Les
Tunisiens étaient si naïfs de croire aux promesses de
démocratisation
Bruxelles - « Cela a été naïf de ma part et de la part
de beaucoup de tunisiens d’avoir cru, en novembre 1987,
aux promesses de démocratisation du nouveau président,
Zine Abidine Ben Ali. Promesses qui ont poussé beaucoup
de gens à se lancer dans la politique. A posteriori, il
s’est avéré que nous avons été d’une très grande naïveté
que de croire que quelqu’un qui a accompli sa carrière
dans la police et les services secrets, ait l’intention
de faire de la Tunisie une démocratie. »
Tels sont les propos exprimés par Ahmed
Manai, un agronome qui travaillait pour les Nations-
Unies, mais actuellement en exil en France, lors d’un
entretien à Bruxelles. Il a subi dans sa chair ce que
c’est de croire à des promesses. Il se laissa comme
beaucoup d’autres entraîner dans l’euphorie qui a suivi
le coup d’Etat du 7 novembre 1987, perpétré par le Ben
Ali, alors Premier ministre, contre le « président
à vie » Habib Bourguiba.
Successivement, fonctionnaire de police,
chef des services secrets, ministre de l’Intérieur puis
Premier ministre, le nouvel homme fort promit enfin
l’instauration de la démocratie, après 30 ans de régime
de parti unique. Il refonda le Destour (parti de l’indépendance) en Rassemblement
Constitutionnel Démocratique (RCD) et promit des élections
libres.
Mais les promesses ne résisteront pas
au test des élections parlementaires tenus en avril
1989. Comme de coutume, les sièges furent tous remportés
par le parti au pouvoir. Ahmed Manai, s’était alors
présenté avec une liste indépendante à Monastir qui,
« malgré la fraude massive », acquit officiellement
22 pour cent des voix. Cette liste avait l’appui du
parti islamiste Ennahda, dont la participation aux élections était exclue.
Manai affirme ne pas avoir sollicité cet
appui. Il reconnaît être un ami de Rached Ghanouchi,
le leader du parti Ennahda qui se trouve actuellement
exilé à Londres, mais affirme ne pas partager les idées
politiques. Il précise que, après le coup d’Etat, il
y avait un vide politique autour du Destour. « Le
seul parti qui avait une assise populaire était alors
Ennahda ».
Complot
Quoi qu’il en soit, sa participation aux
élections ne connaîtra pas une issue heureuse pour Manai.
En avril 1991, de retour d’une mission de l’ONU au Burundi,
il sera arrêté puis torturé quatorze jours durant. Cette
épreuve, il la relate dans un ouvrage qui vient d’être
publié (*). Le gouvernement tunisien dément l’existence
de la torture mais les rapports d’Amnesty International
et d’autres organisations de défense des droits humains
prouvent le contraire. Manai révèle en annexe dans une
vingtaine d’exemples les méthodes de torture auxquelles
sont soumis les opposants présumés ou non.
Pour les services de sécurité, il s’agissait
d’arracher à Manai des aveux pour pouvoir révéler l’existence
d’un soit- disant complot « fomenté non seulement
par Ennahda mais par l’ensemble de l’opposition »
contre le régime. Ce « complot » sera suivi
en 1992 de procès monstres, ouvrant ainsi la voie à
une justification de la dictature, souligne Manai qui,
après sa libération, partit en France.
Il n’est pas tendre avec le régime qui,
selon lui, est dominé par des « clans maffieux »
des proches de la famille Ben Ali. Sortir de cette situation
ne paraît pas si simple. « L’opposition doit se
restructurer, elle ne signifie plus rien, même Ennahda
a perdu confiance » affirme Manai. Il déplore que
l’Occident ne fasse rien pour la démocratie et les droits
humains dans le tiers-monde. Le régime bénéficie de
la protection de la France, des Etats-Unis et d’Israël.
Il précise également que Ben Ali entretenait
déjà des relations avec le Mossad à l’époque où il dirigeait
les services de sécurité et qu’il en sait beaucoup plus
sur le bombardement du siège de l’OLP en 1985 et de
l’assassinat du
leader palestinien Abou Jihad en 1986. Dans son livre,
Manai rapporte l’histoire de Marwan Ben Zineb, un féru
d’informatique qui le 28 juillet 1989 fut victime d’un
« accident » après qu’il eut accédé à l’ordinateur
du président et découvert une liste des agents du Mossad
accrédités à Tunis.
Paul VANDEN
BAVIERE
Traduit
du Néerlandais par Anouar Koutchoukali.
(*) Ahmed
MANAI. Supplice tunisien. Le jardin secret du général
Ben Ali. Ed. La découverte, Paris, 1995. ISBN 2-7071-2441-9