Directeur: Ahmed Manaï

INTERVIEW

01 novembre 1994

La situation politique en Tunisie ...

L'audace/ Paris N° 032- Novembre 1994- Jumada I/ Jumada II: 1415 H

Question : Comment évaluez-vous la situation politique en Tunisie à quelques jours du 7ème anniversaire du changement?

A.M.:  Il faudrait que nous nous mettions d'accord sur les termes. Ce que vous appelez changement et dont on fête prochainement l'anniversaire, est pour moi et la majorité des tunisiens, tout simplement un coup d'Etat. Chacun de ses anniversaires est l'occasion pour les démocrates et les patriotes tunisiens pour condamner ses auteurs et leurs complices et dénoncer leur oeuvre, profondément destructrice, de la société et de l'homme tunisiens. C'est là une position de principe que conforte largement le bilan des sept dernières années.

Au bout de sept ans de pouvoir arbitraire, exercé par un homme médiocre à la tête d'une junte militaro-policière, le bilan ne peut être, comme il fallait s'y attendre, que globalement négatif.

L'Etat tunisien, plus vieux que nombre de grandes puissances de ce monde, est complètement démantelé. Les institutions héritées de l'ère Bouguibienne, même insuffisamment fonctionnelles, sont complètement laminées. Les pouvoirs législatif et judiciaire ne sont plus où ils doivent être, mais tout simplement à Carthage, exercées par Ben Ali et ses sbires. La loi en vigueur n'est pas celle qu'un parlement souverain adopte et qu'une administration autonome applique, mais c'est le produit du bon vouloir du prince, de ses caprices et ses fantasmes.

La société tunisienne, sa vie associative, ses structures traditionnelles et modernes, ses partis et ses syndicats, sont réduits à néant par une longue et dure répression. L'opposition, de droite ou de gauche, islamiste, socialiste ou de toute autre obédience est soit en prison, soit terrorisée, démise de ses fonctions et contrainte de rejoindre le pouvoir.

Le parti destourien lui-même, qui a conduit la lutte pour l'indépendance, mis les bases de l'état moderne et initié nombre de réformes dans le pays, a été apprivoisé, ses dirigeants et militants réduits à servir de vulgaires indicateurs de police.

L'homme et le citoyen enfin, le tunisien combatif que nous ont révélé, de 1957 à 1987, les trente années de luttes syndicales et politiques pour la justice sociale, la liberté, la démocratie, l'identité arabo-musulmane, l'unité du Maghreb et de la nation arabe, a été conduit à la démission et contraint à l'apathie.

Au bout de sept ans de pouvoir de Ben Ali, c'est toute la Tunisie, homme, société et état, qui est sinistrée. Tout est en tout et nulle part et cela prélude à une catastrophe sans précédent.

Question : Dans une région en pleine effervescence et vu que la Tunisie a des frontières communes avec deux états -l'Algérie et la Lybie- où tout peut basculer d'un moment à l'autre, la stabilité ne devrait-elle pas être le souci premier de tout gouvernement?

A.M.: Notre voisinage avec l'Algérie et la Lybie ne date pas d'aujourd'hui. Et je ne crois pas au scénario catastrophique que vous décrivez. En Lybie, le régime tient et continue imperturbable depuis 25 ans, dans la voie qui est la sienne. Malgré ses difficultés internes et les pressions étrangères qu'elle subit, je ne crois pas que la Lybie soit à la veille d'un chambardement total. Les conditions internes ne me semblent pas suffisamment mûres pour un quelconque changement dans ce pays. Il reste évidemment le coup d'état, mais aucun de nos pays n'en est à l'abri et je ne vois pas du tout en quoi cela affecterait la Tunisie..

Le cas de l'Algérie est tout à fait différent. Il y a dans ce pays une guerre qui ne dit pas son nom et qui résulte d'une grave appréciation des autorités algériennes de la manière de se conduire avec son opposition. Il y a deux ans et demi que cette guerre dure. Comme il fallait s'y attendre, aucune des deux parties ne pouvait l'emporter militairement sur l'autre. Les exemples historiques d'une victoire remportée par des maquisards sur une armée nationale sont rares. Le contraire est aussi vrai. Il semble maintenant qu'on s'achemine vers des négociations qui conduiront à terme à la reprise du processus démocratique et à une sorte de partage du pouvoir. C'est la preuve que l'Algérie n'est pas elle aussi à la veille, du scénario que vous décrivez.

Reste évidemment le problème de la stabilité. Il doit être bien sûr le souci premier de tout gouvernement.

Seulement il y a stabilité et stabilité. Il y a celle que conçoit le flic et celle que conçoit l'homme politique. Il y a celle qui est imposée actuellement aux tunisiens par la répression et la terreur, qui conduit à la régression et aux pires catastrophes. Il y a par contre celle à laquelle adhéreraient volontiers les tunisiens, qu'ils défendraient unanimement et consolideraient de toutes leurs forces, parce que foncièrement voulue et choisie, qu'elle les respecte et qu'elle respecte l'harmonie des équilibres politiques du pays. Celle-ci conduit au progrès général et à l'épanouissement des individus. La première forme ne peut être le fait que d'un gouvernement irresponsable et à courte vue. Paradoxalement et malgré les nombreuses révoltes qui ont émaillé les dernières années de Bourguiba, la Tunisie était alors plus stable que sous Ben Ali aujourd'hui. Comptez le nombre de départs de ministres, d'ambassadeurs ou de hauts responsables de l'administration. La stabilité dont se prévaut ce dernier ressemble davantage à celle de la Roumanie de Ceausescu. Nous savons à quoi elle a conduit.

Question : Le pouvoir a laissé entendre, à de nombreuses occasions, qu'il entend faire de la Tunisie un Etat solide économiquement avant de se préoccuper de la réalisation d'une démocratie authentique. Qu'en pensez-vous?

A.M.: C'est foncièrement faux. Toutes les déclarations de Ben Ali, à commencer par la première, le 7 novembre 1987 et jusqu'aux dernières, ont pour seul leitmotiv la démocratie. La démocratie est l'alpha et l'oméga de ses discours. Cela donne une idée de la crédibilité de l'homme. Mais admettons que dans l'ordre de ses priorités, c'est" la construction d'un état fort économiquement" qui primerait et qu'il aurait rejoint en cela, son prédécesseur et tous les dictateurs du tiers-monde et de l'ex-bloc communiste. Nous savons historiquement, que les régimes autoritaires, qu'ils soient communistes ou ultra-libéraux, malgré l'énorme potentiel matériel et humain dont ils disposaient parfois, n'avaient pas réussi un développement économique notable. Les trente années de Bourguiba, faites d'autoritarisme paternaliste, et durant lesquels la Tunisie avait expérimenté tour à tour socialisme dur puis libéralisme musclé, n'ont pas conduit à ce développement tant espéré. Pourtant d'autres pays, comparables par leurs dimensions et leur potentiel à la Tunisie, mais moins avantagés qu'elle par leur position géographique et leur proximité des pays industriels, avaient réussi leur décollage.

Cela étant, l'édification d'une démocratie n'incombe pas aux seules autorités. C'est aussi et surtout l'affaire des forces politiques et sociales. Celles-ci n'ont pas été suffisamment mûres au lendemain du coup d'état. Tout le monde, du parti destourien à l'opposition, même islamiste, l'avait entériné. Par la suite, elles ont manqué de combativité ou se sont trompées de cible. Il y a actuellement des raisons d'espérer. Tout le monde est convaincu de la nécessaire résistance à la dictature et chacun le fait à sa façon.

Savez-vous qu'actuellement et dans le climat de délation qui règne dans le pays, les tunisiens se partagent, non pas selon les clivages idéologiques traditionnels, mais plus simplement en "collaborateurs" ou " fils de famille"?

Question : L'ensemble des observateurs reconnaît que la Tunisie se porte mieux économiquement. Est-ce aussi votre avis?

A.M.: Mieux par rapport à quoi ou à qui? Il est évident que les comparaisons avec certains pays, confortent notre position. La Tunisie n'est pas un pays de queue. Mais elle ne l'a jamais été même au début de l'indépendance. Nous ne sommes pas un PMA. La comparaison avec nos voisins immédiats est globalement en notre faveur. Cela tient aux vertus des tunisiens plus qu'à celles de leurs gouvernants. Nous sommes quoique l'on dise un peuple travailleur, organisé et discipliné. Puis que vaut dans ce domaine l'avis de l'observateur? Il faudrait demander plutôt celui des tunisiens, chefs d'entreprise, hommes d'affaires, ouvriers et agriculteurs. Ceux-la ont un autre avis parce que capables de comparer leur situation d'hier et d'aujourd'hui, d'évaluer correctement l'état d'une économie et leurs conditions de vie.

La lecture critique des rapports officiels de l'administration et ceux des organismes internationaux, l'analyse et les recoupements d'articles de presse et les informations qui me parviennent d'hommes d'affaires et de syndicalistes, me décrivent une économie tunisienne à un stade avancé de délabrement . Quand l'ensemble du tissu industriel du pays est menacé, que l'agriculture est sinistrée, que le tourisme, malgré les 4 millions d'entrées prévues pour cette année, est en crise et que les productions minières et pétrolières déclinent, il ne faut pas crier victoire. Puis, quand on a fait perdre au Dinar 50% de sa valeur en 7 ans, qu'on n'a réussi à réduire ni l'endettement du pays, ni le déficit de son commerce extérieur, qu'on ait multiplié par deux le taux de chômage, le déficit du budget et le taux d'inflation, il me semble qu'on devrait avoir la pudeur de ne pas pavoiser.

Quoique disent les thuriféraires du régime, l'économie tunisienne passe par une période difficile. Certains responsables le reconnaissent d'ailleurs, mais en privé. En public, ils chantent comme les nombreux illustres hôtes de la Tunisie, les louanges du miracle économique. C'est tout un style de gouvernement.

Question : Observateurs étrangers et opérateurs économiques de l'intérieur soutiennent que les investisseurs étrangers s'intéressent à notre pays. Cette thèse est réfutée par certains opposants selon lesquels les investissements étrangers sont au moins freinés.
Que direz-vous à ce sujet? Et quelles propositions ou suggestions auriez-vous à faire?


A.M.: Il y a sûrement beaucoup de gens qui s'intéressent à notre pays. Mais il y a s'intéresser et investir. Beaucoup d'hommes d'affaires font le voyage en Tunisie, invités souvent par les autorités, participent à des colloques et autres, et s'en vont. Ils font du tourisme aux frais du contribuable tunisien et tout au plus vendent leurs produits ou services. La Tunisie est pour eux , avant tout un marché de consommation. Mais ils n'investissent pas. Il y a des raisons objectives à cela. La Tunisie ne présente plus pour les investisseurs Européens, les mêmes avantages qu'elle avait à leurs yeux il y a quelques années. Elle est supplantée par les pays de l'Est Européen qui sont plus compétitifs. D'autre part, il ne faut pas se faire d'illusions sur l'avenir. Il y aura de moins en moins d' investissements étrangers, particulièrement Européens, en dehors de quelques rares secteurs, comme le tourisme, où la Tunisie se trouve bien placée. D'ailleurs ce secteur est en passe d'échapper entièrement aux tunisiens. Il ne suffit pas d'avoir le meilleur code d'investissement, pour attirer les investisseurs. Il faudrait aussi que l'administration soit moins lourde, moins corrompue et que son travail plus transparent.. Savez-vous par exemple qu'il faut pas moins de trois ans pour qu'un projet aboutisse en Tunisie? Nos émigrés en savent quelque chose et ceux qui ont tenté leur chance, dans quelque secteur que ce soit, se sont brûlés les doigts. Non on ne peut pas continuer à gérer l'économie et le reste au jour le jour. Il faut avoir une politique à long terme, claire audacieuse mais réaliste. Elle ne peut être le fait que d'un gouvernement et de partenaires économiques et sociaux responsables, ce qui n'est malheureusement pas le cas aujourd'hui. Les syndicats, patronal et ouvrier, n'ont aucune existence autonome. Ils sont manipulés par les technocrates de Carthage et le gouvernement n'existe pas. Souvenez-vous de la déclaration fracassante en 1988 du patron des patrons tunisiens. Il envisageait de créer pas moins de 1 million d'emplois en 1O ans. C'est ce qu'espère Balladur pour le prochain septennat. Sept ans sont passés, le chômage a doublé et les seuls emplois crées le furent par l'administration et dans la police..

Que suggérer? Je ne suis pas un fonctionnaire du gouvernement pour le faire. Une opposition se doit par contre de proposer aux tunisiens une alternative crédible. C'est l'oeuvre à laquelle travaillent de nombreux tunisiens, dans le pays et en exil. Le moment venu et quand le combat pour la démocratie aura abouti, les tunisiens verront qu'ils n'ont pas le choix qu'entre Ben Ali et le néant, mais qu'il y a des patriotes intègres et capables avec un programme de gouvernement crédible.

Question : Que pensez-vous de la situation politique en Algérie?

A.M.: J'ai pris l'habitude d'être très discret sur les événements qui affecteraient un autre pays que la Tunisie. Cela dit, je suis très sensible à ce qui se passe dans un pays frère et voisin, lié au mien par mille liens. L'Algérie connaît des moments difficiles, c'est certain. Mais dans sa longue histoire, elle en a vu d'autres. Elle a toujours réussi à surmonter les épreuves les plus difficiles. Le sens de responsabilité de ses forces politiques et sociales et l'esprit combatif de son peuple, finiront par la sortir très prochainement de sa crise politique, pour se consacrer à l'édification d'une société plus juste, plus fraternelle et plus respectueuse de l'homme. C'est sa vocation historique, quelque soit la force politique qui héritera de son destin demain.

Question : Un dialogue avec le Fis est-il encore possible?

A.M.: Mais le dialogue n'a été interrompu qu'un moment. Aujourd'hui, il est sollicité par ceux-là même qui l'avaient un moment banni et mis hors la loi. Aux dernières nouvelles, il est engagé avec les instances suprêmes du Fis et ses leaders historiques, enfin libérés. C'est la preuve qu'un dialogue n'est pas seulement et toujours possible mais nécessaire, même après une guerre. L'Algérie a déjà connu cela à l'issue de sa guerre de libération et le Liban après sa guerre civile. Espérons tout simplement que ceux qui étranglent actuellement la Tunisie et les Tunisiens, comprennent la leçon et agissent en conséquence. La solution sécuritaire des problèmes politiques, culturels et sociaux d'un pays, conduit toujours à une impasse. On ne peut mettre indéfiniment un peuple en détention.

Question : Vous êtes sympathisant de la cause islamiste. Que pensez-vous des propos de M. Salah Karkar sur les colonnes de "l'Audace" qui avait affirmé: " la situation est très grave. Mais paradoxalement, pour qu'elle s'arrange, il faut qu'elle se détériore davantage".

A.M.: Sympathisant de la cause islamiste, si vous voulez! Mais il faut s'entendre sur le sens de l' islamisme. Personnellement je me définis plus simplement comme un musulman démocrate. Je vis dans la stricte intimité ma foi et mes convictions religieuses et j'essaie de m'en inspirer dans ma vie publique. Le tout dans l'humilité et sans la moindre prétention. En d'autres termes ce n'est pas moins qui engagerait l'islam dans la lutte pour le pouvoir.

Parce qu'au fond, ce en quoi l'islam est actuellement engagé, à travers les mouvements islamistes mais aussi les gouvernants, c'est la lutte pour le pouvoir et c'est toute autre chose que la politique. Celle-ci est une vision du monde et une conception de l'homme et de la société , élaborées dans la sérénité. Pour ma part, je refuse d'associer l'islam à la lutte pour le pouvoir et ce n'est point là, une adhésion à un quelconque laïcisme. J'ai encore suffisamment de scrupules pour ne pas réduire l'islam à une simple idéologie de combat. Ceci dit, tout un chacun a le droit de s'organiser comme il veut et autour de l'idée de son choix. Et c'est pour cette raison que j'ai toujours défendu le droit d'Ennahda entre autres, à s'organiser et à participer pleinement à la vie publique. Sur le fond du problème, c'est à dire l'implication de l'islam dans la lutte pour le pouvoir, je demeure convaincu que c'est un mauvais choix. Aucun des régimes qui se prétendent islamistes, du Saoudien à l'Iranien, au Soudanais, n'a et n'aura ma sympathie. Je suis par contre plus intéressé par ce qui se passe au Yémen ou en Jordanie. Le pluralisme et l'ébauche d'une démocratie dans ces pays, me font espérer la naissance d'un modèle de démocratie musulmane. La Tunisie avait les moyens d'initier ce genre d'expérience. Le RCD et le mouvement Ennahdha ont tous deux et chacun à sa façon, fait capoter l'expérience. Le premier, parce que trop accroché au pouvoir et le second trop pressé d'y parvenir. Le "pouvoir" conduit une société aux pires désastres quand ceux qui le détiennent ou ceux qui y prétendent n'ont rien à proposer.

Quant à la déclaration de Salah Karkar, elle est, me semble-t-il, la formulation sous une autre forme, de l'adage populaire " Ichtaddi Azmaten, Tanfarigi"ou le pourrissement d'une situation est annonciateur de sa solution. Ce n'est pas Salah Karkar, de son exil de Brest, qui ferait pourrir la situation en Tunisie, mais les agissements d'un pouvoir aux aguets.

Question : Approuvez-vous la création d'un groupe islamique armé en Tunisie, annoncé par Mokhtar Badri au printemps dernier à Londres? Et, de façon plus générale, condamnez-vous la violence?

A.M.: Je n'ai pas l'honneur de connaître ce monsieur et je ne sais pas de combien de divisions blindées il dispose. S'il a bien dit cela, je suis sûr qu'il n'en fera rien, parce qu'il est à Londres et qu'il l'a dit. Quand on projette ce genre d'action, on commence par agir, dans le pays et pas à Londres, puis on le dit. Ce sont les fantasmes d'un exilé et je comprends très bien son désarroi.

La violence d'une façon générale? Dans l'absolu et par principe je la condamne. Mais il n'y a pas que le principe qui compte, il y a aussi la réalité. Celle-ci nous impose parfois des choix contraires à nos convictions. La réalité tunisienne est des plus dures. Il faut convenir d'abord que, contrairement à l'idée générale, la société tunisienne est très violente. Imaginez qu'il y a eu cette année, 1.640.070 affaires judiciaires officiellement, pour une population totale de 8,5 millions. Les tunisiens s'étripent entre eux donc et ne se font pas de cadeaux. l'Etat non plus ne leur fait pas de cadeaux et exerce en permanence à leur encontre, une grande et dure violence. C'est pour cela que périodiquement le pays connaît des révoltes, rares occasions pour évacuer toutes les rancoeurs collectives. Honnêtement, si j'étais plus jeune, capable donc de m'engager personnellement et physiquement dans ce genre de combat, je n'aurai jamais quitté le pays et je l'aurai engagé sans hésitation. La violence conduit toujours à la violence. Mais j'ai mon âge, je me trouve dans un pays dont je respecte les lois et je ne veux pas être en contradiction avec moi-même.

Ceci dit, il doit y avoir des tunisiens qui pensent sérieusement combattre le régime par la force. Moralement et connaissant par ailleurs toute la violence qu'ils subissent, je n'ai pas le droit de les condamner, s'ils viendraient à passer à l'acte. J'aurai tout simplement des réserves sur les motivations de leur combat.

En Tunisie, c'est pour la liberté, de l'exercice du culte entre autres, qu'il faudrait combattre et non point pour l'instauration d'un régime islamiste. Les prétendants à un tel régime auront tout loisir de lutter pour l'instaurer, par le débat démocratique et l'action politique, dans une société enfin libre. Franchement, je ne crois pas que les tunisiens, une fois libres et souverains, opteraient pour ce genre de régime. Ils ont surtout besoin de liberté, de dignité, de démocratie, d'une gestion saine de leur économie et d'un minimum de moralisation de la vie publique. Et cela n'est le monopole exclusif de personne. Contrairement au discours dominant, véhiculé autant par le pouvoir que par Ennahdha, les tunisiens ne sont pas scindés politiquement et idéologiquement en islamistes et laïcistes. Ces deux composantes sont minoritaires dans la société. Les tunisiens dans leur majorité veulent un changement qui leur assure un minimum de respect, de dignité et de justice. C'est ce qui explique leur enthousiasme pour la prise de pouvoir par Ben Ali en 1987. C'est ce qui explique aussi qu'en 1981, alors que le MDS venait tout juste d'être crée, ce parti remportait dans les faits les élections législatives.

Question : Aujourd'hui le mouvement Ennahdha semble désarçonné. Que pensez-vous des récentes contestations et démissions?

A.M.: J'aurai pu répondre que cela intéresse les Nahdhaouis et eux seuls. Mais ce serait là éluder la question. En tout cas, il n'y a pas qu'Ennahda qui le soit. Ce sont tous les partis politiques tunisiens de l'opposition et du pouvoir, en Tunisie et en exil, qui sont désarçonnés. La répression est dure et elle a fait des ravages. Concernant Ennahdha, je crois que c'est un miracle que ce mouvement ait survécu aux épreuves qu'il a subies. Si le parti destourien avait subi un millième de cela, il se serait déjà totalement effondré. Je me souviens de ce qu'il était devenu, pendant les quelques heures, où l'on a laissé planer des doutes sur son avenir le 7 novembre 1987.

A propos des démissions, ce ne sont pas celles qui ont été publiées qui portent le plus préjudice à ce mouvement. Celles-là me semblent plutôt salutaires si elles conduisaient à une recomposition du mouvement, à la révision de ses objectifs et de ses méthodes d'action. Ce sont les démissions silencieuses, plus nombreuses, qui minent un mouvement politique et finissent par le tuer. Ceci dit, c'est tout le paysage politique tunisien qui doit être recomposé. J'espère que le mouvement Ennahda parviendra assez rapidement à résoudre ses contradictions internes, à dépasser ses épreuves actuelles et à jouer de nouveau son rôle de composante de l'opposition. J'espère aussi que le Destour cesse de constituer une force supplétive de la police et des clans mafieux de Carthage, et joue pleinement son rôle de parti politique. Sinon, au prochain coup d'état, il n'en restera rien et c'est une grande perte pour la Tunisie. Mais entre les deux, il y a la place dans l'avenir pour un grand parti de gouvernement en Tunisie.

Question : Il y a deux ans, vous avez annoncé la création d'un comité qui appelle à la démission du président Ben Ali. Cette démarche était-elle logique quand on sait que le président était investi d'un mandat du peuple le 2 avril 1989?

A.M.: Il y a un an aussi, j'avais annoncé ma candidature à l'élection présidentielle. Deux tunisiens, maître El Hani et Docteur Merzoughi, l'ont fait après moi et avec éminemment plus de courage, puisque de l'intérieur. Vous savez comment ils ont été maltraités.

Pour ce qui est de ce comité, il existe toujours, présidé par mon ami Mondher Sfar et a toujours sa raison d'être. Soyons clairs. Nous n'avons pas appelé au renversement de Ben Ali ni projeté son assassinat. Conformément à nos convictions et à nos choix politiques, nous avons demandé sa démission et nous continuerons à agir dans ce sens. Plusieurs raisons justifient cette démarche. Souvenez-vous: ce comité est né, suite à l'implication personnelle du chef de l'Etat dans une très grave affaire de trafic de stupéfiants, dans laquelle son frère a été condamné par la justice française à 10 ans de prison. Le frère a eu un passeport diplomatique puis l'appui de l'Etat tunisien tout au long et après son procès. Personne n'en voudrait à Ben Ali si, démissionnant, il avait pris la défense de son frère. Au contraire, il aurait donné la preuve d'un sens aigu de la solidarité familiale, ce qui serait tout à son honneur. Il a choisi au contraire de se maintenir au pouvoir et de défendre le frère indigne. Mezri Haddad l'a si bien dit dans un article célèbre de Libération . Rien que cela justifie notre démarche. Le président du Brésil a été contraint à la démission pour moins que cela. Et puis qu'est que cela veut dire, un président investi d'un mandat du peuple? C'est un faux mandat puisque extorqué par la force, dans des élections où il était seul candidat. Et quand bien même cela est vrai, un chef d'Etat doit démissionner ou contraint à la démission, si au cours de son mandat, il trahit ou se montre indigne de ses charges. Ben Ali a été l'un et l'autre. Dans les prochains mois, nous agirons pour le contraindre à la démission malgré les 100% de voix qu'il aurait obtenues au cours des élections de 1994. Nous ne demandons pas à un chef d'Etat d'être immaculé mais simplement digne des hautes charges qu'il assume, et plus simplement respectueux des lois auxquelles il est censé veiller. On ne peut continuer à vivre dans un marécage moral et prétendre donner l'exemple à tout un peuple. Franchement, tant que Ben Ali et sa smala sont au pouvoir, j'aurai honte d'être tunisien.

Question : On dit que vous venez d'achever un livre. De quoi y sera-t-il question?

A.M.: Attendez et vous verrez bien!


Dr. A. Manaï | L'audace/ Paris N° ???- Novembre 1994

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