La
situation politique en Tunisie ...
L'audace/ Paris
N° 032- Novembre 1994- Jumada I/ Jumada II: 1415 H
Question :
Comment évaluez-vous la situation politique en Tunisie
à quelques jours du 7ème anniversaire du changement?
A.M.: Il faudrait
que nous nous mettions d'accord sur les termes. Ce que
vous appelez changement et dont on fête prochainement
l'anniversaire, est pour moi et la majorité des tunisiens,
tout simplement un coup d'Etat. Chacun de ses anniversaires
est l'occasion pour les démocrates et les patriotes
tunisiens pour condamner ses auteurs et leurs complices
et dénoncer leur oeuvre, profondément destructrice,
de la société et de l'homme tunisiens. C'est là une
position de principe que conforte largement le bilan
des sept dernières années.
Au bout de sept ans de pouvoir arbitraire, exercé par
un homme médiocre à la tête d'une junte militaro-policière,
le bilan ne peut être, comme il fallait s'y attendre,
que globalement négatif.
L'Etat tunisien, plus vieux que nombre de grandes puissances
de ce monde, est complètement démantelé. Les institutions
héritées de l'ère Bouguibienne, même insuffisamment
fonctionnelles, sont complètement laminées. Les pouvoirs
législatif et judiciaire ne sont plus où ils doivent
être, mais tout simplement à Carthage, exercées par
Ben Ali et ses sbires. La loi en vigueur n'est pas celle
qu'un parlement souverain adopte et qu'une administration
autonome applique, mais c'est le produit du bon vouloir
du prince, de ses caprices et ses fantasmes.
La société tunisienne, sa vie associative, ses structures
traditionnelles et modernes, ses partis et ses syndicats,
sont réduits à néant par une longue et dure répression.
L'opposition, de droite ou de gauche, islamiste, socialiste
ou de toute autre obédience est soit en prison, soit
terrorisée, démise de ses fonctions et contrainte de
rejoindre le pouvoir.
Le parti destourien lui-même, qui a conduit la lutte
pour l'indépendance, mis les bases de l'état moderne
et initié nombre de réformes dans le pays, a été apprivoisé,
ses dirigeants et militants réduits à servir de vulgaires
indicateurs de police.
L'homme et le citoyen enfin, le tunisien combatif que
nous ont révélé, de 1957 à 1987, les trente années de
luttes syndicales et politiques pour la justice sociale,
la liberté, la démocratie, l'identité arabo-musulmane,
l'unité du Maghreb et de la nation arabe, a été conduit
à la démission et contraint à l'apathie.
Au bout de sept ans de pouvoir de Ben Ali, c'est toute
la Tunisie, homme, société et état, qui est sinistrée.
Tout est en tout et nulle part et cela prélude à une
catastrophe sans précédent.
Question :
Dans une région en pleine effervescence et vu que
la Tunisie a des frontières communes avec deux états
-l'Algérie et la Lybie- où tout peut basculer d'un moment
à l'autre, la stabilité ne devrait-elle pas être le
souci premier de tout gouvernement?
A.M.: Notre voisinage avec
l'Algérie et la Lybie ne date pas d'aujourd'hui. Et
je ne crois pas au scénario catastrophique que vous
décrivez. En Lybie, le régime tient et continue imperturbable
depuis 25 ans, dans la voie qui est la sienne. Malgré
ses difficultés internes et les pressions étrangères
qu'elle subit, je ne crois pas que la Lybie soit à la
veille d'un chambardement total. Les conditions internes
ne me semblent pas suffisamment mûres pour un quelconque
changement dans ce pays. Il reste évidemment le coup
d'état, mais aucun de nos pays n'en est à l'abri et
je ne vois pas du tout en quoi cela affecterait la Tunisie..
Le cas de l'Algérie est tout à fait différent. Il y
a dans ce pays une guerre qui ne dit pas son nom et
qui résulte d'une grave appréciation des autorités algériennes
de la manière de se conduire avec son opposition. Il
y a deux ans et demi que cette guerre dure. Comme il
fallait s'y attendre, aucune des deux parties ne pouvait
l'emporter militairement sur l'autre. Les exemples historiques
d'une victoire remportée par des maquisards sur une
armée nationale sont rares. Le contraire est aussi vrai.
Il semble maintenant qu'on s'achemine vers des négociations
qui conduiront à terme à la reprise du processus démocratique
et à une sorte de partage du pouvoir. C'est la preuve
que l'Algérie n'est pas elle aussi à la veille, du scénario
que vous décrivez.
Reste évidemment le problème de la stabilité. Il doit
être bien sûr le souci premier de tout gouvernement.
Seulement il y a stabilité et stabilité. Il y a celle
que conçoit le flic et celle que conçoit l'homme politique.
Il y a celle qui est imposée actuellement aux tunisiens
par la répression et la terreur, qui conduit à la régression
et aux pires catastrophes. Il y a par contre celle à
laquelle adhéreraient volontiers les tunisiens, qu'ils
défendraient unanimement et consolideraient de toutes
leurs forces, parce que foncièrement voulue et choisie,
qu'elle les respecte et qu'elle respecte l'harmonie
des équilibres politiques du pays. Celle-ci conduit
au progrès général et à l'épanouissement des individus.
La première forme ne peut être le fait que d'un gouvernement
irresponsable et à courte vue. Paradoxalement et malgré
les nombreuses révoltes qui ont émaillé les dernières
années de Bourguiba, la Tunisie était alors plus stable
que sous Ben Ali aujourd'hui. Comptez le nombre de départs
de ministres, d'ambassadeurs ou de hauts responsables
de l'administration. La stabilité dont se prévaut ce
dernier ressemble davantage à celle de la Roumanie de
Ceausescu. Nous savons à quoi elle a conduit.
Question :
Le pouvoir a laissé entendre, à de nombreuses occasions,
qu'il entend faire de la Tunisie un Etat solide économiquement
avant de se préoccuper de la réalisation d'une démocratie
authentique. Qu'en pensez-vous?
A.M.: C'est foncièrement
faux. Toutes les déclarations de Ben Ali, à commencer
par la première, le 7 novembre 1987 et jusqu'aux dernières,
ont pour seul leitmotiv la démocratie. La démocratie
est l'alpha et l'oméga de ses discours. Cela donne une
idée de la crédibilité de l'homme. Mais admettons que
dans l'ordre de ses priorités, c'est" la construction
d'un état fort économiquement" qui primerait et qu'il
aurait rejoint en cela, son prédécesseur et tous les
dictateurs du tiers-monde et de l'ex-bloc communiste.
Nous savons historiquement, que les régimes autoritaires,
qu'ils soient communistes ou ultra-libéraux, malgré
l'énorme potentiel matériel et humain dont ils disposaient
parfois, n'avaient pas réussi un développement économique
notable. Les trente années de Bourguiba, faites d'autoritarisme
paternaliste, et durant lesquels la Tunisie avait expérimenté
tour à tour socialisme dur puis libéralisme musclé,
n'ont pas conduit à ce développement tant espéré. Pourtant
d'autres pays, comparables par leurs dimensions et leur
potentiel à la Tunisie, mais moins avantagés qu'elle
par leur position géographique et leur proximité des
pays industriels, avaient réussi leur décollage.
Cela étant, l'édification d'une démocratie n'incombe
pas aux seules autorités. C'est aussi et surtout l'affaire
des forces politiques et sociales. Celles-ci n'ont pas
été suffisamment mûres au lendemain du coup d'état.
Tout le monde, du parti destourien à l'opposition, même
islamiste, l'avait entériné. Par la suite, elles ont
manqué de combativité ou se sont trompées de cible.
Il y a actuellement des raisons d'espérer. Tout le monde
est convaincu de la nécessaire résistance à la dictature
et chacun le fait à sa façon.
Savez-vous qu'actuellement et dans le climat de délation
qui règne dans le pays, les tunisiens se partagent,
non pas selon les clivages idéologiques traditionnels,
mais plus simplement en "collaborateurs" ou " fils de
famille"?
Question :
L'ensemble des observateurs
reconnaît que la Tunisie se porte mieux économiquement.
Est-ce aussi votre avis?
A.M.: Mieux par rapport
à quoi ou à qui? Il est évident que les comparaisons
avec certains pays, confortent notre position. La Tunisie
n'est pas un pays de queue. Mais elle ne l'a jamais
été même au début de l'indépendance. Nous ne sommes
pas un PMA. La comparaison avec nos voisins immédiats
est globalement en notre faveur. Cela tient aux vertus
des tunisiens plus qu'à celles de leurs gouvernants.
Nous sommes quoique l'on dise un peuple travailleur,
organisé et discipliné. Puis que vaut dans ce domaine
l'avis de l'observateur? Il faudrait demander plutôt
celui des tunisiens, chefs d'entreprise, hommes d'affaires,
ouvriers et agriculteurs. Ceux-la ont un autre avis
parce que capables de comparer leur situation d'hier
et d'aujourd'hui, d'évaluer correctement l'état d'une
économie et leurs conditions de vie.
La lecture critique des rapports officiels de l'administration
et ceux des organismes internationaux, l'analyse et
les recoupements d'articles de presse et les informations
qui me parviennent d'hommes d'affaires et de syndicalistes,
me décrivent une économie tunisienne à un stade avancé
de délabrement . Quand l'ensemble du tissu industriel
du pays est menacé, que l'agriculture est sinistrée,
que le tourisme, malgré les 4 millions d'entrées prévues
pour cette année, est en crise et que les productions
minières et pétrolières déclinent, il ne faut pas crier
victoire. Puis, quand on a fait perdre au Dinar 50%
de sa valeur en 7 ans, qu'on n'a réussi à réduire ni
l'endettement du pays, ni le déficit de son commerce
extérieur, qu'on ait multiplié par deux le taux de chômage,
le déficit du budget et le taux d'inflation, il me semble
qu'on devrait avoir la pudeur de ne pas pavoiser.
Quoique disent les thuriféraires du régime, l'économie
tunisienne passe par une période difficile. Certains
responsables le reconnaissent d'ailleurs, mais en privé.
En public, ils chantent comme les nombreux illustres
hôtes de la Tunisie, les louanges du miracle économique.
C'est tout un style de gouvernement.
Question :
Observateurs étrangers et opérateurs
économiques de l'intérieur soutiennent que les investisseurs
étrangers s'intéressent à notre pays. Cette thèse est
réfutée par certains opposants selon lesquels les investissements
étrangers sont au moins freinés.
Que direz-vous à ce sujet? Et quelles propositions ou
suggestions auriez-vous à faire?
A.M.: Il y a sûrement beaucoup
de gens qui s'intéressent à notre pays. Mais il y a
s'intéresser et investir. Beaucoup d'hommes d'affaires
font le voyage en Tunisie, invités souvent par les autorités,
participent à des colloques et autres, et s'en vont.
Ils font du tourisme aux frais du contribuable tunisien
et tout au plus vendent leurs produits ou services.
La Tunisie est pour eux , avant tout un marché de consommation.
Mais ils n'investissent pas. Il y a des raisons objectives
à cela. La Tunisie ne présente plus pour les investisseurs
Européens, les mêmes avantages qu'elle avait à leurs
yeux il y a quelques années. Elle est supplantée par
les pays de l'Est Européen qui sont plus compétitifs.
D'autre part, il ne faut pas se faire d'illusions sur
l'avenir. Il y aura de moins en moins d' investissements
étrangers, particulièrement Européens, en dehors de
quelques rares secteurs, comme le tourisme, où la Tunisie
se trouve bien placée. D'ailleurs ce secteur est en
passe d'échapper entièrement aux tunisiens. Il ne suffit
pas d'avoir le meilleur code d'investissement, pour
attirer les investisseurs. Il faudrait aussi que l'administration
soit moins lourde, moins corrompue et que son travail
plus transparent.. Savez-vous par exemple qu'il faut
pas moins de trois ans pour qu'un projet aboutisse en
Tunisie? Nos émigrés en savent quelque chose et ceux
qui ont tenté leur chance, dans quelque secteur que
ce soit, se sont brûlés les doigts. Non on ne peut pas
continuer à gérer l'économie et le reste au jour le
jour. Il faut avoir une politique à long terme, claire
audacieuse mais réaliste. Elle ne peut être le fait
que d'un gouvernement et de partenaires économiques
et sociaux responsables, ce qui n'est malheureusement
pas le cas aujourd'hui. Les syndicats, patronal et ouvrier,
n'ont aucune existence autonome. Ils sont manipulés
par les technocrates de Carthage et le gouvernement
n'existe pas. Souvenez-vous de la déclaration fracassante
en 1988 du patron des patrons tunisiens. Il envisageait
de créer pas moins de 1 million d'emplois en 1O ans.
C'est ce qu'espère Balladur pour le prochain septennat.
Sept ans sont passés, le chômage a doublé et les seuls
emplois crées le furent par l'administration et dans
la police..
Que suggérer? Je ne suis pas un fonctionnaire du gouvernement
pour le faire. Une opposition se doit par contre de
proposer aux tunisiens une alternative crédible. C'est
l'oeuvre à laquelle travaillent de nombreux tunisiens,
dans le pays et en exil. Le moment venu et quand le
combat pour la démocratie aura abouti, les tunisiens
verront qu'ils n'ont pas le choix qu'entre Ben Ali et
le néant, mais qu'il y a des patriotes intègres et capables
avec un programme de gouvernement crédible.
Question :
Que pensez-vous de la situation politique en Algérie?
A.M.: J'ai pris l'habitude
d'être très discret sur les événements qui affecteraient
un autre pays que la Tunisie. Cela dit, je suis très
sensible à ce qui se passe dans un pays frère et voisin,
lié au mien par mille liens. L'Algérie connaît des moments
difficiles, c'est certain. Mais dans sa longue histoire,
elle en a vu d'autres. Elle a toujours réussi à surmonter
les épreuves les plus difficiles. Le sens de responsabilité
de ses forces politiques et sociales et l'esprit combatif
de son peuple, finiront par la sortir très prochainement
de sa crise politique, pour se consacrer à l'édification
d'une société plus juste, plus fraternelle et plus respectueuse
de l'homme. C'est sa vocation historique, quelque soit
la force politique qui héritera de son destin demain.
Question :
Un dialogue avec le Fis est-il
encore possible?
A.M.:
Mais le dialogue n'a été interrompu
qu'un moment. Aujourd'hui, il est sollicité par ceux-là
même qui l'avaient un moment banni et mis hors la loi.
Aux dernières nouvelles, il est engagé avec les instances
suprêmes du Fis et ses leaders historiques, enfin libérés.
C'est la preuve qu'un dialogue n'est pas seulement et
toujours possible mais nécessaire, même après une guerre.
L'Algérie a déjà connu cela à l'issue de sa guerre de
libération et le Liban après sa guerre civile. Espérons
tout simplement que ceux qui étranglent actuellement
la Tunisie et les Tunisiens, comprennent la leçon et
agissent en conséquence. La solution sécuritaire des
problèmes politiques, culturels et sociaux d'un pays,
conduit toujours à une impasse. On ne peut mettre indéfiniment
un peuple en détention.
Question :
Vous êtes sympathisant de la cause islamiste. Que
pensez-vous des propos de M. Salah Karkar sur les colonnes
de "l'Audace" qui avait affirmé: " la situation est
très grave. Mais paradoxalement, pour qu'elle s'arrange,
il faut qu'elle se détériore davantage".
A.M.: Sympathisant de la
cause islamiste, si vous voulez! Mais il faut s'entendre
sur le sens de l' islamisme. Personnellement je me définis
plus simplement comme un musulman démocrate. Je vis
dans la stricte intimité ma foi et mes convictions religieuses
et j'essaie de m'en inspirer dans ma vie publique. Le
tout dans l'humilité et sans la moindre prétention.
En d'autres termes ce n'est pas moins qui engagerait
l'islam dans la lutte pour le pouvoir.
Parce qu'au fond, ce en quoi l'islam est actuellement
engagé, à travers les mouvements islamistes mais aussi
les gouvernants, c'est la lutte pour le pouvoir et c'est
toute autre chose que la politique. Celle-ci est une
vision du monde et une conception de l'homme et de la
société , élaborées dans la sérénité. Pour ma part,
je refuse d'associer l'islam à la lutte pour le pouvoir
et ce n'est point là, une adhésion à un quelconque laïcisme.
J'ai encore suffisamment de scrupules pour ne pas réduire
l'islam à une simple idéologie de combat. Ceci dit,
tout un chacun a le droit de s'organiser comme il veut
et autour de l'idée de son choix. Et c'est pour cette
raison que j'ai toujours défendu le droit d'Ennahda
entre autres, à s'organiser et à participer pleinement
à la vie publique. Sur le fond du problème, c'est à
dire l'implication de l'islam dans la lutte pour le
pouvoir, je demeure convaincu que c'est un mauvais choix.
Aucun des régimes qui se prétendent islamistes, du Saoudien
à l'Iranien, au Soudanais, n'a et n'aura ma sympathie.
Je suis par contre plus intéressé par ce qui se passe
au Yémen ou en Jordanie. Le pluralisme et l'ébauche
d'une démocratie dans ces pays, me font espérer la naissance
d'un modèle de démocratie musulmane. La Tunisie avait
les moyens d'initier ce genre d'expérience. Le RCD et
le mouvement Ennahdha ont tous deux et chacun à sa façon,
fait capoter l'expérience. Le premier, parce que trop
accroché au pouvoir et le second trop pressé d'y parvenir.
Le "pouvoir" conduit une société aux pires désastres
quand ceux qui le détiennent ou ceux qui y prétendent
n'ont rien à proposer.
Quant à la déclaration de Salah Karkar, elle est, me
semble-t-il, la formulation sous une autre forme, de
l'adage populaire " Ichtaddi Azmaten, Tanfarigi"ou le
pourrissement d'une situation est annonciateur de sa
solution. Ce n'est pas Salah Karkar, de son exil de
Brest, qui ferait pourrir la situation en Tunisie, mais
les agissements d'un pouvoir aux aguets.
Question :
Approuvez-vous la création d'un groupe islamique
armé en Tunisie, annoncé par Mokhtar Badri au printemps
dernier à Londres? Et, de façon plus générale, condamnez-vous
la violence?
A.M.: Je n'ai pas l'honneur
de connaître ce monsieur et je ne sais pas de combien
de divisions blindées il dispose. S'il a bien dit cela,
je suis sûr qu'il n'en fera rien, parce qu'il est à
Londres et qu'il l'a dit. Quand on projette ce genre
d'action, on commence par agir, dans le pays et pas
à Londres, puis on le dit. Ce sont les fantasmes d'un
exilé et je comprends très bien son désarroi.
La violence d'une façon générale? Dans l'absolu et par
principe je la condamne. Mais il n'y a pas que le principe
qui compte, il y a aussi la réalité. Celle-ci nous impose
parfois des choix contraires à nos convictions. La réalité
tunisienne est des plus dures. Il faut convenir d'abord
que, contrairement à l'idée générale, la société tunisienne
est très violente. Imaginez qu'il y a eu cette année,
1.640.070 affaires judiciaires officiellement, pour
une population totale de 8,5 millions. Les tunisiens
s'étripent entre eux donc et ne se font pas de cadeaux.
l'Etat non plus ne leur fait pas de cadeaux et exerce
en permanence à leur encontre, une grande et dure violence.
C'est pour cela que périodiquement le pays connaît des
révoltes, rares occasions pour évacuer toutes les rancoeurs
collectives. Honnêtement, si j'étais plus jeune, capable
donc de m'engager personnellement et physiquement dans
ce genre de combat, je n'aurai jamais quitté le pays
et je l'aurai engagé sans hésitation. La violence conduit
toujours à la violence. Mais j'ai mon âge, je me trouve
dans un pays dont je respecte les lois et je ne veux
pas être en contradiction avec moi-même.
Ceci dit, il doit y avoir des tunisiens qui pensent
sérieusement combattre le régime par la force. Moralement
et connaissant par ailleurs toute la violence qu'ils
subissent, je n'ai pas le droit de les condamner, s'ils
viendraient à passer à l'acte. J'aurai tout simplement
des réserves sur les motivations de leur combat.
En Tunisie, c'est pour la liberté, de l'exercice du
culte entre autres, qu'il faudrait combattre et non
point pour l'instauration d'un régime islamiste. Les
prétendants à un tel régime auront tout loisir de lutter
pour l'instaurer, par le débat démocratique et l'action
politique, dans une société enfin libre. Franchement,
je ne crois pas que les tunisiens, une fois libres et
souverains, opteraient pour ce genre de régime. Ils
ont surtout besoin de liberté, de dignité, de démocratie,
d'une gestion saine de leur économie et d'un minimum
de moralisation de la vie publique. Et cela n'est le
monopole exclusif de personne. Contrairement au discours
dominant, véhiculé autant par le pouvoir que par Ennahdha,
les tunisiens ne sont pas scindés politiquement et idéologiquement
en islamistes et laïcistes. Ces deux composantes sont
minoritaires dans la société. Les tunisiens dans leur
majorité veulent un changement qui leur assure un minimum
de respect, de dignité et de justice. C'est ce qui explique
leur enthousiasme pour la prise de pouvoir par Ben Ali
en 1987. C'est ce qui explique aussi qu'en 1981, alors
que le MDS venait tout juste d'être crée, ce parti remportait
dans les faits les élections législatives.
Question :
Aujourd'hui le mouvement Ennahdha semble désarçonné.
Que pensez-vous des récentes contestations et démissions?
A.M.: J'aurai pu répondre
que cela intéresse les Nahdhaouis et eux seuls. Mais
ce serait là éluder la question. En tout cas, il n'y
a pas qu'Ennahda qui le soit. Ce sont tous les partis
politiques tunisiens de l'opposition et du pouvoir,
en Tunisie et en exil, qui sont désarçonnés. La répression
est dure et elle a fait des ravages. Concernant Ennahdha,
je crois que c'est un miracle que ce mouvement ait survécu
aux épreuves qu'il a subies. Si le parti destourien
avait subi un millième de cela, il se serait déjà totalement
effondré. Je me souviens de ce qu'il était devenu, pendant
les quelques heures, où l'on a laissé planer des doutes
sur son avenir le 7 novembre 1987.
A propos des démissions, ce ne sont pas celles qui ont
été publiées qui portent le plus préjudice à ce mouvement.
Celles-là me semblent plutôt salutaires si elles conduisaient
à une recomposition du mouvement, à la révision de ses
objectifs et de ses méthodes d'action. Ce sont les démissions
silencieuses, plus nombreuses, qui minent un mouvement
politique et finissent par le tuer. Ceci dit, c'est
tout le paysage politique tunisien qui doit être recomposé.
J'espère que le mouvement Ennahda parviendra assez rapidement
à résoudre ses contradictions internes, à dépasser ses
épreuves actuelles et à jouer de nouveau son rôle de
composante de l'opposition. J'espère aussi que le Destour
cesse de constituer une force supplétive de la police
et des clans mafieux de Carthage, et joue pleinement
son rôle de parti politique. Sinon, au prochain coup
d'état, il n'en restera rien et c'est une grande perte
pour la Tunisie. Mais entre les deux, il y a la place
dans l'avenir pour un grand parti de gouvernement en
Tunisie.
Question :
Il y a deux ans, vous avez annoncé la création d'un
comité qui appelle à la démission du président Ben Ali.
Cette démarche était-elle logique quand on sait que
le président était investi d'un mandat du peuple le
2 avril 1989?
A.M.: Il y a un an aussi,
j'avais annoncé ma candidature à l'élection présidentielle.
Deux tunisiens, maître El Hani et Docteur Merzoughi,
l'ont fait après moi et avec éminemment plus de courage,
puisque de l'intérieur. Vous savez comment ils ont été
maltraités.
Pour ce qui est de ce comité, il existe toujours, présidé
par mon ami Mondher Sfar et a toujours sa raison d'être.
Soyons clairs. Nous n'avons pas appelé au renversement
de Ben Ali ni projeté son assassinat. Conformément à
nos convictions et à nos choix politiques, nous avons
demandé sa démission et nous continuerons à agir dans
ce sens. Plusieurs raisons justifient cette démarche.
Souvenez-vous: ce comité est né, suite à l'implication
personnelle du chef de l'Etat dans une très grave affaire
de trafic de stupéfiants, dans laquelle son frère a
été condamné par la justice française à 10 ans de prison.
Le frère a eu un passeport diplomatique puis l'appui
de l'Etat tunisien tout au long et après son procès.
Personne n'en voudrait à Ben Ali si, démissionnant,
il avait pris la défense de son frère. Au contraire,
il aurait donné la preuve d'un sens aigu de la solidarité
familiale, ce qui serait tout à son honneur. Il a choisi
au contraire de se maintenir au pouvoir et de défendre
le frère indigne. Mezri Haddad l'a si bien dit dans
un article célèbre de Libération . Rien que cela justifie
notre démarche. Le président du Brésil a été contraint
à la démission pour moins que cela. Et puis qu'est que
cela veut dire, un président investi d'un mandat du
peuple? C'est un faux mandat puisque extorqué par la
force, dans des élections où il était seul candidat.
Et quand bien même cela est vrai, un chef d'Etat doit
démissionner ou contraint à la démission, si au cours
de son mandat, il trahit ou se montre indigne de ses
charges. Ben Ali a été l'un et l'autre. Dans les prochains
mois, nous agirons pour le contraindre à la démission
malgré les 100% de voix qu'il aurait obtenues au cours
des élections de 1994. Nous ne demandons pas à un chef
d'Etat d'être immaculé mais simplement digne des hautes
charges qu'il assume, et plus simplement respectueux
des lois auxquelles il est censé veiller. On ne peut
continuer à vivre dans un marécage moral et prétendre
donner l'exemple à tout un peuple. Franchement, tant
que Ben Ali et sa smala sont au pouvoir, j'aurai honte
d'être tunisien.
Question :
On dit que vous venez d'achever un livre. De quoi
y sera-t-il question?
A.M.:
Attendez et vous verrez bien!
Dr. A. Manaï
| L'audace/ Paris N° ???- Novembre
1994