Directeur: Ahmed Manaï

INTERVIEW

1994

Des taches de sang sur le nouveau costume du président



La Truffe/Paris N° ????- date ????

En Tunisie, on torture, on exécute, on pend. Le président Ben Ali n'a cure des droits de l'homme…L'histoire vécue d'une dérive.

"Vous feriez mieux d'aller voir ce qui se passe en Tunisie", rétorque sèchement le roi du Maroc à ceux qui lui reprochent la situation des droits de l'homme dans son pays. Et pour cause. Hassan II multiplie, depuis cet été, les libérations de détenus politiques alors que le régime du président Ben Ali, porteur au départ de tous les espoirs des démocrates tunisiens, connaît, lui, une dangereuse dérive. A preuve, le refus de l'opposition tunisienne de participer, ce week end encore, aux élections partielles.

L'utilisation systématique de la torture dans les prisons de Tunis n'est pas une nouveauté. Un rapport qui vient d'être rendu public ces jours derniers par Amnesty International dénonce la mort de cinq militants politiques en garde à vue entre avril et octobre de cette année. Chaque fois, l'organisation de défense des Droits de l'homme demande des éclaircissements au gouvernement tunisien. Chaque fois, elle essuie une fin de non-recevoir.

Les complots dont sont accusés les intégristes par le pouvoir n'expliquent pas, à eux seuls, l'ampleur de la répression.

Ahmed Manaï, fonctionnaire de l'ONU, âgé de 49 ans, n'a rien d'un fondamentaliste musulman. Ancien militant du parti au pouvoir et proche de l'ancien Premier ministre Hédi Baccouche, cet expert international dirigeait une liste indépendante aux élections législatives de 1989, laquelle obtenait 22% des voix.

D'allure calme, apparemment pondéré, ce Tunisien, réfugié en France depuis, donne une version saisissante de plusieurs interrogatoires subis dans les locaux de la police tunisienne en avril de cette année : "Je fus accroché à une barre de fer disposée entre deux tables. On commença aussitôt à me frapper sur la plante des pieds ; plus je criais, plus on me frappait fort ; très vite, j'ai perdu connaissance."

Cet été l'ordre des avocats tunisiens condamnait l'utilisation de la torture au mépris de la ratification par l'Etat tunisien de la convention internationale contre ces pratiques et il dénonçait également les entraves faites aux défenseurs des personnes détenues dans ces conditions dans l'accomplissement de leur devoir. Autant d'accusations qui avaient déjà été portées dès le mois de juin par Amnesty International.

Enfin, la Ligue tunisienne des droits de l'homme, relève "les nombreuses plaintes relatives à l'extension de la torture". On ne peut pas pourtant la suspecter de parti pris contre le pouvoir : plusieurs de ses anciens responsables siègent au gouvernement.

La presse, elle, est remarquable par son silence. Et pour cause : la liberté d'information est illusoire en Tunisie. Les saisies et les interdictions se multiplient comme en témoignent les nombreuses protestations de l'Association des journalistes tunisiens(AJT).

Les médias étrangers ne sont pas mieux traités : il est impossible aujourd'hui pour une équipe de télévision de tourner à Tunis sans être dûment accompagnée. L'hebdomadaire Jeune Afrique vient d'être saisi. Son crime ? Une brève sur le dernier livre de l'ancien Premier ministre Mohamed Mzali, dont la seule évocation paraît faire trembler le régime.

Ce durcissement pourrait affaiblir le régime tunisien dans sa lutte contre les islamistes. Les procès de quelques cinq cents militants du mouvement intégriste Annahda, annoncés pour septembre, sont reportés pour la troisième fois. Apparemment, d'après certains magistrats concernés, ces reports sont dus à l'absence de dossiers d'accusation suffisamment solides.

Le régime tunisien gouverne désormais par la peur. Mercredi 9 octobre, trois intégristes ont été pendus à la prison de Tunis.

Propos recueillis par Nicolas Beau.
Dr. A. Manaï | La Truffe/Paris N° ????- date ????

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