontre organisée
le 26 juin 1999 à Paris à l’occasion
de la Journée internationale des Nations unies
en soutien aux victimes de la torture. Les actes de la
rencontre ont été publiés sous le
titre : Tortures, prisons et prisonniers politiques en
Tunisie et peuvent être consultés sur de
nombreux sites.
Mesdames, Messieurs,
L’ONU, qui s’intéresse à la
manière dont sont traités tous les êtres
humains, y compris ceux qui se trouvent détenus,
s’est dotée d’un certain nombre d’instruments
de droit international visant à protéger
et à garantir les droits de l’homme et les
libertés fondamentales au sein des prisons. Force
est de constater que l’application de ces principes
est déficiente en Tunisie, en dépit d’un
discours officiel vantant le mérite de celle-ci
dans ce domaine.
De nos jours, ce n’est plus une inconnue! Les prisons
tunisiennes sont devenues des lieux d’atteintes
graves et systématiques aux droits humains les
plus élémentaires. Les victimes de ces pratiques
sauvages ne se comptent plus. Aujourd’hui, je suis
venue témoigner de toutes atrocités commises
derrière les barreaux dans ce pays qui se veut
“havre de paix”. Je suis venue aussi parler
au nom de tous les prisonniers politiques, étant
moi-même ancienne détenue de conscience,
vous faire part de leur calvaire et briser le mur de silence
aussi pénible et coupable à leurs yeux que
les barreaux et les murs de leur prison.
La première chose qui vient à l’esprit
lorsqu’on évoque le mot prison est la question
de l’isolement...Alors que les règles de
l’ONU dans ce domaine précisent que les conditions
dans lesquelles l’isolement doit être prescrit
doivent être énoncées avec la plus
grande précision et que “l’isolement
prolongé” peut constituer une forme de torture,
ce phénomène est devenu dans notre pays
une forme de punition et de destruction pratiquée
d’une manière organisée, systématique
et arbitraire contre les détenus politiques. L’enfermement
individuel dans des geôles exiguës, l’éloignement
des prisonniers de leur lieu de résidence, les
tracasseries et menaces dont font l’objet leurs
proches pour qu’ils renoncent à leur droit
de visite, s’inscrivent dans une démarche
visant à couper le prisonnier politique des mondes
“intérieur” - c’est-à-dire
la population carcérale - et “extérieur”
- famille et proches - et confirme ainsi le caractère
torturant de l’isolement.
Hélas, l’isolement n’est pas le seul
instrument de torture utilisé par les détracteurs
des prisonniers d’opinion en Tunisie, les peines
et les traitements sont tout autant assimilables à
la torture et à des peines ou traitements cruels,
inhumains et dégradants. Les prisonniers politiques,
notamment ceux d’Ennahdha (La Renaissance) vivent
au quotidien et endurent le supplice des mauvais traitements,
de l’humiliation, de la violence, des chantages,
de l’abus et de l’agression sexuels. Battus,
fouettés, intimidés, violés- les
femmes surtout -, les prisonniers d’opinion doivent
faire aussi à des mesures discriminatoires, notamment
la privation de soins médicaux (nombreux sont ceux
qui ont payé de leur vie l’absence ou le
retard prémédité de soins), la détérioration
et l’insuffisance de la nourriture (elle est confisquée
lorsqu’elle provient des proches), l’interdiction
d’accès à tous les moyens d’information
(médias, presse), le traitement du courrier...
Ces conditions de détention extrêmement mauvaises,
non seulement violent le droit du détenu à
la dignité mais constituent aussi une punition
cruelle et injustifiée, dangereuse pour la santé
et même pour la vie du détenu: à ce
titre, elles violent son droit à ne pas subir “la
torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains
ou dégradants” reconnus par l’article
5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
A la fin de ce témoignage toujours éprouvant
pour moi et indignant pour les défenseurs de la
cause humaine, je voudrais rappeler aux tortionnaires
quels qu’ils soient, commanditaires ou exécutants,
que les conventions internationales dont ils se font les
chantres stipulent qu’ “aucun responsable
de l’application des lois ne peut infliger, susciter
ou tolérer un acte de torture ou quelque autre
peine ou traitements cruels, inhumains ou dégradants,
ni ne peut invoquer un ordre de ses supérieurs
ou des circonstances exceptionnelles telles qu’un
état de guerre ou une menace de guerre, une menace
contre la sécurité nationale, l’instabilité
politique intérieure ou tout autre état
d’exception pour justifier la torture ou d’autres
peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.”
A vous, Mesdames, Messieurs, ici présents, à
tous les défenseurs des droits de l’homme,
je voudrais dire que notre combat contre l’arbitraire
et la torture doit être sans faille et sans répit...La
grandeur des droits de l’homme est que pour toute
victime qu’ils sont censés défendre,
il y a toujours un défenseur.
Rachida BEN SALEM-M'BAREK,
Agée de 32 ans,
mère de deux petites filles de cinq et sept ans
a été condamné à deux ans
et trois mois de prison ferme. Elle a été
arrêtée le 18 mai 1997 à Ben Gardane,
dans le Sud Tunisien, pour avoir tenté de franchir
la frontière libyenne avec ses deux petites filles.
Elle voulait rejoindre son mari réfugié
politique aux Pays-Bas et quitter une atmosphère
devenue de plus en plus oppressante.
Elle n'a pourtant jamais fait de politique, se contentant
d'élever ses deux petites filles. Mais comme cela
est très courant en Tunisie, le pouvoir harcèle
constamment les proches parents et amis des opposants
ou prétendus tels et cherche à se venger
des épouses de ceux qui sont arrivés à
quitter le pays.
Des milliers de femmes se plaignent de ces pratiques d'un
autre âge, certaines ayant même été
forcées de demander le divorce. Comme leurs passeports
sont confisqués, elles ne peuvent quitter le territoire.
Elles n'ont souvent aucun moyen de subsistance pour élever
les enfants, ne pouvant travailler Elles ne peuvent compter
ni sur leurs familles, ni sur leurs relations qui sont
étroitement surveillées et considérées
comme suspectes.
Après un dur séjour
de 13 jours au Ministère de l'Intérieur,
Rachida a été transférée le
31 mai à la prison des femmes de Mannouba. La première
audience de son procès n'a eu lieu que le 28 août
1997. Elle a été condamnée à
deux ans et trois mois de prison. Ayant fait appel de
sa condamnation, sa peine a été rallongée
de trois mois, ce qui fait qu'elle entame sa deuxième
année de prison.
Rachida a été adoptée comme prisonnière
d'opinion par Amnesty International et l'OMCT/SOS TORTURE,
ce qui a contribué à faire connaître
la dégradation des droits humains et spécifiquement
l'atteinte au droit des femmes en Tunisie. De nombreuses
femmes, certaines souvent sans jugement, croupissent depuis
plusieurs années dans les prisons tunisiennes.
Il suffit qu'elles soient liées de près
ou de loin à des opposants, où qu'elles
aient cherché à quitter clandestinement
le pays, où qu'elles osent défendre les
femmes poursuivies, comme l'avocate de Rachida, Radhia
NASRAOUI, pour tomber sous le couperet de la machine judiciaire
mise en route par les autorités du général
Ben Ali.
Contrairement à la propagande officielle tunisienne
sur le statut de la femme tunisienne, ses droits, ses
acquis, ses avancées politiques ou sociales, des
milliers de citoyennes ayant osé revendiquer le
droit à la parole ou continuant à soutenir
leurs proches parents incriminés, sont soumises
aux châtiments collectifs et à l'humiliation
quotidienne. La libération de la femme passe aussi
par le respect de la femme citoyenne à part entière.
L’association des
Avocats Européens Démocrates et l'association
Avocat pour Avocat, soutenues par A.I. et une organisation
des réfugiés ont organisé un rassemblement
en toge d'avocat devant l'ambassade de Tunisie à
LA HAYE le 18 mai 1998, pour protester contre les persécutions
des femmes et défendre leurs homologues tunisiens.
Les diplomates tunisiens ont bouclé toutes les
entrées de l'ambassade en refusant à toute
personne l'entrée des locaux. Cette initiative
originale et spectaculaire ne demande qu'à se reproduire
ailleurs pour aider non seulement les femmes et leurs
avocats, mais l'ensemble des prisonniers d'opinion.
Ginette Skandrani
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