Al- MUJTAMÂA(Koweït)
Traduit
de l’arabe
Ahmed
Manaï est un expert économiste qui a travaillé longtemps
pour des organismes internationaux en Afrique, dans
les domaines de la planification régionale et de l’aménagement
du territoire. Al- Mujtamâa l’a rencontré à Paris où
il nous a donné la déclaration suivante sur la normalisation
économique avec l’Etat Hébreu.
Al- Mujtamâa :
Après l’accord Palestino- Israélien, c’est maintenant
la seconde étape qui consistera, dans la logique du
règlement initié par les américains, à une normalisation
entre les pays arabes et Israël. La normalisation signifie
évidemment la fin du boycott économique.
Comment évaluez- vous les résultats de cette opération pour les deux parties,
arabe et israélienne ?
A.Manaï : C’est tout à fait exact.
La normalisation politique et la reconnaissance mutuelle
entre l’OLP et l’Etat d’Israël (puis plus tard entre
ce dernier et les autres pays arabes, notamment limitrophes),
déboucheront sur une normalisation des échanges économiques.
Le premier pas à ce niveau sera la fin du boycott arabe
d’Israël. Notons que ce boycott ne touche pas uniquement
les entreprises et les sociétés israéliennes, mais toutes
celles qui, partout dans le monde, ont des échanges
commerciaux et financiers avec Israël. Le boycott est
donc plus large que l’Etat d’Israël et ses entreprises.
En réalité, le boycott n’était pas bien respecté depuis
des années. De nombreux pays arabes importaient des
produits fabriqués par des entreprises étrangères à
capitaux israéliens et même des produits israéliens.
Il est difficile avec la mondialisation qui étend ses
tentacules un peu partout, de rendre ce boycott hermétique.
L’accord Palestino- israélien laisse supposer que bientôt
de nombreux pays arabes se détacheront de l’accord du
boycott et cela fait naître des craintes. La première
est de voir les produits israéliens inonder les marchés
arabes qui sont un peu fragiles. La crainte aussi que
le capital israélien inonde les marchés financiers à
travers les investissements dans des projets économiques.
Je crois que ces craintes ne sont pas justifiées parce
qu’elles se fondent sur une vision erronée d’Israël
et de son économie, supposée surdéveloppée et disposant
d’énormes capitaux et de capacités d’investissement
illimitées.
La réalité est toute autre et nous la voyons très bien
à travers les rapports entre l’Egypte et Israël. Depuis
la normalisation politique, il y a quinze ans, nous
n’avons pas assisté à un afflux massif de capitaux Israéliens
venus s’investir dans les secteurs productifs de l’économie
Egyptienne, malgré l’appel et les besoins de cette économie.
Il y a eu tout au plus, quelques expériences relativement
modestes, dans le secteur du tourisme. Rien de sérieux
ne justifie donc les craintes des uns ou les ambitions
des autres. Le problème n’est pas tant d’ailleurs lié
aux désirs des uns ou au refus des autres, mais objectivement
aux spécificités des économies respectives arabes et
israélienne.
Nous devons rappeler à ce propos qu’Israël est la superpuissance
de la méditerranée du sud et même au- delà. Mais son
économie et le niveau de vie de sa population, sont
des plus fragiles parce que dépendant de l’aide et de
l’assistance américaines.
La couverture
américaine d’Israël :
Al- Mujtamâa : Mais l’économie israélienne est tout de même plus puissante que celle
des pays arabes et notamment ceux entourant Israël ?
Manaï : Tout à fait !
et il y a de grandes différences entre l’économie israélienne
d’une part et les économies des pays limitrophes comme
l’Egypte, la Jordanie, la Syrie, le Liban et la Palestine
(dont l’économie est intégrée actuellement à celle de
l’occupant). Le PNB israélien qui était de 46 milliards
$ en 1989 représente 48% du PNB de l’ensemble de la
région, alors que sa population, 4,5 millions d’âmes,
représente à peine 6% de la population de la région.
Avec un PNB de 33,5 milliards USD$ et 35% du PNB de
la région, l ’Egypte occupe le deuxième rang dans la
région, alors qu’elle compte 55,3 millions d’habitants.
Les trois autres pays disposent d’un PNB de 16,5 milliards
de dollars, soit 17% de l’ensemble du PNB de la région.
Ainsi, l’ensemble des pays arabes limitrophes d’Israël
ont 52% du PNB de la région pour 94% de sa population.
Cela donne une idée suffisamment claire des niveaux
de développement économique des pays arabes d’un côté
et d’Israël de l’autre.
La situation changerait beaucoup quand on intègre l’économie
des pays du golfe et leur taux de PNB.
Cependant, la prospérité de l’économie israélienne
est toute relative. Elle est tributaire de l’aide américaine
et des dons des juifs de la diaspora. Ainsi la balance
des paiements a enregistré entre 197O et 199O un déficit
de 69 Milliards de dollars qui a été entièrement couvert
( 74 milliards) par les aides, les dons et les crédits
américains et ceux de la diaspora Juive. Ainsi chaque
Israélien a reçu au cours de cette période un montant
de 20.000 dollars de l’étranger, alors que la part de
l’Egyptien au cours de la même période a été de 1000
dollars, le Syrien de 2886 dollars et le Jordanien de
4595 dollars. C’est ce qui explique, du moins
en partie, la différence entre le produit par tête en
Israël (10.000 dollars) et dans les autres pays de la
région(1000 dollars).
Concernant l’aide et les transferts étrangers à l’Egypte
et aux autres pays de la région, il convient d’observer
qu’ils essentiellement sont d’origine arabe et de leurs
travailleurs émigrés, notamment dans les pays du golfe.
Ainsi, il nous semble illusoire que les pays arabes
puissent compter sur un afflux massif d’investissements
israéliens, alors qu’Israël en a le plus besoin. D’ailleurs
l’exemple de l’Egypte est très significatif. Depuis
les accords de Camp David, on n’a pas assisté à un tel
phénomène, alors que l’économie Egyptienne est toute
prête à en recevoir.
Al- Mujtamâa : Si les investissements
israéliens dans les pays arabes sont difficiles à envisager,
peut- on alors envisager qu’il s’y produise une marée
des produits et services israéliens après l’accord Palestino-
israélien ?
A.Manaï :
Je crois que la normalisation économique n’est pas
très facile. Les pays du Maghreb et ceux limitrophes
d’Israël ont toujours une économie dirigée et leurs
échanges avec l’étranger, donc avec Israël, dépendent
des décisions de l’Etat. Ceux du golfe ont par contre
une économie libérale ouverte sur le monde. Ce sont
ces pays qui risquent d’être envahis par les produits
israéliens de diverses origines.
D’ailleurs de nombreux services israéliens ont réussi
à s’introduire dans les pays arabes avec les étiquettes
de leurs entreprises occidentales ou asiatiques. C’est
ce qui a permis à Israël de contourner un peu le boycott
arabe au cours des quarante dernières années.
Après l’accord, il me semble qu’il n’y a pas lieu de
craindre un raz de marée des produits et services israéliens
sur les marchés arabes. Ceci n’a rien à voir avec l’aversion
des arabes à commercer avec les israéliens ou au contraire
leur désir à le faire, mais simplement aux coûts exorbitants
de leurs produits et leur difficulté à concurrencer
ceux en provenance des pays à bas salaires et où la
couverture sociale et la fiscalité sont pratiquement
inexistantes. Si le produit par tête d’habitant en Israël
est de l’ordre de 10.000$ par an, c’est que les coûts
des produits et des services y sont chers et leur entrée
dans les pays arabes ne signifie pas que les consommateurs
locaux seraient capables, même s’ils le désiraient,
de les acquérir.
En fait, s’il y a vraiment une menace des produits
et services Israéliens sur les marchés arabes, elle
proviendrait des entreprises installées à l’étranger
(surtout dans des pays du sud-est asiatique) et qu’ils
contrôlent partiellement ou totalement. N’oublions pas
que le boycott arabe concerne, non seulement les entreprises,
les produits et les services Israéliens, mais aussi
les entreprises qui commercent et coopèrent d’une manière
ou d’une autre avec
Israël. La fin du boycott et la normalisation vont,
du coup, intéresser et libérer les échanges arabes avec
ces entreprises et doper indirectement l’économie Israélienne.
Les pays occidentaux exercent actuellement de fortes
pressions sur les pays arabes pour qu’ils cessent de
boycotter leurs entreprises commerçant avec Israël.
Une économie
de guerre :
Al-Mujtamâa :
Certains
experts estiment qu’avec la normalisation, Israël va
devoir transformer son économie de guerre en économie
de paix. Est-ce que cela menacerait, à votre avis, les
économies arabes ?
A.M.
Si les israéliens procèdent à une telle transformation
de leur économie, en orientant notamment l’essentiel
de leurs investissements, très importants, aux secteurs
civils, cela ne manquerait pas de menacer en effet les
économies arabes. En produisant à des coûts comparables
à ceux de leurs voisins, ils pourraient les concurrencer
gravement.
Mais une telle transformation de l’économie Israélienne
est difficile à prévoir. Elle est même pratiquement
impossible. Rappelons que l’économie Israélienne a toujours
été une économie de guerre. L’essentiel des ressources
produites dans le pays ou provenant de l’étranger, aide
américaine et contributions de la diaspora juive, est
destiné à l’effort de guerre. L’économie Israélienne
est fondée sur des secteurs industriels (armement, mécanique
de pointe et électronique de haute précision), liés
à l’effort de guerre.
D’autre part et même dans une perspective de paix,
la course aux armements va continuer. Regardez
un peu ce qui se passe en ce domaine avec certains
pays arabes comme les pays du golfe, l’Egypte, la Syrie
et la Jordanie.
Al- Mujtamâa :
Est-ce que la
fin du boycott mettrait en péril les structures des
économies arabes ou n’aurait simplement que des effets
superficiels ?
A.M. :
Prenons le cas du Maroc, qui, avec l’importance de
sa communauté juive en Israël et la continuité de ses
liens avec la patrie mère, pourrait devancer les autres
pays arabes dans l’ouverture à Israël. Je ne crois pas
vraiment que le marché Marocain serait inondé par les
produits et services Israéliens.
On pourrait assister par contre au schéma extrême suivant :
de nombreux israéliens d’origine Marocaine pourraient
retourner au Maroc et y fonder des activités économiques,
produisant, avec des financements et une technologie
israéliennes, de quoi inonder les pays arabes. Cela
serait possible quand on connaît la modicité de la main
d’œuvre marocaine et donc la compétitivité de ces produits.
Al- Mujtamâa :
Quels seraient les conséquences de la fin du boycott
sur la complémentarité des économies arabes et généralement
de la coopération économique inter-arabe ?
A.M. :
Nous devons reconnaître que la complémentarité entre
les économies arabes (ou l’union économique arabe) est
une vue de l’esprit. En réalité, rien de tel n’existe
réellement. C’est un vœux pieux que des politiques et
des experts rabâchent depuis des décennies. Ainsi, les
échanges inter- arabes ne représentent qu’à peine 2
à 3% dans les échanges commerciaux de chaque pays arabe.
Certains, tels les pays du Conseil de coopération du
golfe, ont réussi à développer un peu plus leur intégration
économique. Mais leurs exportations tiennent tout particulièrement
au pétrole et à ses dérivés.
En général, il n’y a pas de coopération économique
entre les pays arabes. Depuis quelques années, on a
senti qu’une certaine volonté de remédier à cette situation
commençait à se faire sentir. Elle aurait conduit à
améliorer la situation, mais avec les conflits politiques
qui détruisent tout chez nous, elle s’est estompée très
vite.
Al- Mujtamâa :
Après la fin
du boycott d’israël, que serait à votre avis, le poids
économique du monde arabe, par rapport aux grands ensembles
actuels, surtout avec le nouvel ordre mondial et l’accélération
des négociations du GATT ?
A.M. :
Le monde arabe représente aujourd’hui quelque chose
de proche de zéro dans l’économie mondiale et les échanges
internationaux. En fait, c’est tout le tiers monde qui
est dans cette situation.
L’économie mondiale et les échanges internationaux
sont dominés par trois ensembles, l’Amérique du nord
avec prochainement le Mexique, la Communauté Européenne
et enfin le Japon et l’Asie du sud est.
La part des arabes est presque insignifiante et personne
ne leur demande leur avis dans ce domaine, en dehors
peut-être des problèmes relatifs au pétrole.
Ce que je crains le plus, c’est qu’il n’y ait aucun
avenir pour un monde arabe dont les sociétés s’enfoncent
chaque jour un peu plus dans la pauvreté et le sous
développement. Il ne manque pourtant pas de moyens financiers,
monopolisés par une infime minorité, et de ressources
humaines. Mais ses capitaux comme ses cerveaux fuient
à l’étranger. Actuellement, on estime les capitaux privés
arabes, investis en dehors de la zone arabe, à 630 milliards
US$. Au même moment, les réserves financières d’un pays
comme l’Arabie saoudite, qui étaient de 130 milliards
US$ avant la guerre du golfe, ont fondu pour ne représenter
que 7 milliards alors que sa dette étrangère, qui était
insignifiante, dépasse actuellement les 60 milliards
de $US. La guerre du golfe a englouti les réserves du
Koweït, de Bahreïn et d’autres pays et porté préjudice
à nombre de pays arabes.
Sans être pessimiste, je ne vois d’avenir au monde
arabe que dans une prise de conscience générale de notre
situation dramatique actuelle, laquelle conduirait à
une mobilisation de nos ressources humaines, financières
et matérielles, dans un grand projet de développement.
En dehors de cela, l’avenir du monde arabe ressemblerait
à la situation que connaît actuellement l’Afrique noire.
C’est à dire et, à moins d’un miracle, une plongée dans
l’inconnu.
Interview réalisée
par Mohamed Ghamghi.