Autoritarisme
politique et libéralisme économique sont deux choix
contradictoires qui ne peuvent longtemps cohabiter!
Al-Alam/ Londres
N° 539- Février 1996- Ramadhan/ Chaoual: 1416 H
Traduit de l'Arabe
Les responsables politiques tunisiens
appliquent, depuis le milieu des années 80 et avec de
nombreuses précautions, les recettes bien connues du
FMI et de la BIRD. Cela a permis une certaine libéralisation
de l'économie, notamment par la privatisation de nombreuses
branches du secteur public et, en l'absence de réactions
violentes d'une population connue pour sa grande sensibilité
aux soubresauts de la politique économique et sociale.
Il n'y a pas eu réédition des révoltes de 1978 et 1984,
sans doute à cause du quadrillage policier du pays d'une
part et des précautions prises dans la libéralisation.
L'expérience économique tunisienne, objet d'une propagande
démesurée, jouit d'un préjugé favorable auprès des organismes
financiers internationaux et de la presse étrangère.
Inversement, elle est l'objet de nombreuses critiques
de certains milieux politiques et syndicaux de l'opposition
et certains observateurs et experts étrangers émettent
des réserves sur son succès.
Nous avons voulu faire le point à ce sujet avec Ahmed
Manai, ancien expert auprès de l'ONU, écrivain et l'une
des figures marquantes et actives de l'opposition tunisienne.
Il a été aussi candidat à la candidature à l'élection
présidentielle de 1994. Le code électoral et la répression
sévissant dans le pays l'empêchèrent d'y participer.
Voici le texte de l'interview accordée au journaliste
tunisien à Londres. Mokhtar Badri, pour AL-ALAM.
Al-ALAM:
Le discours officiel insiste sur la rupture avec
le passé et son corollaire " le changement de l'ère
nouvelle ". Qu'en est-il au plan économique: s'agit-il
d'une rupture avec le passé ou simplement de continuité?
A.M.: On évoque rarement
les raisons économiques dans la planification et l'exécution
du coup d'Etat de 1989. Elles sont pourtant fondamentales.
Il faut rappeler que la Tunisie avait commencé l'application
d'un PAS en 1986, sous un président sénile et complètement
en dehors du temps et avec un gouvernement privé de
l'autorité suffisante pour mettre en application la
totalité des termes de ce programme et plus particulièrement
ses clauses sociales. Tout cela dans un climat révolutionnaire.
Ceux qui croient qu'on avait fait venir Ben Ali uniquement
pour mater l'opposition, surtout islamiste, se trompent.
On l'avait fait venir pour cela mais surtout pour mettre
en application un programme économique préparé avant
lui et que le gouvernement de Rachid Sfar se révéla
incapable d'appliquer avec la rigueur nécessaire.
Rappelons tout de même que l'économie tunisienne avait
connu jusqu'au début des années soixante, une longue
période sans intervention de l'Etat, suivie d'une deuxième
période où l'Etat était partout et une troisième enfin,
de large libéralisation dans les années quatre-vingt.
C'est cette dernière qui continue et qui s'est accentuée
depuis l'arrivée du pouvoir actuel. L'objectivité m'oblige
à dire aussi que l'économie tunisienne a été jusqu'au
début de 1990 et ce sous les divers modes de gestion,
une économie de production de biens et services. S'il
y a eu depuis un changement qualitatif, c'est surtout
dans le fait qu'elle s'est transformée en économie à
caractère partiellement mafieux.
AL-ALAM: Le discours
officiel n'hésite pas à parler d'un miracle tunisien
et promet de rattraper les dragons asiatiques dans les
prochaines années. Les milieux financiers ont aussi
un préjugé favorable sur l'expérience tunisienne. Quelle
est la part de vérité et de la démesure dans tout cela?
A.M.: Le pouvoir tunisien
et les organismes financiers internationaux jouent,
chacun à sa façon, de cette symphonie. Certains n'ont
pas hésiter à qualifier l'expérience tunisienne de miracle
et à la créditer, par exemple, d'un taux moyen de croissance
de 6% depuis le début des années 90. Curieusement, ceux
qui doutent et remettent en cause la crédibilité des
chiffres électoraux, oublient ou feintent d'oublier
que ceux des statistiques économiques sont produits
aussi par la même administration et selon la même logique
de falsification. Il faut mentionner le fait qu'il n'y
a pas d'organisme statistique international disposant
de ses propres moyens, matériels et humains et chargé
de collecter et de traiter les statistiques dans chaque
pays du monde. Il y a à la base des organismes nationaux
qui collectent, traitent et publient les statistiques.
Une autre raison de douter des chiffres officiels tunisiens,
réside dans le fait que le gouvernement a pris la fâcheuse
habitude de prendre ses désirs pour des réalités. Ainsi,
il avance, dans les plans quinquennaux et annuels, des
prévisions pour les grands indicateurs économiques(
PIB, Taux de croissance, inflation ...etc), qu'il adopte
dans ses bilans comme s'ils étaient des résultats et
des faits accomplis. Ainsi, écrit J.A. N° 1816, daté
du 26/10/1995 " cette année et pour la 2ème fois, apparaît
la différence entre le résultat et la prévision. Les
experts ont analysé les résultats de la période 1992-
1995, sur la base du rapport annuel de développement.
Ils ont constaté dans les aspects négatifs, que le PIB
n'a progressé que de 4,8%, loin des 6,2% prévus ". Pourtant
on continue à parler d'un taux de 6% et plus.
AL-ALAM: Quelle est
l'impact de la sécheresse des dernières années sur l'économie
tunisienne?
A.M: La Tunisie a connu
deux années de grande et terrible sécheresse. Cela a
eu l'avantage de rappeler aux tunisiens que leur pays
demeure malgré tout, un pays agricole. Il est vrai que
la part du secteur agricole dans le PIB est faible(
16% à peine), mais la population vivant de l'agriculture
est estimée à 50% de la population totale. Cela veut
dire que 4,5 millions de tunisiens se partagent moins
du 1/6 de la richesse nationale ce qui donne une idée
de l'étendue de l'injustice sociale.
La dernière sécheresse a eu de graves conséquences sur
l'économie nationale. Les productions de céréales et
d'huile d'olive ont baissé de ¾ de leur volume normal,
le bétail a été décimé au point de mettre en cause sa
reproduction naturelle. Cela implique une forte baisse
de nos exportations agroalimentaires et une forte augmentation
de nos importations et donc une aggravation du déficit
de notre balance agroalimentaire et de notre balance
commerciale, laquelle est déjà très déficitaire. L'économie
tunisienne n'est pas en bonne santé, malgré la forte
croissance enregistrée dans certains secteurs.
Cette situation risque d'avoir des retombées négatives
et même néfastes au plan social: plus d'inflation, plus
de chômage, plus de misère et ce, au moment où le tourisme
s'essouffle et connaît ses limites.
AL-ALAM: Que représente
le partenariat avec l'Europe et pensez-vous que le gouvernement
tunisien serait en mesure d'honorer ses engagements
à réformer les structures de l 'économie à l'horizon
2008, comme le stipule l'accord?
A.M.: Le gouvernement tunisien
a signé cet été un accord de partenariat avec l'UE et
ce, six mois après son intégration à l'OMC. Tout cela
est conforme à la logique et aux objectifs de ceux qui
veulent faire de la terre entière un marché ouvert à
tous les vents.
Concernant l'accord de partenariat avec l'UE, j'estime
qu'il ne s'agit pas d'un mal absolu. Il est du droit
et du devoir du gouvernement de rechercher un cadre
permanent de coopération avec l'Europe qui est notre
partenaire commercial principal (75 à 80% de nos échanges).
Mais quoique indispensable, cet accord est très déséquilibré
et n'a pas été mûrement négocié. Il aurait dû être précédé
par un effort de consolidation de l'UMA et par l'application
de ses nombreux accords. C'est une fois que ce projet
d'unification Maghrébine suffisamment avancé, que l'accord
global avec l'UE aurait dû être négocié. Un accord entre
deux ensembles avec chacun d'entre eux son projet autonome.
Les véritables considérations qui ont présidé à l'accord
Tunisie / UE, dans les conditions de soumission qui
rappellent l'accord Ghazza/Ariha (Gaza/Jericho) pour
les Palestiniens, n'ont, en fait, que peu de relations
avec l'économie. Le régime tunisien avait besoin d'une
caution politique Européenne et c'est à ce prix qu'il
l'a obtenue. Le Maroc qui a plus d'atouts que la Tunisie
négocie âprement et aura sûrement de meilleures conditions.
En tout cas et de la manière dont il a été négocié,
cet accord ne servira pas beaucoup l'économie tunisienne,
avec son industrie fragile et son agriculture handicapée.
Je crains qu'il ne soit un saut dans " le vide et sans
filet de sauvetage ".
Nous sommes à la veille d'une période bien plus grave
que celle qu'a connue notre pays et l'ensemble des pays
du tiers- monde au milieu du 19ème siècle. Quant aux
prétentions du régime tunisien à vouloir par là, restructurer
l'économie et la moderniser pour la préparer à répondre
aux exigences de l'association avec l'UE dans 12 ans,
c'est pour moi et d'autres une illusion. Aucun expert,
fusse-t-il le meilleur, ne se hasarderait dans des prévisions
de si long terme, et par les temps qui courent, certains
n'avancent pas des prévisions au-delà du lendemain.
AL-ALAM: Peux-t-on
comparer le rapport de nos échanges avec les pays arabes
et celui avec les pays Européens?
A.M.: Il n'y a aucune comparaison
possible. Nos échanges avec l'Europe avoisinent les
75 et même 80%, le reliquat étant avec le reste du monde.
Avec les autres pays Maghrébins, ils sont entre 4 et
5%. L'année dernière (1995), elles sont montées à 8%
avec la Libye et l'Algérie et ce par suite des situations
particulières de ces deux pays: le premier sous boycott
international fait transiter une partie de son commerce
international par la Tunisie. Pour l'Algérie, c'est
le commerce informel qui explique cette augmentation.
AL-ALAM: Et l'endettement?
A.M.: L'endettement de
la Tunisie est relativement bien connu. Il était, selon
la Banque Centrale de Tunisie et converti en USD 1988:
4975$; 1989:5350$; 1990: 5810$; 1991: 6400$; 1992: 6870$;
1993: 7540$; 1994: 8100$.
L'élément positif dans cette situation est que le taux
d'endettement/ PIB est en baisse (65% en 1989 à 56%
en 1994) La baisse est sensible aussi au niveau du service
de la dette : 24% en 1989 et 20% en 1994.
En tout cas l'endettement va se poursuivre au même rythme
sinon un peu plus et ce jusqu'à ce que les conditions
(surtout l'accord de partenariat) permettent de substituer
les investissements privés internationaux à l'investissement
public. C'est un objectif lointain quand on connaît
les réserves et hésitations des investisseurs étrangers
à s'engager en Tunisie.
Ces derniers ne se bousculent pas parce que le marché
tunisien seul ne les intéresse pas. Par contre, ils
seront nombreux à s'y intéresser quand il y aura un
marché maghrébin intégré de 100 millions de consommateurs.
La Tunisie n'aura pas d'attrait particulier pour les
investisseurs étrangers, tant qu'elle n'est pas devenue
une étape vers d'autres pays maghrébins.
AL-ALAM: Quelles sont
les retombées sociales immédiates et futures de la libéralisation
et de la privatisation des entreprises?
A.M.: Après un demi -siècle
d'économie dirigée et ses nombreux échecs dans la plupart
des pays, il est normal que l'on révise les choix économiques.
C'est ce qui se passe maintenant. Mais il y a un grand
danger à ce que l'on passe d'un extrême à l'autre et
à ce que les changements économiques se fassent dans
la hâte. L'exemple des pays de l'Europe de l'Est est
là pour nous montrer que toute politique économique
intempestive risque de bouleverser profondément la société.
La libéralisation et les privatisations en Tunisie ont
été lentes jusqu'ici, malgré l'impatience "des nouveaux
loups". Ce qui n'est pas mauvais. L'explication à cela
est que le gouvernement ne veut pas s'aliéner de larges
secteurs des forces sociales. D'autre part, l'administration,
née et élevée dans un contexte d'économie dirigée, freine
un peu le mouvement et retarde le passage de la promesse
à l'acte. Mais la modernisation de l'économie se fera
inéluctablement et le tout est de connaître le prix
social à payer ( le chômage ne manquera pas d'augmenter,
au moins dans un premier temps) et les points de croissance
et de développement à en espérer. Concernant le chômage,
de nombreux indicateurs mais aussi des données statistiques,
montrent que la Tunisie connaît actuellement de sérieux
problèmes!
AL-ALAM: Jusqu'où l'autoritarisme
politique et le libéralisme politique peuvent-ils cohabiter
ensemble?
A.M.: Les deux choix sont
de nature antagonique, leur équilibre est un équilibre
métastable et toute tentative de les faire coexister
durablement est vouée à l'échec. Les partisans de ce
régime, avancent souvent les succès économiques obtenus
par des régimes similaires et citent à l'appui de leur
thèse, ceux de Franco en Espagne et de Pinochet au Chili.
Ce sont là de mauvais exemples parce que la dictature
militaire s'est installée et prospéré dans ces deux
pays à deux époques différentes et sur un vieux fond
de capitalisme d'Etat. Le libéralisme que prône le régime
en Tunisie ne laisse aucune place à l'intervention de
l'Etat dans les affaires économiques. C'est le marché
qui y exercerait sa loi. La décision appartiendrait
au capitaliste, tunisien ou étranger, et le Président
qui aime intervenir partout, ne peut donner de directives
d'ordre économique. Le pouvoir de l'investisseur et
du capitaliste n'a rien de comparable avec celle du
pouvoir politique, ses priorités et ses désirs. Ainsi,
on ne peut imaginer que les entreprises publiques, qui
sont rackettées en permanence par les autorités et le
parti du pouvoir, puissent continuer à accepter ce mode
de gestion une fois qu'elles passent aux mains du secteur
privé.
Mais la contradiction fondamentale entre les deux démarches,
réside dans le modèle de société que préconise chacune
d'elles. La société libérale est fondée sur la liberté,
la transparence, la confiance mutuelle. La solution
des conflits (des individus et des groupes) avec l'Etat
s'y fait par la négociation. La dictature les résout
par contre par la coercition et les méthodes expéditives,
quand elle ne les occulte pas tout simplement.
Il y a une contradiction fondamentale entre les deux
et leur mariage risque de se terminer par un divorce
violent.
Propos recueillis par
Mokhtar Badri.
Dr. A. Manai
| Al-Alam/ Londres N° 539- Février
1996