Directeur: Ahmed Manaï

INTERVIEW

Janvier 1996

Interview avec Ahmed Manaï

« Exilé mais pas défait » ! C’est l’impression que nous donne Ahmed Manaï dans l’nterview à Tunisia Monitor, où il parle de Bourguiba « le leader politique et l’homme d’Etat » et de Ghannouchi « l’intellectuel » Il essaie de concilier entre ces deux personnages qui ont marqué profondément la Tunisie contemporaine et nous livre son analyse sur la situation du pays et le rôle de l’élite, ou plutôt des élites, selon lui.

Intéressant !

Tunisia.Monitor :

Lors de sa récente visite en Tunisie, le président Jacques Chirac a tenu des propos élogieux sur le modèle politique tunisien et particulièrement dans ses rapports avec l’opposition, notamment islamiste. Il a présenté cet islam modéré comme modèle. Quelles sont vos réactions ?

Ahmed Manaï :

J’ai donné une interview à Europe I le jour de la visite du président Chirac à Tunis. J’y ai rappelé en substance que « tous ceux qui ont une certaine idée de la France, qui ont des affinités avec sa culture et ses valeurs, sont déçus par une visite qui apporte une caution morale et un soutien politique à une dictature anachronique ». C’est ce qui s’est produit. Bien plus, le soutien politique a été doublé d’une assistance financière substantielle.

J’ai réagi aussi aux déclarations du président français à Tunis. Ma position est simple : le France est un pays démocratique dont le devoir est d’aider à promouvoir la démocratie auprès de ses partenaires Maghrébins. En le faisant, elle peut gagner la confiance des peuples et faire oublier son passé colonial. Je crois que les français apprécient autrement leur intérêt, et c’est dommage. Mais ce n’est pas l’appui de la France ou de toute autre puissance, qui empêchera les tunisiens de combattre la dictature jusqu’au bout.

Cette déclaration du président Français a du bon quand même : elle apporte aux tunisiens une preuve supplémentaire que la légitimité de leur président réside tout spécialement dans le soutien étranger. A eux d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

T.M.

Pouvez- vous nous donner une idée de votre itinéraire intellectuel et politique et comment évaluez-vous votre rôle et en général l’expérience des listes indépendantes aux élections législatives de 1989 en Tunisie ?

A.M.

Il y a deux hommes contemporains qui ont profondément et durablement marqué ma vie, ma pensée et mon action. Ce sont Mohamed Iqbal et Malek Bennabi que j’ai côtoyé durant l’année 1964- 1965. Comme eux, je n’ai pas eu de vocation politique et donc presque pas de passé activiste. J’ai de l’aversion pour les magouilles internes des appareils de partis et les luttes de chefs pour la prééminence. Aussi j’ai choisi de demeurer un homme libre parmi les hommes libres, mais je n’hésite jamais à donner un avis ou un conseil qu’on me le demande ou pas.

Je sais cependant être très discipliné quand le combat à mener est clair. Celui de l’indépendance l’était et c’est ainsi que j’ai adhéré très jeune, à l’âge de 13 ans, au parti Destourien (1954- 1955). En 1961, je m’étais engagé aussi à Bizerte  en 1961.

Ma rupture avec le Destour a été rapide. Jeune étudiant en France en 1962, j’ai milité quelque temps à l’UGET et à l’Association des étudiants musulmans nord-africains(AEMNA) puis à l’AEIF. De retour en Tunisie en 1969, j’ai fait un passage à l’association de sauvegarde du Coran. Les autorités m’avaient retiré mon passeport la même année

Ma carrière professionnelle s’étant faite surtout à l’étranger, je n’ai pas eu pratiquement d’activités politiques mais surtout des activités culturelles.

Depuis 1991 je me trouve en France où j’ai participé à la fondation de nombreuses associations politiques et de droits de l’homme (Tunisie : Démocratie Maintenant ; Comité d’appel à la démission de Ben Ali, Coordination pour la Défense des libertés en Tunisie..…).

Je pense que le combat contre la dictature et pour la démocratie est lui aussi très clair. C’est ainsi que j’ai participé aux élections législatives en 1989 sur une liste indépendante et que j’ai annoncé ma candidature à l’élection présidentielle en 1993.

L’expérience des législatives fut pour moi une expérience d’une rare richesse. Elle m’a permis de m’accomplir, de me découvrir un peu plus dans le feu de l’action et de toucher l’âme des tunisiens. Cette expérience m’a confirmé dans ma conviction que les tunisiens étaient mûrs pour vivre et gérer convenablement une véritable

démocratie, construire ensemble une société plus juste et plus fraternelle, rivée à son identité culturelle et à ses valeurs en même temps qu’au progrès. Les pieds sur terre et la tête dans les nuages !

Je dois reconnaître rétrospectivement que je n’avais pas tiré immédiatement toutes les conséquences de cette expérience. C’est à l’issue de ces élections que la résistance à la dictature aurait dû commencer. Les candidats indépendants, qu’ils le soient réellement ou affiliés à Ennahda, avaient acquis leur légitimité par les urnes, la seule qui compte en politique. Or ils s’étaient remis à l’appareil de ce mouvement pour décider de la suite des événements. J’avais proposé à l’époque à certains candidats de nous constituer en parti politique, mais l’appareil d’Ennahda avait fait échouer le projet. Ils attendaient leur légalisation et un parti porté par un verdict populaire, risquait de leur faire de l’ombre.

Mais je crois que ce n’est que partie remise. Il y a dans la Tunisie de demain, une place pour un grand parti démocratique musulman, soucieux davantage du fond que de la forme, promoteur de l’humanisme musulman et non de slogans populistes et accrocheurs.. Je crois que nous devons tous méditer l’expérience du parti Rafah en Turquie, qui nous est plus proche, sociologiquement et historiquement que celle du FIS voisin ou des Frères musulmans en Egypte.

T.M. :

Dans votre livre «  Supplice Tunisien » vous avez fait l’éloge de Bourguiba et de Ghannouchi. Pouvez- vous nous expliquer l’antagonisme passé entre les deux hommes et comment réconcilier leurs points de vue ?

A.M. :

Pour agir en politique, faire bouger une société et mobiliser un peuple, il faut une idée mobilisatrice, un homme courageux et de conviction et un appareil politique. Bourguiba et Ghannouchi, ont été, à un demi siècle d’intervalle, ces hommes là. Chacun d’eux a construit un puissant appareil politique, le Destour pour le premier et le Nahda pour le second. Il y de nombreux points de convergence entre le Bourguiba d’avant l’indépendance et Ghannouchi d’aujourd’hui et l’antagonisme entre les deux hommes n’est pas aussi profond qu’on veuille le faire croire. Le rapport de Bourguiba de cette époque à l’islam, n’est pas aussi conflictuel qu’on le croit. Son rapport à l’occident et à la modernité n’était pas aussi aliéné et aligné qu’on le prétend. J’espère qu’un jour, des intellectuels tunisiens feront justice à Bourguiba sur ce point précis.

Mais Bourguiba ne s’est pas arrêté au combat pour l’indépendance. Il a construit un Etat et dirigé une société pendant 30 ans. Son bilan global n’est pas négatif, loin de là. Dans le bras de fer qui a opposé les deux hommes, BOURGUIBA et Ghannouchi dans les années 80, je trouve des excuses au vieux Bourguiba d’avoir ignoré et combattu les motivations légitimes du mouvement islamiste, mais je n’excuse pas Ghannouchi dans sa méconnaissance de l’œuvre de Bourguiba et les préjugés défavorables qu’il continue à nourrir à son égard. Il lui serait plus judicieux de s’inspirer de ses grandes capacités manœuvrières et de son courage politique, pour sortir son mouvement et le pays de l’impasse dans laquelle ils se trouvent.

Je ne juge pas ici des intentions et des convictions des hommes. Elles appartiennent au secret des consciences et Dieu seul peut en juger. Mais les deux hommes ont beaucoup de points communs, avec une franche vocation politique et d’homme d’Etat pour le premier et une franche vocation intellectuelle pour le second.

T.M. :

Dans votre récente lettre aux éditeurs de « LA CAUSE » (publication proche du Fis) vous déclarez que « votre combat (en Algérie) est le nôtre (en Tunisie) » . Seriez- vous, selon cette prise de position, islamiste mais indépendant ?

A.M. :

Le Fis est un parti légal qui a été investi par le peuple algérien et qui a été dépossédé de sa victoire. Son combat s’inscrit dans la lutte des peuples pour leur souveraineté, leur dignité et le libre choix de leurs représentants. C’est ainsi qu’il faut comprendre mon soutien, fort modeste, exprimé aux éditeurs de LA CAUSE. Ce combat est aussi celui des tunisiens aujourd’hui, mais avec d’autres moyens.

Si je suis islamiste ? Je me définis plus simplement comme un musulman démocrate, engagé en franc- tireur dans un combat pour la liberté et la dignité de mes concitoyens. Si demain je viendrais à fonder un parti, l’islam y sera en tableau de fond et non en affiche, une source d’inspiration pour les idées, les programmes et les

projets et non pas un slogan électoral. J’ai encore suffisamment de scrupules pour ne pas faire valoir mes convictions religieuses dans une compétition électorale.

Une chose est sûre en tout cas : l’Etat islamique n’est pas pour moi un objectif. C’est même un non sens. L’Etat est tout simplement l’Etat. Il ne peut avoir d’autre qualificatif que celui qui le lie à un pays. La politique d’un gouvernement peut être par contre islamique si elle s’inscrit dans une vision islamique de l’homme et de la société. Ces notions méritent en tout cas d’être approfondies.

T.M. :

Dans votre livre, vous remerciez vos tortionnaires, particulièrement leur chef, Si Hammadi. Qu’est- ce qui est blâmable en Tunisie et dans quel ordre : Zine El Abidine Ben Ali, le système politique et judiciaire tunisien ou la passivité de la société tunisienne ?

A.M. :

On peut avoir du dépit ou nourrir une vengeance contre Ben Ali et ses tortionnaires, mais leur responsabilité est avant tout pénale. La responsabilité politique et morale dans le drame tunisien, incombe avant tout à la classe politique, toutes tendances confondues. C’est elle qui a démissionné et donné un chèque en blanc à Ben Ali dont elle connaît parfaitement la perversité et la grande propension à l’autoritarisme. C’est cette classe politique qui continue à servir ses desseins malsains ou à se taire. Nos politiciens manquent terriblement de courage et cela explique toutes les dérives du passé.

Le système judiciaire, avocats compris, assume une grande part de responsabilité dans la dérive policière du régime, l’impunité des responsables des meurtres, des viols et de la torture. Je dois reconnaître qu’il y a eu de nombreux actes de courage individuel chez les avocats et les magistrats (Maîtres Chakroun, Essid, Hosni, El Hani, Nasraoui…) et qui n’ont pas trouvé suffisamment de solidarité au sein de leurs organisations respectives.

Peut-on accepter qu’en six ans de répression, l’ordre des avocats ne se manifeste qu’une seule fois en 1991 et qu’il laisse maître Hosni et d’autres se faire broyer par la machine infernale dans l’indifférence générale ?

Les avocats autant que les magistrats sont responsables de l’Etat de droit, du respect et de la stricte application des lois.

C’est pour cela qu’à mon sens, la première tâche d’un gouvernement démocratique en Tunisie, et il viendra tôt ou tard, consiste à réformer profondément le système judiciaire, à concrétiser dans les faits l’indépendance de la justice en lui donnant les moyens institutionnels, matériels et humains de sa mission. La police judiciaire doit dépendre totalement et exclusivement du système judiciaire et l’on peut très bien imaginer que certains hauts magistrats soient élus parmi leurs pairs et non pas désignés comme c’est le cas actuellement. La justice doit aussi être purgée de tous les éléments qui ont fait sa honte. Ne l’oublions pas : la justice est le dernier rempart de l’opprimé dans ce bas monde. « Qu’elle faille à sa mission et c’est toute la vie de la cité qui dégénère » pour reprendre l’idée de Ibn Khaldoun.

La passivité de la société tunisienne n’est pas nouvelle, c’est une donnée permanente de son histoire. C’est le cas d’ailleurs de toutes les sociétés et il faut savoir faire avec.

T.M. :

L’ancien ministre de l’éducation nationale, Mohamed Charfi, a écrit sur le Washington post daté du 9 juillet 1995 « On ne peut être fondamentaliste quand on a lu Spinoza, Freud et Voltaire ». Il a aussi ajouté que son projet de réforme de l’enseignement a réussi à 95%. Quels sont vos commentaires et que pensez- vous en général du système éducatif tunisien ?

A.M. :

Charfi a souvent prouvé qu’il manquait de courage politique. Il fut le premier parmi ses amis de « perspectives » incarcérés en 1970 à exprimer son repentir et à demander la grâce de Bourguiba.

Dans sa déclaration au Washington Post, il apporte la preuve qu’il manque aussi d’intégrité intellectuelle. Le triptyque de philosophes qu’on évoque traditionnellement au secours des choix anti- religieux est composé de Marx- Darwin et Freud et non pas Spinoza- Freud et Voltaire, comme il l’a fait. Tout est antagonique dans la démarche de ces derniers. Spinoza par exemple était un réformateur du Judaïsme. Mais je comprends pourquoi il a fait ce choix : c’est essentiellement pour faire oublier son passé de militant Marxiste Maoïste. Ce n’est pas très agréable aux américains. S’il n’était totalement aliéné, il aurait trouvé à l’appui de ses choix laïques, des penseurs musulmans tels que Ali Abdurrazek.

Quant au succès de sa réforme de l’éducation nationale, il sait pertinemment que celle- ci ne peut être traduite par un chiffre statistique ni se mesurer en années. Il ne s’agit pas d’un problème technique ponctuel dont on fait le bilan au bout de 5 ou 6 ans. Il faut attendre et voir comment sera la génération qu'il aura formée, si elle sera équilibrée, capable de s’adapter au monde tout en demeurant fidèle à ses racines culturelles, ou bien acculturée, sans attaches ni repères, perdue dans un monde qu’elle ne comprend pas ! L’Imam Ali nous recommande d’éduquer nos enfants pour une époque qui n’est pas la nôtre. Espérons que Charfi l’ait fait, même en invoquant Freud.

Mais au vu des résultats tangibles de cette réforme, j’ai des raisons de m’inquiéter. Les spécialistes qui connaissent le problème mieux que moi, sont plutôt pessimistes. C’est l’avis que vient de donner récemment, dans un séminaire tenu à la Sorbonne, un universitaire tunisien, peu suspect de contestation.

De mon modeste point de vue, un système éducatif doit faire partie d’un grand projet de société. Il doit être débattu et négocié publiquement avec toutes les composantes politiques et les forces sociales, économiques et professionnelles du pays. Il doit être fondé sur les valeurs de notre culture et de notre civilisation. Il doit aussi être supporté par notre langue et inclure l’enseignement des langues des peuples musulmans ( Tamazight, Turc, Farsi…) et les langues étrangères. Le face à face actuel avec le français est un suicide pour les générations futures.

Notre système éducatif doit aussi s’ouvrir à tous, cesser de former uniquement des élites, donner le maximum de chances à chacun pour s’épanouir dans la filière de son choix. Il doit faciliter et préparer les jeunes au monde de du travail. C’est pour cela que l’entreprise doit être impliquée dans l’élaboration et l’exécution de certains programmes d’enseignement, notamment professionnel.

L’éducation doit demeurer aussi un service public, portée par l’Etat mais aussi par les diverses instances intermédiaires, régionales et locales. Cela suppose une grande et ambitieuse politique d’aménagement du territoire avec l’institutionnalisation de conseils régionaux, des transferts de budgets et de compétences. Bref une profonde réforme politique qui institue une décentralisation démocratique et imaginative et permet aux citoyens d’exercer la démocratie dans leur environnement immédiat.

T.M. :

Le professeur Sadok Châabane, ministre de la justice, vient de publier un livre « Ben Ali et le chemin du pluralisme ». Avez- vous lu ce livre et que pensez- vous des rapports entre l’élite tunisienne et le régime de Ben Ali ?

A.M. :

En Tunisie, il n’y a pas une élite mais des élites, avec chacune ses propres références culturelles et ses projets de société. Il est difficile d’en dresser ici la typologie, aussi nous nous limitons à en analyser le comportement politique.

L’élite moderne, qui peuple l’administration, l’université, les associations et les partis politiques et qui gère le pays, est née de l’indépendance. Elle est le produit du pouvoir, auquel elle est demeurée largement tributaire dans tout ce qui touche son ascension sociale, son bien être économique et son confort matériel et moral. C’est ce qui explique qu’elle soit demeurée très conformiste au plan politique et très peu imaginative et indigente au niveau des idées, se contentant de reproduire le système qui lui a donnée naissance.  C’est un peu l’élite MAMLUK.

Une certaine frange de cette élite, longtemps ignorée et même combattue sous Bourguiba, a trouvé en Ben Ali un sauveur et s’est mise à son service. C’est à cette dernière qu’appartiennent les Charfi, Châabane, Chammari, Ouederni et autres. Tous ces hommes appartiennent à d’anciens groupuscules marxistes, déçus par les piètres performances de leur implantation politique dans le pays et le peu d’écho de leurs thèses dans la société. L’effondrement du communisme a fini par les marginaliser en les privant de références et de modèle.

La véritable élite politique tunisienne, celle qui se nourrit aux sources de la culture nationale, qui est au diapason avec les luttes de son peuple et de ses aspirations profondes, se trouve actuellement marginalisée. Elle peuple les prisons ou se trouve exilée dans son propre pays ou à l’étranger. Cette élite est en rupture définitive avec le système. Hichem Jaït par exemple, vit chez lui à Tunis, mais en dehors de la société. Nous retrouvons dans cette catégorie les islamistes mais aussi les centaines d’intellectuels qui se sont exprimés par pétition dans des appels pour la démocratie, la liberté et récemment pour l’amnistie générale.

Les intellectuels qui se sont engagés en politique pour servir le régime sont en train  de payer très cher leur forfait. Ils se font éliminer un à un. La raison en est que le régime n’a pas besoin d’intellectuels et d’hommes politiques, mais simplement de fonctionnaires et d’exécutants de basses œuvres. C’est par exemple le cas d’un Châabane, qui a fait le tour du pays pour donner des conférences sur « la communauté de pensée entre Hegel et Ben Ali ».

Je n’ai pas encore lu son livre, mais je le ferai volontiers, au moins pour comprendre les limites de sa compromission.

T.M. :

Pouvez- vous, à la lumière de votre expérience d’expertise, nous faire un bref commentaire sur les engagements économiques de la Tunisie, vis à vis du FMI, de la BIRD, ainsi que ceux découlant de l’accord de partenariat entre la Tunisie et l’Union Européenne ?

A.M

Le développement de la Tunisie dépend beaucoup de ces organismes. Nombre de projets agricoles, industriels, touristiques et d'infrastructure n'auraient pu être réalisés sans leur concours financier. Le problème s’aggrave avec le changement de statut de ces organismes qui, de conseillers, sont devenus tout simplement des donneurs d'ordre et des décideurs. Ce n’est pas particulier à la Tunisie devront-nous noter. Mais n’empêche que notre pays est devenu trop dépendant de ces organismes et que le financement de ses projets de développement relève de leur bon vouloir. La Tunisie s’endette chaque jour davantage. Notre dette extérieure est de l’ordre de 9,4 Milliards de $ en 1994. Elle continue à progresser à un niveau qui risque de menacer l’avenir des générations futures.

Il y a quelques mois, la Tunisie a signé un accord de partenariat avec l’UE avec laquelle nous faisons 75% de nos échanges commerciaux. A mon avis c’est un accord prématuré. Il aurait dû être précédé par une consolidation de l’UMA. Il est aussi déséquilibré parce qu’il s’est fait entre un petit pays et la deuxième puissance économique du monde. Mais que faire quand les dirigeants tunisiens sont prêts à signer n'importe quoi sans se soucier du tort qu’ils occasionnent aux générations futures ?

T.M. :

Que pensez- vous de l’arrestation récente de Mohamed Moâdda et de Khemaïs Chammari du MDS ?

A.M. :

A ma connaissance, Chammari n’a pas été arrêté, on lui a retiré simplement l’immunité parlementaire et on l’a encouragé à participer au sommet de Barcelone, au sein de la délégation tunisienne. Il a des protecteurs étrangers très puissants. Je crois que dans son cas, il y a de la manipulation, pour lui refaire une virginité politique et lui permettre de prendre ainsi la tête du MDS.

Le cas de Moâdda est différent. Ses protecteurs sont arabes, ce qui ne compte pas beaucoup aux yeux de Ben Ali. D’autre part, il est accusé d’avoir divulgué le secret d’un accord d’unité entre la Tunisie et la Libye, signé lors de la visite officielle de Ben Ali à Tripoli.

T.M. :

A votre avis, comment faire sortir la Tunisie de l’impasse politique dans laquelle elle se trouve ?

A.M. :

Il faut commencer par faire un diagnostic rigoureux de la situation. La crise en Tunisie n’est pas seulement politique. C’est une crise générale qui touche les sphères sociale, culturelle et économique. Elle affecte les rapports des citoyens à l’Etat, l’équilibre psychologique des individus, la qualité de leurs rapports à l’intérieur de la famille et de l’entreprise et l’idée qu’ils se font d’eux mêmes et du monde .

En Tunisie, l’Etat est démantelé au profit de clans mafieux et le corps social est gravement menacé dans son existence au présent et dans l’avenir. Quand une crise d’une telle ampleur ne trouve pas les hommes et les idées pour en venir à bout, elle devient une impasse.

J’ai cependant la conviction que nous pouvons nous en sortir grâce à de profondes et déchirantes révisions politiques, ouvrant la voie à des réformes sociales, culturelles et économiques.

Ces révisions doivent conduire à un nouveau rapport de forces. Il ne faut pas croire que le régime acceptera de céder de plein gré. Il faut donc l’y contraindre. Les révisions auxquelles je fais allusion concernent au premier chef les oppositions, à commencer par celle de l’extérieur. Il faut recomposer cette opposition pour la rendre plus crédible. Cela passe inexorablement par la mise en veilleuse des mouvements et partis qui la composent actuellement et l’adhésion individuelle de leurs troupes à une plate- forme d’action, négociée et élaborée démocratiquement avec l’intérieur..

Il faudrait que les dirigeants de ces mouvements soient plus modestes et se rendent à l’évidence : aucun d’entre eux ne peut réunir les tunisiens sous sa bannière et autour de ses idées. Le seul projet capable de fédérer c’est le projet de la démocratie et la seule idée capable de mobiliser c’est l’idée de la liberté.

L’étape suivante consistera à rallier l’opposition légale à l’intérieur, en poussant ses composantes à se saborder et à se déclarer en faillite. A partir de là commence la restructuration de l’opposition.

Est-ce à dire que cela va suffire pour faire tomber la dictature ? Sûrement non ! C’est tout simplement le début d’un combat avec plus d’atouts pour le réussir.

Peut-on faire l’économie de la violence ?

Je ne souhaite pas la violence, mais elle devra intervenir à un moment ou à un autre, parce qu’elle est politiquement nécessaire et qu’elle est moralement légitime. Contre des bandits sans foi ni loi, la bonne parole n’est d’aucun secours. Mais nous n’en sommes pas encore là./.

Traduit de l’Anglais

TUNISIA MONITOR (USA)

JAN-FEB 1996

 

 

[Accueil] [Actualités] [presse] [Interviews] [Appel] [Lettre ouverte] [Archives] [Livres] [I.T.R.I]

© 1999-2002 I.T.R.I.