Directeur: Ahmed Manaï

INTERVIEW

Vendredi, 23. Février 1992

Ce sont les dirigeants et non les islamistes qui menacent la démocracie



Parution

Qu'il soit considéré, à tort ou à raison, comme source d'inquiétude et même la menace suprême par ses détracteurs, ou au contraire, la réponse adéquate et miraculeuse aux défis qui assaillent les sociétés musulmanes par ses supporters, l'islamisme est actuellement au centre des débats qui agitent le monde.

Depuis les succès électoraux du FIS en Algérie, il alimente, les passions les plus diverses et parfois les plus extravagantes. Il hante les nuits des "très démocrates" généraux-présidents à l'unanimité et à vie et trouble l'eau calme des certitudes d'une Europe, débarrassée de la menace Soviétique mais se découvrant soudain terrifiée par le nouveau "démon" du sud.

Alors pour exorciser les mauvais esprits, consolider au pouvoir des régimes anachroniques et honnis par leurs peuples et justifier par avance tous les excès et les débordements, la négation des libertés fondamentales, les violations flagrantes des droits élémentaires des citoyens, la torture systématique, les exécutions sommaires, le viol des femmes et l'institutionnalisation de la violence d'état, l'on intenta, sur fond d'amalgame et selon des schémas réducteurs, un procès permanent à notre intelligence. On ne lésine guère sur les moyens et les procédés pour nous persuader que les islamistes, réduits pour les besoins de la cause à de vulgaires terroristes porteurs d'un projet obscurantiste, menacent la démocratie et les libertés et méritent de ce fait leur statut de sous-hommes et le sort de parias qui est un peu partout le leur.

Mais quelle démocratie et quelles libertés menaceraient ils enfin , dans des pays soumis, depuis plus de quarante ans pour certains, à des dictatures réelles, vécues au quotidien?

Le bilan de l'indépendance, acquise souvent au prix de terribles sacrifices au Maghreb, révèle à ce niveau un état d'un incommensurable désastre.

De la Mauritanie à l'Egypte, c'est le règne absolu des généraux, colonels et superflics investis d'un pouvoir divin. C'est le terrain privilégié des Moukhabarats, de la sécurité militaire et autres services spéciaux. C'est partout le même mépris de la souveraineté populaire, le même dédain du choix des citoyens et comble de malheur, la même incapacité à assurer à leurs peuples le développement qu'ils réclament, à gérer le présent et à prévoir l'avenir.

Ce sont ces régimes, parvenus au pouvoir par le coup d'état, s'y maintenant par la répression permanente, le mensonge, la corruption et le truquage systématique des élections et soutenus aujourd'hui par les rescapés du Maoïsme et autres communistes, que l'on qualifie sans le moindre scrupule de démocrates. Et comme il convient dans toute entreprise de conditionnement de masse, ce sont leurs contestataires, les islamistes de préférence, portant dans leur âme et leur chair les marques indélébiles de la torture, que l'on fustige et qu'on qualifie de totalitaires.

Que l'on ne se méprenne pas sur ces propos. Je ne dis pas que tous les islamistes et partout où ils se trouvent, sont des démocrates accomplis et des combattants de la liberté. J'en connais parmi eux de fieffés fascistes, capables, s'ils parvenaient au pouvoir, des mêmes performances que les régimes actuels. Mais tous ne sont pas les mêmes et présentent dans l'ensemble Maghrébin et dans chacun des pays qui composent cette région, une étonnante diversité.

C'est l'environnement culturel, économique et social, conjugué à la longue histoire d'un peuple Algérien résistant aux conquêtes et combattant par les armes, toute forme d'oppression de l'état, qui ont déterminé les militants du Fis, spoliés de leur succès électoral, à prendre le maquis. Leurs voisins tunisiens d'Ennahdha, pourtant préparés à la confrontation violente avec le pouvoir, mais héritiers d'une longue tradition populaire de résistance passive, se sont livrés à leurs tortionnaires et peuplent par milliers les prisons ou ont été contraints à l'exil.

A la diversité des comportements des islamistes face à l'oppression, à la multitude des rapports qu'entretiennent leurs divers mouvements à l'état, au pouvoir, à la société, à la modernité, aux principes de liberté et de démocratie, à leurs étonnantes capacités à inventer et à proposer avec succès, des formes inédites de relation au religieux et au sacré, les régimes au pouvoir au Maghreb ne semblent capables d'opposer aujourd'hui, qu'un front uni "d'éradicateurs", prêts à tout détruire et surtout l'espoir, pour conserver le pouvoir, les avantages acquis et les privilèges.

Comble de paradoxe et faute de pouvoir se créer de nouvelles légitimités, c'est dans le même islam auquel se réfèrent leurs contestataires, qu'ils essaient vainement de trouver une nouvelle virginité. On ne s'improvise pas leader islamiste ou Moujtahid, quand on a milité toute une vie dans les groupuscules extrémistes de gauche ou fait carrière dans la torture des opposants politiques. Mais le ridicule n'a jamais tué personne et c'est tout naturellement que le chef d'état tunisien s'est présenté aux élections de 1989 et de 1994 en "Hami El Hima Wa Eddin": protecteur de la patrie et de la religion, rappelant par là qu'il était l'égal d'un autre bon intégriste, portant lui, le titre de protecteur des lieux saints. Cette propension immodérée à user et abuser de l'islam pour de vulgaires motifs politiques, cette manipulation constante des textes et des symboles religieux, dont on accuse les islamistes, sont aussi et surtout l'apanage des gouvernants. Elles ont constitué dans une première phase, et avant que ne soit mis en exécution le programme d'éradication du mouvement islamiste, les fondements de la politique"de retrait du tapis" préconisée par le chef de l'état tunisien. Et puisque celui-ci est maintenant présenté comme modèle et semble avoir fait des émules dans la région, parmi les militaires mais aussi chez les " démocrates" du parti de l'avant-garde socialiste et les miliciens du RCD Algériens autant que dans les rédactions de journaux aussi prestigieux que El Hayat, essayons de rappeler l'itinéraire de son processus, que nous appelons démocratique, au bénéfice du doute dans ses développements jusqu'en 1988, et par charité musulmane après.

Le 7 novembre 1987 Ben Ali exécute un coup d'état et détrône le vieux monarque Bourguiba, après un règne sans partage de 31 ans. Il promet la démocratie et la liberté, le respect de la souveraineté populaire et des droits de l'homme. Pour concrétiser tout cela, il entreprit de mettre au pas le très indépendant syndicat des travailleurs, et lui imposa dès le début de 1988, une direction à sa solde. Puis c'est le ménage dans le parti destourien qu'il débaptisa et s'appropria sans vergogne, alors qu'en sa qualité de militaire et dans la pure tradition Bourguibienne, il en fut toujours exclu; . Au cours de son congrès tenu la même année, il nomma directement la plupart des membres de son comité central et tous les membres de son bureau politique. Il appela tout de suite après à la conclusion d'un pacte national dont il exclut du texte toute référence à une éventuelle alternance au pouvoir. Entre-temps il autorisa trois petites formations politiques, dont il prit soin de choisir les états-majors et de limiter la marge de manoeuvre. C'est dans ces conditions qu'il appela les tunisiens aux élections de 1989 qui virent apparaître des listes indépendantes, que le mouvement Ennahdha toujours non-reconnu, s'empressa de soutenir. A cette occasion et au vu des dimensions du truquage des résultats, fut révélée aux tunisiens et au monde la véritable nature du régime, c'est à dire une vulgaire dictature enveloppée d'une rhétorique creuse des droits de l'homme et de la démocratie.

C'est de ce régime que certains, encouragés en cela par ses performances économiques conjoncturels et sa victoire à bas prix sur les islamistes, attendent l'instauration de la démocratie exemplaire pour le Maghreb et le développement économique et social modèle. C'est là le plus grand défi au bon sens. Parce qu'au fond, tout le monde dans ce Maghreb, des simples citoyens aux formations politiques qui les encadrent, pâtissent d'un grave déficit démocratique. Mais ce qui a entravé davantage la démocratisation de la vie politique, l'apprentissage et l'initiation aux règles élémentaires de la cohabitation pacifique entre les idées, les hommes et les structures, c'est plus la culture et la pratique anti-démocratiques des tenants du pouvoir et de leurs alliés, que l'absence de culture démocratique chez les islamistes. Et de nombreux observateurs estiment que si l'armée avait laissé le FIS assumer en Algérie les charges du pouvoir, conformément à la volonté populaire, ses dirigeants auraient été bien obligés, privés qu'ils étaient de l'expérience et même de la culture de gouvernement, de négocier des ententes et des alliances avec de larges secteurs de la société civile et de la classe politique Algériennes, avec tout ce que cela suppose de concessions mutuelles.

En Tunisie, le mouvement Ennahdha, aussi ambitieux que le FIS mais sans doute moins populaire, se serait contenté, s'il était reconnu et légalisé, d'un rôle d'appendice au parti du pouvoir et d'une simple co-gestion des populations sub-urbaines, au grand profit de la paix civile et de la démocratisation de la vie politique en Tunisie.

Il est évident que tout cela est maintenant du passé. Et nombreux sont les gens au Maghreb, engagés hier dans la lutte contre la dictature virtuelle des islamistes, qui se rendent compte que le véritable combat est contre la dictature réelle, et que l'instauration d'une démocratie authentique, exige que soient écartées du pouvoir, les forces rétrogrades qui le dominent depuis longtemps. Ce processus est en train de s'accomplir dans la violence, par les armes et les larmes en Algérie. Son aboutissement dans le pays voisin poussera les autorités tunisiennes à aller jusqu'au bout de leur logique répressive tous azimuts dans un premier temps. Dans un second temps, elles seront bien contraintes, avec les mauvais bilans économiques et les turbulences sociales qui s'annoncent, de s'amender. A défaut, ni les 60.000 policiers qui veillent au grain, ni l'appui de l'Europe et d'Israël, ne leur seraient d'un quelconque secours.

Dr. A. Manaï

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