Ce
sont les dirigeants et non les islamistes qui menacent
la démocracie
Parution
Qu'il soit considéré, à tort ou à raison,
comme source d'inquiétude et même la menace suprême
par ses détracteurs, ou au contraire, la réponse adéquate
et miraculeuse aux défis qui assaillent les sociétés
musulmanes par ses supporters, l'islamisme est actuellement
au centre des débats qui agitent le monde.
Depuis les succès électoraux du FIS en Algérie, il alimente,
les passions les plus diverses et parfois les plus extravagantes.
Il hante les nuits des "très démocrates" généraux-présidents
à l'unanimité et à vie et trouble l'eau calme des certitudes
d'une Europe, débarrassée de la menace Soviétique mais
se découvrant soudain terrifiée par le nouveau "démon"
du sud.
Alors pour exorciser les mauvais esprits, consolider
au pouvoir des régimes anachroniques et honnis par leurs
peuples et justifier par avance tous les excès et les
débordements, la négation des libertés fondamentales,
les violations flagrantes des droits élémentaires des
citoyens, la torture systématique, les exécutions sommaires,
le viol des femmes et l'institutionnalisation de la
violence d'état, l'on intenta, sur fond d'amalgame et
selon des schémas réducteurs, un procès permanent à
notre intelligence. On ne lésine guère sur les moyens
et les procédés pour nous persuader que les islamistes,
réduits pour les besoins de la cause à de vulgaires
terroristes porteurs d'un projet obscurantiste, menacent
la démocratie et les libertés et méritent de ce fait
leur statut de sous-hommes et le sort de parias qui
est un peu partout le leur.
Mais quelle démocratie et quelles libertés menaceraient
ils enfin , dans des pays soumis, depuis plus de quarante
ans pour certains, à des dictatures réelles, vécues
au quotidien?
Le bilan de l'indépendance, acquise souvent au prix
de terribles sacrifices au Maghreb, révèle à ce niveau
un état d'un incommensurable désastre.
De la Mauritanie à l'Egypte, c'est le règne absolu des
généraux, colonels et superflics investis d'un pouvoir
divin. C'est le terrain privilégié des Moukhabarats,
de la sécurité militaire et autres services spéciaux.
C'est partout le même mépris de la souveraineté populaire,
le même dédain du choix des citoyens et comble de malheur,
la même incapacité à assurer à leurs peuples le développement
qu'ils réclament, à gérer le présent et à prévoir l'avenir.
Ce sont ces régimes, parvenus au pouvoir par le coup
d'état, s'y maintenant par la répression permanente,
le mensonge, la corruption et le truquage systématique
des élections et soutenus aujourd'hui par les rescapés
du Maoïsme et autres communistes, que l'on qualifie
sans le moindre scrupule de démocrates. Et comme il
convient dans toute entreprise de conditionnement de
masse, ce sont leurs contestataires, les islamistes
de préférence, portant dans leur âme et leur chair les
marques indélébiles de la torture, que l'on fustige
et qu'on qualifie de totalitaires.
Que l'on ne se méprenne pas sur ces propos. Je ne dis
pas que tous les islamistes et partout où ils se trouvent,
sont des démocrates accomplis et des combattants de
la liberté. J'en connais parmi eux de fieffés fascistes,
capables, s'ils parvenaient au pouvoir, des mêmes performances
que les régimes actuels. Mais tous ne sont pas les mêmes
et présentent dans l'ensemble Maghrébin et dans chacun
des pays qui composent cette région, une étonnante diversité.
C'est l'environnement culturel, économique et social,
conjugué à la longue histoire d'un peuple Algérien résistant
aux conquêtes et combattant par les armes, toute forme
d'oppression de l'état, qui ont déterminé les militants
du Fis, spoliés de leur succès électoral, à prendre
le maquis. Leurs voisins tunisiens d'Ennahdha, pourtant
préparés à la confrontation violente avec le pouvoir,
mais héritiers d'une longue tradition populaire de résistance
passive, se sont livrés à leurs tortionnaires et peuplent
par milliers les prisons ou ont été contraints à l'exil.
A la diversité des comportements des islamistes face
à l'oppression, à la multitude des rapports qu'entretiennent
leurs divers mouvements à l'état, au pouvoir, à la société,
à la modernité, aux principes de liberté et de démocratie,
à leurs étonnantes capacités à inventer et à proposer
avec succès, des formes inédites de relation au religieux
et au sacré, les régimes au pouvoir au Maghreb ne semblent
capables d'opposer aujourd'hui, qu'un front uni "d'éradicateurs",
prêts à tout détruire et surtout l'espoir, pour conserver
le pouvoir, les avantages acquis et les privilèges.
Comble de paradoxe et faute de pouvoir se créer de nouvelles
légitimités, c'est dans le même islam auquel se réfèrent
leurs contestataires, qu'ils essaient vainement de trouver
une nouvelle virginité. On ne s'improvise pas leader
islamiste ou Moujtahid, quand on a milité toute une
vie dans les groupuscules extrémistes de gauche ou fait
carrière dans la torture des opposants politiques. Mais
le ridicule n'a jamais tué personne et c'est tout naturellement
que le chef d'état tunisien s'est présenté aux élections
de 1989 et de 1994 en "Hami El Hima Wa Eddin": protecteur
de la patrie et de la religion, rappelant par là qu'il
était l'égal d'un autre bon intégriste, portant lui,
le titre de protecteur des lieux saints. Cette propension
immodérée à user et abuser de l'islam pour de vulgaires
motifs politiques, cette manipulation constante des
textes et des symboles religieux, dont on accuse les
islamistes, sont aussi et surtout l'apanage des gouvernants.
Elles ont constitué dans une première phase, et avant
que ne soit mis en exécution le programme d'éradication
du mouvement islamiste, les fondements de la politique"de
retrait du tapis" préconisée par le chef de l'état tunisien.
Et puisque celui-ci est maintenant présenté comme modèle
et semble avoir fait des émules dans la région, parmi
les militaires mais aussi chez les " démocrates" du
parti de l'avant-garde socialiste et les miliciens du
RCD Algériens autant que dans les rédactions de journaux
aussi prestigieux que El Hayat, essayons de rappeler
l'itinéraire de son processus, que nous appelons démocratique,
au bénéfice du doute dans ses développements jusqu'en
1988, et par charité musulmane après.
Le 7 novembre 1987 Ben Ali exécute un coup d'état et
détrône le vieux monarque Bourguiba, après un règne
sans partage de 31 ans. Il promet la démocratie et la
liberté, le respect de la souveraineté populaire et
des droits de l'homme. Pour concrétiser tout cela, il
entreprit de mettre au pas le très indépendant syndicat
des travailleurs, et lui imposa dès le début de 1988,
une direction à sa solde. Puis c'est le ménage dans
le parti destourien qu'il débaptisa et s'appropria sans
vergogne, alors qu'en sa qualité de militaire et dans
la pure tradition Bourguibienne, il en fut toujours
exclu; . Au cours de son congrès tenu la même année,
il nomma directement la plupart des membres de son comité
central et tous les membres de son bureau politique.
Il appela tout de suite après à la conclusion d'un pacte
national dont il exclut du texte toute référence à une
éventuelle alternance au pouvoir. Entre-temps il autorisa
trois petites formations politiques, dont il prit soin
de choisir les états-majors et de limiter la marge de
manoeuvre. C'est dans ces conditions qu'il appela les
tunisiens aux élections de 1989 qui virent apparaître
des listes indépendantes, que le mouvement Ennahdha
toujours non-reconnu, s'empressa de soutenir. A cette
occasion et au vu des dimensions du truquage des résultats,
fut révélée aux tunisiens et au monde la véritable nature
du régime, c'est à dire une vulgaire dictature enveloppée
d'une rhétorique creuse des droits de l'homme et de
la démocratie.
C'est de ce régime que certains, encouragés en cela
par ses performances économiques conjoncturels et sa
victoire à bas prix sur les islamistes, attendent l'instauration
de la démocratie exemplaire pour le Maghreb et le développement
économique et social modèle. C'est là le plus grand
défi au bon sens. Parce qu'au fond, tout le monde dans
ce Maghreb, des simples citoyens aux formations politiques
qui les encadrent, pâtissent d'un grave déficit démocratique.
Mais ce qui a entravé davantage la démocratisation de
la vie politique, l'apprentissage et l'initiation aux
règles élémentaires de la cohabitation pacifique entre
les idées, les hommes et les structures, c'est plus
la culture et la pratique anti-démocratiques des tenants
du pouvoir et de leurs alliés, que l'absence de culture
démocratique chez les islamistes. Et de nombreux observateurs
estiment que si l'armée avait laissé le FIS assumer
en Algérie les charges du pouvoir, conformément à la
volonté populaire, ses dirigeants auraient été bien
obligés, privés qu'ils étaient de l'expérience et même
de la culture de gouvernement, de négocier des ententes
et des alliances avec de larges secteurs de la société
civile et de la classe politique Algériennes, avec tout
ce que cela suppose de concessions mutuelles.
En Tunisie, le mouvement Ennahdha, aussi ambitieux que
le FIS mais sans doute moins populaire, se serait contenté,
s'il était reconnu et légalisé, d'un rôle d'appendice
au parti du pouvoir et d'une simple co-gestion des populations
sub-urbaines, au grand profit de la paix civile et de
la démocratisation de la vie politique en Tunisie.
Il est évident que tout cela est maintenant du passé.
Et nombreux sont les gens au Maghreb, engagés hier dans
la lutte contre la dictature virtuelle des islamistes,
qui se rendent compte que le véritable combat est contre
la dictature réelle, et que l'instauration d'une démocratie
authentique, exige que soient écartées du pouvoir, les
forces rétrogrades qui le dominent depuis longtemps.
Ce processus est en train de s'accomplir dans la violence,
par les armes et les larmes en Algérie. Son aboutissement
dans le pays voisin poussera les autorités tunisiennes
à aller jusqu'au bout de leur logique répressive tous
azimuts dans un premier temps. Dans un second temps,
elles seront bien contraintes, avec les mauvais bilans
économiques et les turbulences sociales qui s'annoncent,
de s'amender. A défaut, ni les 60.000 policiers qui
veillent au grain, ni l'appui de l'Europe et d'Israël,
ne leur seraient d'un quelconque secours.
Dr. A. Manaï