Rencontre avec notre ami Ahmed
:
La Tunisie aurait pu devenir un modèle de démocratie
pour le Maghreb
La Tunisie aurait pu devenir un
modèle de démocratie pour le Maghreb. Selon l'exilé
Ahmed Manaï, elle a raté sa chance. L'Etat policier
du président Ben Ali exerce son pouvoir dictatorial.
Ahmed Manaï le Tunisien faisait signe récemment. Depuis
notre rencontre en 1996 [1],
il avait dû déménager quatre fois dans la région parisienne
pour échapper au harcèlement de certains agents tunisiens…
A l'époque, il venait de sortir un livre, Supplice Tunisien.
Le jardin secret du général Ben Ali (La Découverte).
Il y racontait son histoire personnelle, l'expérience
douloureuse de l'arrestation arbitraire, de la torture,
du flicage des siens, de l'exil intérieur sur sa propre
terre, parce qu'il avait eu l'audace de se présenter
aux élections législatives de 1989 au nom d'une coalition
d'opposants modérés au président Ben Ali. Contraint
à l'exil avec sa famille "on m'a sûrement rogné les
ailes en m'obligeant à fuir, mais quelle autre alternative
m'était laissée, sinon d'être enfermé à perpétuité,
numéro d'écrou anonyme ou, disparu"?. Il vit depuis
1991 en France avec le statut de réfugié politique.
L'homme n'a pas changé. Toujours aussi discret et intériorisé.
La voix posée, presque douce lorsqu'il raconte son combat.
Un combat qui n'en finit pas contre le "sauveur"- c'est
ainsi que se présente le général Zine Abdine Ben Ali
lorsqu'il destitue en 1987 le vieux long fatigué Bourguiba.
L'illusion démocratique prend vite fin, du moins en
Tunisie- car en France, ceux qui savent se taisent sur
"Notre ami Ben Ali"[2]
Et le généra est encore en place, après douze ans de
dictature, fignolant jour après jour un Etat policier
tout à sa dévotion et à sa gloire.
Tension latente
Ahmed Manaï vient de Ouardanine, un petit village du
Sahel qui vit de l'olivier. Il porte, dit-il, depuis
toujours, le souci que sa société tunisienne traditionnelle
musulmane s'adapte à la modernité, mais sans rupture
culturelle, ni reniement du patrimoine religieux et
des valeurs de l'islam. Aussi la modernisation rapide
impulsée par un Bourguiba profondément areligieux, lui
laissera-t-elle quelques regrets : des choix "à la Ataturk"-
même si l'application en est moins radicale- une méconnaissance
des lenteurs sociales- et les blocages, les tensions
dues à l'incompréhension par les individus des décisions
du pouvoir…"Cette tension latente, on la retrouve à
partir de 1970 dans le champ politique avec la réaction
de l'islamisme, mais sans la violence qu'a connue l'Algérie.
Car l peuple tunisien est profondément pacifique, surtout
dans son expression politique. Si les islamistes avaient
choisi la violence, ils n'auraient pas trouvé de soutien
populaire". Ahmed Manaï est un réformiste, pas un révolutionnaire.
Il constate même, avec un sourire, que rien ne le prédisposait
à devenir un opposant : "je n'étais pas programmé !".
Et pourtant, il a bien fallu, affaire de conscience,
se dresser contre la violence de l'Etat. Les islamistes
qui ont cru pouvoir se montrer à visage découvert sur
la foi de promesse du pouvoir en ont été victimes (tortures,
morts) depuis une dizaine d'années, mais le simple citoyen,
comme le journaliste, l'intellectuel ou le syndicaliste
sont en danger aussi. Aujourd'hui Ahmed Manaï porte
le souci lancinant de la génération nouvelle, sans contrôle
ni encadrement social et politique : Comment va-t-elle
réagir alors qu'elle n'a connu que la répression gratuite
? Et que touchée de plein fouet par le chômage (entre
15 et 40% de jeunes sont sans emploi, plus encore quand
ils sont diplômés), elle perd espoir, véritable bombe
à retardement…
La Tunisie prospère n'est plus qu'une image d'Epinal.
On est mieux que dans les pays voisins, reconnaît notre
interlocuteur qui fut agro-économiste et expert auprès
de l'ONU, mais il explique que l'accord de partenariat
avec l'Union Européenne, tout en ouvrant aux produits
tunisiens de nouveaux marchés, a supprimé les droits
de douane pour les produits européens.
"Le résultat immédiat ? le tissu industriel
tunisien créé depuis l'indépendance se révèle incapable
de résister à la concurrence. Sans que les Européens
n'ont jamais réclamé le droit de regard et de remontrance
que l'on attendait d'eux sur la situation des droits
de l'homme en Tunisie (les accords de partenariat avec
l'UE comportent un volet économique et un volet droits
de l'homme). Sa voix contient une amertume à peine voilée,
le sentiment d'être trahi. Depuis des années, raconte-t-il,
il n'a pas osé téléphoner à ses proches ou à ses amis,
de peur de les mettre en danger. Avec raison, car, lorsqu'il
a envoyé récemment le faire-part du mariage de son fils
(avec une Ariégeoise) aux chefs de sa famille, ceux-ci
ont été convoqués par la police pour un interrogatoire
interminable…
"Voilà neuf ans que je cours, que j'informe, que j'alerte
les organismes internationaux. En 2000, il paraît facile
de dénoncer le cauchemar que vivent les tunisiens, mais
les choses n'ont pas toujours été ainsi !"
Pudiquement, il tait souvent les noms des zélés laudateurs
français, qui, aujourd'hui n'osent plus défendre le
dictateur, signe que le régime est à bout. Naguère encore,
ils lui ont claqué la porte au nez, trop "affairés"
avec les clans au pouvoir en Tunisie, ou éblouis par
un séjour "organisé". "On prenait un rendez-vous, puis
entre-temps la personne se rendait en Tunisie et au
retour ne donnait pas suite… Longtemps, jusqu'aux années
1995- 96, on ne nous a pas crus. Pourtant, nous avons
continué à parler, sans nous décourager. Car autant
la vérité est évidente lorsqu'il s'agit, par exemple,
de l'Irak, dont le dictateur bombarde au napalm sa propre
population, autant l'information est indispensable dans
le cas d'une dictature raffinée comme celle de la Tunisie".
Ahmed Manaï reconnaît aussi que personne en France ne
lui a jamais demandé de se taire et que les règles démocratiques
sont respectées. "Si on m'avait imposé le silence,
je serais parti. J'ai choisi non par courage mais par
nécessité pour ne pas avoir à baisser les bras et pour
continuer le combat".
Imams nommés par le pouvoir
Désormais, les responsables politiques et économiques
français ne peuvent plus faire comme s'ils ne savaient
pas. "Et l'Union Européenne va bien être obligée, un
jour proche, de choisir entre le soutien à une dictature
condamnée à brève échéance ou l'amitié avec un peuple".
Ahmed Manaï, dans ce tour d'horizon, épingle aussi ceux
qui proclament que la Tunisie ne serait pas mûre pour
une démocratie parce que terre d'islam "ils ne connaissent
rien à mon pays, juste pour avoir fréquenté les hôtels
et les plages ! Nous aurons pu vivre une démocratie
solide, qui ne tourne pas le dos aux traditions, aux
valeurs humanistes de l'islam". L'islam, qui lui donne
le courage nécessaire à la lutte. Car, il l'a payé d'agressions
physiques violentes, dont il a gardé des séquelles et
de menaces répétées de la part de compatriotes préposés
aux basses œuvres de Ben Ali sur notre territoire. "Si
je n'avais pas la foi et la famille que j'ai, je ne
sais pas si j'aurais continué. Je suis profondément
croyant et j'ai la conviction que tout être humain doit
être traité dignement et ses droits respectés.. Le combat
que je mène est aussi un combat contre moi-même, pour
être capable de garder mon intégrité dans le succès
de la cause que je défends…"
Alors le scandalise aussi la mainmise de Ben Ali sur
le religieux et ses fonctionnaires, les imams, nommés
par le pouvoir et tout à sa dévotion : "les prêches
et les émissions religieuses à la TV ne sont plus que
des temps de propagande, des hymnes permanents à l'envoyé
de Dieu. Une caricature de religion ! Où est Dieu ?".
De ce temps passé à parler de son pays, il reste un
goût de cendres et de regrets. La Tunisie aurait pu
devenir un modèle de démocratie dans le Maghreb, elle
raté une chance.
De l'épreuve de la répression, de ses morts, de ses
humiliés, sortira-t-il un peuple plus fort ?
Des leaders, qui font tant défaut aujourd'hui, se lèveront-ils
?
Et que va-t-il se passer à la mort de Bourguiba, avec
lequel les Tunisiens ont curieusement renoué en fuyant
leur présent ?
Sera-ce l'occasion d'un sursaut populaire ?
A moins que la révolution ne vienne des stades lors
d'un matche de foot ?
L'an dernier, une bataille rangée entre policiers et
jeunes supporters a fait dix sept morts. Et récemment,
en février, des émeutes violentes de lycéens et de chômeurs
ont eu lieu…C'est la question lancinante que se pose
notre ami. Il y répond en se voulant plein d'espoir
et de patience "l'alchimie de la réflexion, de l'approfondissement
dans la douleur commence à opérer dans le peuple".
[1]
Voir Réforme n° 2685, 28 septembre 1996
[2] Nicolas Beau et Jean-Pierre
Tuquoi : Notre ami Ben Ali, l'envers du miracle tunisien.
La Découverte. Paris 1999.
Propos recueillis par Claudine
Castelnau.
Dr. A. Manai
| Reforme/Paris N° 539- Février
1996