Interview avec Ahmed
Manaï
« Exilé
mais pas défait » ! C’est l’impression que nous
donne Ahmed Manaï dans l’nterview à Tunisia Monitor,
où il parle de Bourguiba « le leader politique
et l’homme d’Etat » et de Ghannouchi « l’intellectuel »
Il essaie de concilier entre ces deux personnages qui
ont marqué profondément la Tunisie contemporaine et
nous livre son analyse sur la situation du pays et le
rôle de l’élite, ou plutôt des élites, selon lui.
Intéressant !
Tunisia.Monitor :
Lors
de sa récente visite en Tunisie, le président Jacques
Chirac a tenu des propos élogieux sur le modèle politique
tunisien et particulièrement dans ses rapports avec
l’opposition, notamment islamiste. Il a présenté cet
islam modéré comme modèle. Quelles sont vos réactions ?
Ahmed
Manaï :
J’ai
donné une interview à Europe I le jour de la visite
du président Chirac à Tunis. J’y ai rappelé en substance
que « tous ceux qui ont une certaine idée
de la France, qui ont des affinités avec sa culture
et ses valeurs, sont déçus par une visite qui apporte
une caution morale et un soutien politique à une dictature
anachronique ». C’est ce qui s’est produit. Bien
plus, le soutien politique a été doublé d’une assistance
financière substantielle.
J’ai
réagi aussi aux déclarations du président français à
Tunis. Ma position est simple : le France est un
pays démocratique dont le devoir est d’aider à promouvoir
la démocratie auprès de ses partenaires Maghrébins.
En le faisant, elle peut gagner la confiance des peuples
et faire oublier son passé colonial. Je crois que les
français apprécient autrement leur intérêt, et c’est
dommage. Mais ce n’est pas l’appui de la France ou de
toute autre puissance, qui empêchera les tunisiens de
combattre la dictature jusqu’au bout.
Cette
déclaration du président Français a du bon quand même :
elle apporte aux tunisiens une preuve supplémentaire
que la légitimité de leur président réside tout spécialement
dans le soutien étranger. A eux d’en tirer les conclusions
qui s’imposent.
T.M.
Pouvez-
vous nous donner une idée de votre itinéraire intellectuel
et politique et comment évaluez-vous votre rôle et en
général l’expérience des listes indépendantes aux élections
législatives de 1989 en Tunisie ?
A.M.
Il
y a deux hommes contemporains qui ont profondément et
durablement marqué ma vie, ma pensée et mon action.
Ce sont Mohamed Iqbal et Malek Bennabi que j’ai côtoyé
durant l’année 1964- 1965. Comme eux, je n’ai pas eu
de vocation politique et donc presque pas de passé activiste.
J’ai de l’aversion pour les magouilles internes des
appareils de partis et les luttes de chefs pour la prééminence.
Aussi j’ai choisi de demeurer un homme libre parmi les
hommes libres, mais je n’hésite jamais à donner un avis
ou un conseil qu’on me le demande ou pas.
Je
sais cependant être très discipliné quand le combat
à mener est clair. Celui de l’indépendance l’était et
c’est ainsi que j’ai adhéré très jeune, à l’âge de 13
ans, au parti Destourien (1954- 1955). En 1961, je m’étais
engagé aussi à Bizerte en 1961.
Ma
rupture avec le Destour a été rapide. Jeune étudiant
en France en 1962, j’ai milité quelque temps à l’UGET
et à l’Association des étudiants musulmans nord-africains(AEMNA)
puis à l’AEIF. De retour en Tunisie en 1969, j’ai fait
un passage à l’association de sauvegarde du Coran. Les
autorités m’avaient retiré mon passeport la même année
Ma
carrière professionnelle s’étant faite surtout à l’étranger,
je n’ai pas eu pratiquement d’activités politiques mais
surtout des activités culturelles.
Depuis
1991 je me trouve en France où j’ai participé à la fondation
de nombreuses associations politiques et de droits de
l’homme (Tunisie : Démocratie Maintenant ;
Comité d’appel à la démission de Ben Ali, Coordination
pour la Défense des libertés en Tunisie..…).
Je
pense que le combat contre la dictature et pour la démocratie
est lui aussi très clair. C’est ainsi que j’ai participé
aux élections législatives en 1989 sur une liste indépendante
et que j’ai annoncé ma candidature à l’élection présidentielle
en 1993.
L’expérience
des législatives fut pour moi une expérience d’une rare
richesse. Elle m’a permis de m’accomplir, de me découvrir
un peu plus dans le feu de l’action et de toucher l’âme
des tunisiens. Cette expérience m’a confirmé dans ma
conviction que les tunisiens étaient mûrs pour vivre
et gérer convenablement une véritable
démocratie,
construire ensemble une société plus juste et plus fraternelle,
rivée à son identité culturelle et à ses valeurs en
même temps qu’au progrès. Les pieds sur terre et la
tête dans les nuages !
Je
dois reconnaître rétrospectivement que je n’avais pas
tiré immédiatement toutes les conséquences de cette
expérience. C’est à l’issue de ces élections que la
résistance à la dictature aurait dû commencer. Les candidats
indépendants, qu’ils le soient réellement ou affiliés
à Ennahda, avaient acquis leur légitimité par les urnes,
la seule qui compte en politique. Or ils s’étaient remis
à l’appareil de ce mouvement pour décider de la suite
des événements. J’avais proposé à l’époque à certains
candidats de nous constituer en parti politique, mais
l’appareil d’Ennahda avait fait échouer le projet. Ils
attendaient leur légalisation et un parti porté par
un verdict populaire, risquait de leur faire de l’ombre.
Mais
je crois que ce n’est que partie remise. Il y a dans
la Tunisie de demain, une place pour un grand parti
démocratique musulman, soucieux davantage du fond que
de la forme, promoteur de l’humanisme musulman et non
de slogans populistes et accrocheurs.. Je crois que
nous devons tous méditer l’expérience du parti Rafah
en Turquie, qui nous est plus proche, sociologiquement
et historiquement que celle du FIS voisin ou des Frères
musulmans en Egypte.
T.M. :
Dans
votre livre « Supplice Tunisien » vous
avez fait l’éloge de Bourguiba et de Ghannouchi. Pouvez-
vous nous expliquer l’antagonisme passé entre les deux
hommes et comment réconcilier leurs points de vue ?
A.M. :
Pour
agir en politique, faire bouger une société et mobiliser
un peuple, il faut une idée mobilisatrice, un homme
courageux et de conviction et un appareil politique.
Bourguiba et Ghannouchi, ont été, à un demi siècle d’intervalle,
ces hommes là. Chacun d’eux a construit un puissant
appareil politique, le Destour pour le premier et le
Nahda pour le second. Il y de nombreux points de convergence
entre le Bourguiba d’avant l’indépendance et Ghannouchi
d’aujourd’hui et l’antagonisme entre les deux hommes
n’est pas aussi profond qu’on veuille le faire croire.
Le rapport de Bourguiba de cette époque à l’islam, n’est
pas aussi conflictuel qu’on le croit. Son rapport à
l’occident et à la modernité n’était pas aussi aliéné
et aligné qu’on le prétend. J’espère qu’un jour, des
intellectuels tunisiens feront justice à Bourguiba sur
ce point précis.
Mais
Bourguiba ne s’est pas arrêté au combat pour l’indépendance.
Il a construit un Etat et dirigé une société pendant
30 ans. Son bilan global n’est pas négatif, loin de
là. Dans le bras de fer qui a opposé les deux hommes,
BOURGUIBA et Ghannouchi dans les années 80, je trouve
des excuses au vieux Bourguiba d’avoir ignoré et combattu
les motivations légitimes du mouvement islamiste, mais
je n’excuse pas Ghannouchi dans sa méconnaissance de
l’œuvre de Bourguiba et les préjugés défavorables qu’il
continue à nourrir à son égard. Il lui serait plus judicieux
de s’inspirer de ses grandes capacités manœuvrières
et de son courage politique, pour sortir son mouvement
et le pays de l’impasse dans laquelle ils se trouvent.
Je
ne juge pas ici des intentions et des convictions des
hommes. Elles appartiennent au secret des consciences
et Dieu seul peut en juger. Mais les deux hommes ont
beaucoup de points communs, avec une franche vocation
politique et d’homme d’Etat pour le premier et une franche
vocation intellectuelle pour le second.
T.M. :
Dans
votre récente lettre aux éditeurs de « LA CAUSE »
(publication proche du Fis) vous déclarez que « votre
combat (en Algérie) est le nôtre (en Tunisie) » .
Seriez- vous, selon cette prise de position, islamiste
mais indépendant ?
A.M. :
Le
Fis est un parti légal qui a été investi par le peuple
algérien et qui a été dépossédé de sa victoire. Son
combat s’inscrit dans la lutte des peuples pour leur
souveraineté, leur dignité et le libre choix de leurs
représentants. C’est ainsi qu’il faut comprendre mon
soutien, fort modeste, exprimé aux éditeurs de LA CAUSE.
Ce combat est aussi celui des tunisiens aujourd’hui,
mais avec d’autres moyens.
Si
je suis islamiste ? Je me définis plus simplement
comme un musulman démocrate, engagé en franc- tireur
dans un combat pour la liberté et la dignité de mes
concitoyens. Si demain je viendrais à fonder un parti,
l’islam y sera en tableau de fond et non en affiche,
une source d’inspiration pour les idées, les programmes
et les
projets
et non pas un slogan électoral. J’ai encore suffisamment
de scrupules pour ne pas faire valoir mes convictions
religieuses dans une compétition électorale.
Une
chose est sûre en tout cas : l’Etat islamique n’est
pas pour moi un objectif. C’est même un non sens. L’Etat
est tout simplement l’Etat. Il ne peut avoir d’autre
qualificatif que celui qui le lie à un pays. La politique
d’un gouvernement peut être par contre islamique si
elle s’inscrit dans une vision islamique de l’homme
et de la société. Ces notions méritent en tout cas d’être
approfondies.
T.M. :
Dans
votre livre, vous remerciez vos tortionnaires, particulièrement
leur chef, Si Hammadi. Qu’est- ce qui est blâmable en
Tunisie et dans quel ordre : Zine El Abidine Ben
Ali, le système politique et judiciaire tunisien ou
la passivité de la société tunisienne ?
A.M. :
On
peut avoir du dépit ou nourrir une vengeance contre
Ben Ali et ses tortionnaires, mais leur responsabilité
est avant tout pénale. La responsabilité politique et
morale dans le drame tunisien, incombe avant tout à
la classe politique, toutes tendances confondues. C’est
elle qui a démissionné et donné un chèque en blanc à
Ben Ali dont elle connaît parfaitement la perversité
et la grande propension à l’autoritarisme. C’est cette
classe politique qui continue à servir ses desseins
malsains ou à se taire. Nos politiciens manquent terriblement
de courage et cela explique toutes les dérives du passé.
Le
système judiciaire, avocats compris, assume une grande
part de responsabilité dans la dérive policière du régime,
l’impunité des responsables des meurtres, des viols
et de la torture. Je dois reconnaître qu’il y a eu de
nombreux actes de courage individuel chez les avocats
et les magistrats (Maîtres Chakroun, Essid, Hosni, El
Hani, Nasraoui…) et qui n’ont pas trouvé suffisamment
de solidarité au sein de leurs organisations respectives.
Peut-on
accepter qu’en six ans de répression, l’ordre des avocats
ne se manifeste qu’une seule fois en 1991 et qu’il laisse
maître Hosni et d’autres se faire broyer par la machine
infernale dans l’indifférence générale ?
Les
avocats autant que les magistrats sont responsables
de l’Etat de droit, du respect et de la stricte application
des lois.
C’est
pour cela qu’à mon sens, la première tâche d’un gouvernement
démocratique en Tunisie, et il viendra tôt ou tard,
consiste à réformer profondément le système judiciaire,
à concrétiser dans les faits l’indépendance de la justice
en lui donnant les moyens institutionnels, matériels
et humains de sa mission. La police judiciaire doit
dépendre totalement et exclusivement du système judiciaire
et l’on peut très bien imaginer que certains hauts magistrats
soient élus parmi leurs pairs et non pas désignés comme
c’est le cas actuellement. La justice doit aussi être
purgée de tous les éléments qui ont fait sa honte. Ne
l’oublions pas : la justice est le dernier rempart
de l’opprimé dans ce bas monde. « Qu’elle faille
à sa mission et c’est toute la vie de la cité qui dégénère »
pour reprendre l’idée de Ibn Khaldoun.
La
passivité de la société tunisienne n’est pas nouvelle,
c’est une donnée permanente de son histoire. C’est le
cas d’ailleurs de toutes les sociétés et il faut savoir
faire avec.
T.M. :
L’ancien
ministre de l’éducation nationale, Mohamed Charfi, a
écrit sur le Washington post daté du 9 juillet 1995
« On ne peut être fondamentaliste quand on a lu
Spinoza, Freud et Voltaire ». Il a aussi ajouté
que son projet de réforme de l’enseignement a réussi
à 95%. Quels sont vos commentaires et que pensez- vous
en général du système éducatif tunisien ?
A.M. :
Charfi
a souvent prouvé qu’il manquait de courage politique.
Il fut le premier parmi ses amis de « perspectives »
incarcérés en 1970 à exprimer son repentir et à demander
la grâce de Bourguiba.
Dans
sa déclaration au Washington Post, il apporte la preuve
qu’il manque aussi d’intégrité intellectuelle. Le triptyque
de philosophes qu’on évoque traditionnellement au secours
des choix anti- religieux est composé de Marx- Darwin
et Freud et non pas Spinoza- Freud et Voltaire, comme
il l’a fait. Tout est antagonique dans la démarche de
ces derniers. Spinoza par exemple était un réformateur
du Judaïsme. Mais je comprends pourquoi il a fait ce
choix : c’est essentiellement pour faire oublier
son passé de militant Marxiste Maoïste. Ce n’est pas
très agréable aux américains. S’il n’était totalement
aliéné, il aurait trouvé à l’appui de ses choix laïques,
des penseurs musulmans tels que Ali Abdurrazek.
Quant
au succès de sa réforme de l’éducation nationale, il
sait pertinemment que celle- ci ne peut être traduite
par un chiffre statistique ni se mesurer en années.
Il ne s’agit pas d’un problème technique ponctuel dont
on fait le bilan au bout de 5 ou 6 ans. Il faut attendre
et voir comment sera la génération qu'il aura formée,
si elle sera équilibrée, capable de s’adapter au monde
tout en demeurant fidèle à ses racines culturelles,
ou bien acculturée, sans attaches ni repères, perdue
dans un monde qu’elle ne comprend pas ! L’Imam
Ali nous recommande d’éduquer nos enfants pour une époque
qui n’est pas la nôtre. Espérons que Charfi l’ait fait,
même en invoquant Freud.
Mais
au vu des résultats tangibles de cette réforme, j’ai
des raisons de m’inquiéter. Les spécialistes qui connaissent
le problème mieux que moi, sont plutôt pessimistes.
C’est l’avis que vient de donner récemment, dans un
séminaire tenu à la Sorbonne, un universitaire tunisien,
peu suspect de contestation.
De
mon modeste point de vue, un système éducatif doit faire
partie d’un grand projet de société. Il doit être débattu
et négocié publiquement avec toutes les composantes
politiques et les forces sociales, économiques et professionnelles
du pays. Il doit être fondé sur les valeurs de notre
culture et de notre civilisation. Il doit aussi être
supporté par notre langue et inclure l’enseignement
des langues des peuples musulmans ( Tamazight, Turc,
Farsi…) et les langues étrangères. Le face à face actuel
avec le français est un suicide pour les générations
futures.
Notre
système éducatif doit aussi s’ouvrir à tous, cesser
de former uniquement des élites, donner le maximum de
chances à chacun pour s’épanouir dans la filière de
son choix. Il doit faciliter et préparer les jeunes
au monde de du travail. C’est pour cela que l’entreprise
doit être impliquée dans l’élaboration et l’exécution
de certains programmes d’enseignement, notamment professionnel.
L’éducation
doit demeurer aussi un service public, portée par l’Etat
mais aussi par les diverses instances intermédiaires,
régionales et locales. Cela suppose une grande et ambitieuse
politique d’aménagement du territoire avec l’institutionnalisation
de conseils régionaux, des transferts de budgets et
de compétences. Bref une profonde réforme politique
qui institue une décentralisation démocratique et imaginative
et permet aux citoyens d’exercer la démocratie dans
leur environnement immédiat.
T.M. :
Le professeur
Sadok Châabane, ministre de la justice, vient de publier
un livre « Ben Ali et le chemin du pluralisme ».
Avez- vous lu ce livre et que pensez- vous des rapports
entre l’élite tunisienne et le régime de Ben Ali ?
A.M. :
En
Tunisie, il n’y a pas une élite mais des élites, avec
chacune ses propres références culturelles et ses projets
de société. Il est difficile d’en dresser ici la typologie,
aussi nous nous limitons à en analyser le comportement
politique.
L’élite
moderne, qui peuple l’administration, l’université,
les associations et les partis politiques et qui gère
le pays, est née de l’indépendance. Elle est le produit
du pouvoir, auquel elle est demeurée largement tributaire
dans tout ce qui touche son ascension sociale, son bien
être économique et son confort matériel et moral. C’est
ce qui explique qu’elle soit demeurée très conformiste
au plan politique et très peu imaginative et indigente
au niveau des idées, se contentant de reproduire le
système qui lui a donnée naissance. C’est un peu l’élite
MAMLUK.
Une
certaine frange de cette élite, longtemps ignorée et
même combattue sous Bourguiba, a trouvé en Ben Ali un
sauveur et s’est mise à son service. C’est à cette dernière
qu’appartiennent les Charfi, Châabane, Chammari, Ouederni
et autres. Tous ces hommes appartiennent à d’anciens
groupuscules marxistes, déçus par les piètres performances
de leur implantation politique dans le pays et le peu
d’écho de leurs thèses dans la société. L’effondrement
du communisme a fini par les marginaliser en les privant
de références et de modèle.
La
véritable élite politique tunisienne, celle qui se nourrit
aux sources de la culture nationale, qui est au diapason
avec les luttes de son peuple et de ses aspirations
profondes, se trouve actuellement marginalisée. Elle
peuple les prisons ou se trouve exilée dans son propre
pays ou à l’étranger. Cette élite est en rupture définitive
avec le système. Hichem Jaït par exemple, vit chez lui
à Tunis, mais en dehors de la société. Nous retrouvons
dans cette catégorie les islamistes mais aussi les centaines
d’intellectuels qui se sont exprimés par pétition dans
des appels pour la démocratie, la liberté et récemment
pour l’amnistie générale.
Les
intellectuels qui se sont engagés en politique pour
servir le régime sont en train de payer très cher leur
forfait. Ils se font éliminer un à un. La raison en
est que le régime n’a pas besoin d’intellectuels et
d’hommes politiques, mais simplement de fonctionnaires
et d’exécutants de basses œuvres. C’est par exemple
le cas d’un Châabane, qui a fait le tour du pays pour
donner des conférences sur « la communauté de pensée
entre Hegel et Ben Ali ».
Je
n’ai pas encore lu son livre, mais je le ferai volontiers,
au moins pour comprendre les limites de sa compromission.
T.M. :
Pouvez-
vous, à la lumière de votre expérience d’expertise,
nous faire un bref commentaire sur les engagements économiques
de la Tunisie, vis à vis du FMI, de la BIRD, ainsi que
ceux découlant de l’accord de partenariat entre la Tunisie
et l’Union Européenne ?
A.M
Le
développement de la Tunisie dépend beaucoup de ces organismes.
Nombre de projets agricoles, industriels, touristiques
et d'infrastructure n'auraient pu être réalisés sans
leur concours financier. Le problème s’aggrave avec
le changement de statut de ces organismes qui, de conseillers,
sont devenus tout simplement des donneurs d'ordre et
des décideurs. Ce n’est pas particulier à la Tunisie
devront-nous noter. Mais n’empêche que notre pays est
devenu trop dépendant de ces organismes et que le financement
de ses projets de développement relève de leur bon vouloir.
La Tunisie s’endette chaque jour davantage. Notre dette
extérieure est de l’ordre de 9,4 Milliards de $ en 1994.
Elle continue à progresser à un niveau qui risque de
menacer l’avenir des générations futures.
Il
y a quelques mois, la Tunisie a signé un accord de partenariat
avec l’UE avec laquelle nous faisons 75% de nos échanges
commerciaux. A mon avis c’est un accord prématuré. Il
aurait dû être précédé par une consolidation de l’UMA.
Il est aussi déséquilibré parce qu’il s’est fait entre
un petit pays et la deuxième puissance économique du
monde. Mais que faire quand les dirigeants tunisiens
sont prêts à signer n'importe quoi sans se soucier du
tort qu’ils occasionnent aux générations futures ?
T.M. :
Que
pensez- vous de l’arrestation récente de Mohamed Moâdda
et de Khemaïs Chammari du MDS ?
A.M. :
A
ma connaissance, Chammari n’a pas été arrêté, on lui
a retiré simplement l’immunité parlementaire et on l’a
encouragé à participer au sommet de Barcelone, au sein
de la délégation tunisienne. Il a des protecteurs étrangers
très puissants. Je crois que dans son cas, il y a de
la manipulation, pour lui refaire une virginité politique
et lui permettre de prendre ainsi la tête du MDS.
Le
cas de Moâdda est différent. Ses protecteurs sont arabes,
ce qui ne compte pas beaucoup aux yeux de Ben Ali. D’autre
part, il est accusé d’avoir divulgué le secret d’un
accord d’unité entre la Tunisie et la Libye, signé lors
de la visite officielle de Ben Ali à Tripoli.
T.M. :
A
votre avis, comment faire sortir la Tunisie de l’impasse
politique dans laquelle elle se trouve ?
A.M. :
Il
faut commencer par faire un diagnostic rigoureux de
la situation. La crise en Tunisie n’est pas seulement
politique. C’est une crise générale qui touche les sphères
sociale, culturelle et économique. Elle affecte les
rapports des citoyens à l’Etat, l’équilibre psychologique
des individus, la qualité de leurs rapports à l’intérieur
de la famille et de l’entreprise et l’idée qu’ils se
font d’eux mêmes et du monde .
En
Tunisie, l’Etat est démantelé au profit de clans mafieux
et le corps social est gravement menacé dans son existence
au présent et dans l’avenir. Quand une crise d’une telle
ampleur ne trouve pas les hommes et les idées pour en
venir à bout, elle devient une impasse.
J’ai
cependant la conviction que nous pouvons nous en sortir
grâce à de profondes et déchirantes révisions politiques,
ouvrant la voie à des réformes sociales, culturelles
et économiques.
Ces
révisions doivent conduire à un nouveau rapport de forces.
Il ne faut pas croire que le régime acceptera de céder
de plein gré. Il faut donc l’y contraindre. Les révisions
auxquelles je fais allusion concernent au premier chef
les oppositions, à commencer par celle de l’extérieur.
Il faut recomposer cette opposition pour la rendre plus
crédible. Cela passe inexorablement par la mise en veilleuse
des mouvements et partis qui la composent actuellement
et l’adhésion individuelle de leurs troupes à une plate-
forme d’action, négociée et élaborée démocratiquement
avec l’intérieur..
Il
faudrait que les dirigeants de ces mouvements soient
plus modestes et se rendent à l’évidence : aucun
d’entre eux ne peut réunir les tunisiens sous sa bannière
et autour de ses idées. Le seul projet capable de fédérer
c’est le projet de la démocratie et la seule idée capable
de mobiliser c’est l’idée de la liberté.
L’étape
suivante consistera à rallier l’opposition légale à
l’intérieur, en poussant ses composantes à se saborder
et à se déclarer en faillite. A partir de là commence
la restructuration de l’opposition.
Est-ce
à dire que cela va suffire pour faire tomber la dictature ?
Sûrement non ! C’est tout simplement le début d’un
combat avec plus d’atouts pour le réussir.
Peut-on
faire l’économie de la violence ?
Je
ne souhaite pas la violence, mais elle devra intervenir
à un moment ou à un autre, parce qu’elle est politiquement
nécessaire et qu’elle est moralement légitime. Contre
des bandits sans foi ni loi, la bonne parole n’est d’aucun
secours. Mais nous n’en sommes pas encore là./.
Traduit
de l’Anglais
TUNISIA
MONITOR (USA)
JAN-FEB
1996