Directeur: Ahmed Manaï

INTERVIEW

14. octobre 2004
INTERVIEW DE AHMED MANAI

« El Fajr- Al Khadra », N° 7 mis en ligne le 14 octobre 2004)


Cet entretien avec un défenseur des droits de l'homme, un patriote et un résistant Tunisien est d'une lucidité dramatique, néanmoins c'est aussi un cri d'espoir et une méthode de réflexion dont doivent s'inspirer les anciennes et jeunes générations qui prétendent libérer la Tunisie de la mortelle dictature de Ben Ali.


Question 1 :
Quelle est votre position personnelle, ou celle de votre parti ou mouvement, en ce qui concerne les élections d’octobre ?
A.M. :
Je n’ai pas de parti et je ne suis dans aucun parti ou mouvement politique. Mon parti, c’est la Tunisie, que je souhaite demeurer rivée à son arabité et à son islamité et devenir démocratique, plus égalitaire et plus fraternelle.
Depuis le début de mon exil, il y a près de quatorze ans, je milite dans des associations. C’est le cadre qui me semble convenir le mieux à ma situation d’exilé. Ceci dit, il ne faut pas exagérer le rôle et le poids des partis de l’opposition en Tunisie qui sont tout au plus des clubs politiques. Ils ne drainent pas des foules et leur action est parfois plus modeste que celles de certaines associations.
Actuellement j’agis avec mes amis, au sein du Comité Tunisien d’Appel à la Démission de Ben Ali, fondé en janvier 1993 et que nous avons réactivé depuis six mois. Une action toute symbolique d’ailleurs !
A propos des « élections » du mois d’octobre, nous n’avons pas appelé au boycott populaire pour les raisons suivantes :
- Quant on appelle au boycott, il faut pouvoir mener une campagne dans ce sens, sur le terrain, dans le pays (ou au sein de l’émigration), à visage découvert et non de l’étranger, sur Internet et parfois sous des pseudonymes. Il faut assumer les conséquences d’un tel choix et prendre les mêmes risques que les citoyens qu’on appelle au boycott. Ceux-ci risquent leur liberté et même davantage s’ils choisissaient délibérément le boycott.
- L’appel au boycott exige de ses initiateurs qu’ils soient en mesure d’exercer un minimum de contrôle sur le déroulement et les résultats des élections, de disposer donc d’observateurs dans les bureaux de vote et lors du dépouillement des voix, ce qui est impossible dans la situation actuelle.
- Pour appeler au boycott, il faudrait disposer d’une base électorale plus ou moins fidèle, suffisamment importante pour influer sur les résultats du scrutin, ce qu’aucun parti politique de l’opposition ne peut s’en prévaloir.
Nous avons une certaine expérience dans le domaine. J’étais personnellement candidat sur une liste indépendante lors des élections législatives de 1989. Mes amis et moi, avions mené une campagne intense pendant plus d’un mois, pour constituer notre liste et élaborer un plan d’action et un programme électoral. Puis la campagne elle-même, pendant quinze jours. Je sais à peu près, comment se passent les choses, les gens qu’on fait amener par cars et camions entiers, l’intervention des diverses autorités lors du vote, du dépouillement et de l’annonce des résultats.
Au cours des dix dernières années et alors que les activistes en Tunisie étaient engagés dans la défense des droits humains, nous avons été actifs au plan politique et longtemps avant chaque rendez- vous électoral.
Ainsi par exemple, j’ai annoncé ma candidature à l’élection présidentielle de 1994 dans une interview au journal Le Progrès de Lyon, en date du 25 août 1993. Je savais pertinemment que cela serait sans lendemain, mais il fallait en finir avec un tabou.
Nous avons appelé au boycott des législatives de 1994 et des municipales de 1995 (AL HAYAT du 25 mai). En 1998, nous avons appelé, dans un communiqué qui a été repris par le journal AL HAYAT (02/ 11/98), « à créer les conditions d’une véritable consultation électorale- libération des prisonniers politiques, liberté d’expression et d’association… etc- avant de s’engager dans des élections » !
Lors du référendum de 2002, beaucoup de gens ont appelé au boycott. Je ne me souviens pas que quelqu’un ait pris la peine de nous faire un bilan de son action et nous dire, combien d’électeurs ont répondu à l’appel et combien se sont abstenus de voter par habitude ? N’est-ce pas là une question légitime à laquelle ils auraient dû répondre au lendemain du scrutin ?
En fait les tunisiens se s’étaient massivement abstenus lors de ce référendum, comme dans toutes les élections, mais le pouvoir avait fait « le nécessaire » à leur place, et c’est ainsi que nous avons eu officiellement un taux de participation avoisinant les 100%.
Je crois qu’il en sera de même au mois d’octobre, avec cette fois-ci, une participation effective plus importante que d’habitude, parce que la pression du pouvoir sera plus grande avec l’appel au boycott lancé par certains opposants. Les partis qui participent à cette mascarade électorale, agissent aussi dans ce sens.
Un autre boycott, celui des candidatures aurait gêné le pouvoir !
Imaginez des partis légaux qui renoncent aux 37 sièges que leur offre le pouvoir et s’abstiennent de présenter des candidats ? Imaginez des « candidats à la présidentielle» qui renoncent à jouer cette comédie et laissent Ben Ali seul dans la compétition à sa propre réélection ? On aurait eu un parlement franchement monocolore et, à la tête de l’exécutif, un Monarque « plébiscité par son peuple ». Cela aurait beaucoup gêné le pouvoir, sûrement pas aux yeux des tunisiens, mais auprès de ses partenaires étrangers.
Seul le Forum Démocratique pour les Libertés et le Développement, le dernier des partis légalisés mais aussi celui qui a participé avec le plus de constance aux combats des dix dernières années, a fait le choix courageux de renoncer à présenter ses candidats aux législatives et d’appeler au boycott.
Tant pis pour son secrétaire général, le Docteur Mustafa Ben Jâafar et ses deux ou trois autres amis du FDTL, qui auraient pu être désignés comme députés s’ils avaient joué le jeu. Aucun d’eux n’aura la prime de 80.000 D, destinée à changer de garde robe « Minhat Al Hindam », comme si les pauvres étaient en haillons, ni les 2000 D de prime mensuelle et leur parti n’aura pas de financement public. Parce qu’un député, c’est aussi les avantages et les privilèges liés à la charge, ce qui explique que les gens se massacrent pour occuper la tête de liste, seule position susceptible d’éligibilité pour les partis d’opposition.
Il nous faut tirer les leçons des appels au boycott du passé qui se sont révélés sans effet et proposer quelque chose de plus concret, même si c’est hautement symbolique, comme l’Appel à la démission de Ben Ali, le retrait du Pacte national, devenu caduc depuis sa signature, ou le renvoi des décorations, distinctions et titres honorifiques qui bardent les poitrines de nombreux opposants. Quand on dénonce le coup d’Etat du 7 novembre, même avec beaucoup de retard, il faut renoncer à porter la décoration qui le consacre.
2) Croyez-vous qu’une position commune à l’opposition tunisienne concernant la question tunisienne dans son ensemble, sera plus efficace contre le système dictatorial ?
A.M.
En principe, toute action unitaire et même une simple position commune à tous les partis politiques, les organisations syndicales, les associations et autres, seraient d’un grand poids pour arracher quelques concessions. Mais les choses se passent autrement dans la réalité, parce que s’il n’y a aucune pression populaire qui accompagne ces revendications élitistes. Le régime connaît très bien les capacités de mobilisation de tous ses opposants. Elles sont pratiquement nulles, ce qui explique qu’il ait toujours dédaigné prendre en compte leurs doléances. Et pour cause. L’opposition revendique exclusivement la liberté d’expression, d’association, des élections libres et un minimum de démocratie, mais les premières préoccupations du tunisien moyen touchent à l’amélioration de sa vie quotidienne : la menace du chômage pour ceux qui ont un travail, le travail pour les chômeurs, le coût de la vie, le transport, l’accès aux soins et à l’éducation, ce mal de vivre qui ronge nos citoyens. Tout cela n’est pas repris, ou très peu, par l’opposition, ce qui explique le gouffre qui la sépare des simples citoyens.
Il y a depuis quelques années un consensus entre toutes les composantes de l’opposition sur la nécessité d’ouvrir le champ politique et d’en finir avec le problème des prisonniers politiques. Le pouvoir n’a jamais pris en compte ces revendications parce qu’aucune action ou manifestation populaire n’est venue l’appuyer. Une opposition ne compte pas par le nombre de partis qui la composent mais par ses capacités à mobiliser les citoyens pour faire avancer ses revendications.
Mais avant d’envisager une position commune à l’opposition face à la dictature, espérons que celle-ci se mette d’accord sur une analyse commune de la situation du pays et sur le même diagnostic. Ce qui n’est pas sûr, au vu de la multitude des positions par rapport aux élections.
3) Le boycott des élections comme la participation, ont-ils un sens dans la réalité du système tunisien et aux yeux de l’opinion internationale ?
A.M.
C’est quoi au juste l’opinion internationale ?
S’il s’agit des médias, des Ong et de ce qu’on appelle généralement la société civile, je crois que depuis de nombreuses années, tout ce monde s’est fait sa petite idée de la Tunisie et de son régime. Les élections, le boycott ou la participation n’y ajouteront pas grand-chose. C’est un non événement qui fera la Une des seuls journaux tunisiens.
Quant aux gouvernements des pays du nord, partenaires de la Tunisie et aux décideurs économiques et financiers internationaux, impliqués en Tunisie, et qui eux font l’opinion internationale, je n’ai pas l’impression que la dictature les gêne beaucoup. A lire les déclarations de certains chefs d’Etat étrangers, le système tunisien est un modèle qu’ils aimeraient bien généraliser au sud de la méditerranée : un super- flic à la tête de l’Etat, des partis marionnettes pour le décor et des parodies électorales régulières pour faire politiquement correct.
Il faut reconnaître que d’une façon générale, la Tunisie n’intéresse pas grand monde. C’est un petit pays, sans grandes ressources naturelles et surtout sans pétrole. Tunis n’est pas, non plus, une place financière internationale ni un laboratoire des nouvelles technologies de pointe. Notre pays intéresse tout au plus les voyagistes pour le tourisme bon marché et les quelques groupes et promoteurs de projets, traditionnellement présents sur le marché tunisien ou qui y ont investi ces derniers temps. Par elle-même, la Tunisie n’a pas d’atouts majeurs qui en font un objet de convoitise et de concurrence internationale.
Mais les grandes puissances, les Usa et l’Europe principalement, qui ont des stratégies globales, ne sont pas indifférentes à la petite Tunisie et à son devenir. Chacun de ces deux ensembles s’emploie à y prendre pied ou à y consolider ses positions traditionnelles et ce, en soutenant le plus possible son régime.
Il en aurait été autrement si les tunisiens étaient un peu moins dociles et si leur classe politique était plus imaginative. Un appel au boycott, lancé par divers courants et partis politiques, dans un esprit unitaire et accompagné d’un travail sur le terrain, d’actions de protestations, de manifestations et de confrontations avec la police, aurait posé de sérieux problèmes à la dictature.
Il y a quelque chose de vraiment surréaliste en Tunisie. Les gens appellent à la chute de la dictature, donc à la fin des intérêts et des privilèges considérables qui lui sont liés, et à l’instauration d’un régime démocratique, par des tracts et des pétitions, croyant que cela suffirait à amener le dictateur à s’excuser et à céder le pouvoir à l’un de ses adversaires. De préférence l’anonyme qui l’aurait malmené le plus sur Internet !
Trêve de plaisanterie et d’hypocrisie. La démocratie est une conquête qui se paye au prix fort. Les peuples qui en jouissent aujourd’hui l’ont payée de leur sang et de leurs larmes et ceux qui l’ambitionnent doivent en faire autant. Nous n’obtiendrons que ce que nous aurons accepté de payer par nos sacrifices.
Alors je crains que dans les conditions actuelles, c’est à dire en l’absence d’un minimum d’action sur le terrain, ni l’appel au boycott, ni la participation n’aurait le moindre impact politique.
4) Le retour des leaders politiques de l’opposition en Tunisie, fera-t-il bouger les choses dans le bon sens ?
A.M.
Avant de répondre à cette question, il faudrait se demander si, oui ou non, nous avons des leaders politiques, dans lesquels les gens se reconnaissent plus ou moins ? Un leader politique est à mon sens une sorte d’entrepreneur qui réussit à réunir et à faire travailler ensemble, des gens venant d’horizons divers, avec des spécialités différentes, appartenant aux divers corps de métier, pour la réalisation d’un objectif déterminé. J’ai l’impression que ce type d’hommes, qui a existé tout au long de la lutte pour l’indépendance, n’existe plus aujourd’hui en Tunisie.
Pour illustrer mes propos, j’évoquerai quelques souvenirs d’enfance qui remontent aux années 1952- 55. Les enfants de mon âge, ceux que je connaissais à cette époque, dans mon village et à l’école, avaient l’habitude de scander les noms des leaders nationalistes, emprisonnés ou en exil et, de les inscrire à la craie colorée, sur les portes et toutes les surfaces lisses des murs. Nous entonnions des chants populaires à leur gloire et, dans nos rares manifestations, leurs noms étaient inséparables des slogans en faveur de l’indépendance.
A l’époque, les Tunisiens avaient un ennemi commun, une cause commune et des leaders unis dans la lutte pour l’indépendance. Le Destour – en tant que structure d’organisation- et la lutte pour l’indépendance- en tant qu’idée de mobilisation- constituaient le cadre de formation des leaders, grands ou petits. C’était il y a un demi siècle, presque un autre monde, en tout cas, sans commune mesure avec la situation que nous vivons depuis l’indépendance et surtout depuis une quinzaine d’années.
Dans les années quatre vingt, un autre terreau de formation de leaders politiques est né avec le mouvement islamiste qui a réussi à mobiliser de larges couches de la population autour d’une « certaine idée de l’islam », et de certaines de ses figures. Mais ces dernières ont fini dans l’oubli de la démission, de la prison ou de l’exil et cette « idée de l’islam » a été dévoyée.
La dictature n’est pas la seule responsable de cette situation. Il y a des gens qui perdent en une nuit le capital amassé durant toute une vie, parce qu’ils ont fait le mauvais choix au mauvais moment. Quand cela se produit, ils s’enferment dans leur ghetto idéologique et leur logique partisane et n’arrivent plus à s’en libérer. Ce faisant, ils se condamnent à demeurer des chefs de « mouvements politiques en formation » que la répression réduit, au fil des années, à des groupuscules, défendant jalousement leur « territoire » mais sans la moindre impact sur la vie du pays.
Il y aussi l’action du temps. La génération des tunisiens des 20- 30 ans, ne connaît pas des gens qui ont disparu de la scène publique depuis 15 ans et dont les noms sont bannis d’usage même dans le champ familial.
Le syndicat ouvrier a été aussi, pendant longtemps, un vivier de leaders. Il se trouve maintenant réduit à un groupe d’accompagnement de la politique économique et sociale ultra libérale du gouvernement.
Les autres formations d’obédience marxiste ou nationaliste arabe n’ont jamais eu de base populaire et donc de leaders d’envergure nationale. Ils ont produit par contre quelques intellectuels et des commis de l’Etat.
Actuellement, la Tunisie n’a plus de leaders charismatiques d’envergure nationale, capables de fédérer et de réunir les gens autour d’un objectif politique. En face des apparatchiks du Rcd, connus et reconnus tant qu’ils sont sous le feu de la rampe, il y a des chefs de petites formations politiques ou de groupuscules idéologiques.
Depuis l’indépendance, de nombreux dirigeants et de leaders ont choisi de rompre avec le système. Salah Ben Youssef, Brahim Ben Tobbal et le groupe de Al-Amana Al-Amma, en 1955 ; Al Moustari Ben Saïd et ses amis dans la conspiration de 1963 ; Mohamed Masmoudi, Béchir Ben Yahmed, Ahmed Tlili, et d’autres moins connus, au milieu des années 60. Certains rêvaient de faire de leur retour une réédition du 1er juin 1955(Retour de Bourguiba). Tous ont fini leur vie dans l’anonymat de l’exil ou sont rentrés au pays sur la pointe des pieds. L’exil tue un homme politique qui ne dispose pas de troupes qui relayent son action sur le terrain et entretiennent son souvenir dans le pays.
Au cours des quinze dernières années, de nombreux chefs de partis, dirigeants politiques ou militants des droits humains, ont aussi choisi l’exil, puis, au bout de quelques années, ils sont rentrés au pays sur la pointe des pieds, sans que l’on sache vraiment pourquoi ils sont partis et pourquoi ils sont rentrés.
Ainsi, on a enregistré le retour de : Moncef Sliti, qui a été très discret pendant ses années d’exil, mais qui fut chef de la liste indépendante de Ben Arous, aux élections législatives de 1989, avec près de 33% des voix ; Mezri Haddad, qui a changé de camp, effaçant ainsi toute son action précédente ; Ali Saïdi- assassiné un an plus tard dans des conditions obscures-, l’ancien premier ministre Mohamed Mzali et des anciens ministres Ahmed Ben Salah( Président du MUP) et S. Zmerli( ce dernier était aussi ancien président de la Ltdh et vice- président de la Fidh), des anciens députés Ahmed Kedidi et Khemais Chammari (ancien vice-président de la Fidh) et de nombreux militants d’Ennahdha et l’on annonce le retour de Moncef Merzouki à la fin du mois de septembre et d’autres plus tard… ?
Beaucoup de ces gens ont travaillé ensemble pendant des années, mais chacun d’eux avait son propre projet et négociait les termes de son propre retour, comme si quelque chose avait réellement changé dans le pays ou que les motifs qui les ont contraint à l’exil, avaient disparu.
Alors, le retour des exilés ferait-il bouger les choses ?
Je vous avoue que je me suis laissé bercer par cet espoir pendant toute l’année 2002, au point que j’ai écrit à l’Ofpra pour renoncer à mon statut de réfugié et récupérer mon passeport. J’ai pensé qu’un retour collectif, négocié et préparé des mois à l’avance entre les différents partenaires, avec une mobilisation médiatique et une déclaration politique commune, mais sans l’escorte et la protection humiliante de députés Européens ou autres protecteurs étrangers, constituerait un acte politique majeur. Au moins il réhabiliterait des gens, jugés avoir fui le combat, auprès de leurs compatriotes et permettrait à ces derniers de reprendre confiance.
Les intérêts personnels, que je ne conteste pas, l’ont emporté sur tout le reste et aucun de ces retours n’a constitué vraiment un événement politique.
Un dernier mot concernant Salah Karkar, Rached Ghannouchi et Habib Mokni, les plus anciens exilés. Condamnés à de lourdes peines de prison, leur retour au pays- pratiquement impossible au plan administratif sans l’accord préalable des autorités tunisiennes- ne serait d’aucune utilité et compliquerait même les choses. Mais je pense que Rached Ghannouchi au moins, pourrait faire beaucoup pour la libération des centaines de prisonniers de son mouvement, ce qui, du même coup, décrisperait la situation générale dans le pays.
D’ailleurs il ne faut, ni exagérer le rôle et le poids des exilés, ni surtout minimiser les capacités d’une société en crise à produire ses leaders. Il faut méditer un peu ce qui s’est passé avec les exilés Irakiens -même si ce n’est pas le bon exemple- qui, revenus au pays sur les chars américains, ont été complètement rejetés par leur peuple. AL HAKIM, le chef du Conseil de la Révolution Islamique et de la division BADR, longtemps considéré comme le chef du Chiisme en Iraq, ne s’est pas retrouvé face au jeune Moktada Sadr, dont personne n’avait entendu parler avant l’occupation américaine. Les Iraquiens avaient formé et préparé leurs propres leaders au cours des années noires de la dictature et ce sont ces derniers qui occupent actuellement le terrain du combat politique et celui de la résistance à l’occupation.
J’ai le souvenir d’un vrai leader, très estimé à Sousse, où il a été chef de service de chirurgie à l’hôpital Farhat Hached. Le Docteur Mohamed Farhat ou plutôt Si Hammadi, n’est pas un intellectuel ni un homme politique, mais tout simplement un patriote aux convictions profondes et un humaniste d’une extrême générosité, aimant son travail, se vouant à ses patients et militant dans la section de la LTDH à Sousse. En 1985, au bout de près de trente années de bons et loyaux services, il eût un problème avec l’administration de la santé et décida de démissionner de son poste. La démission fut acceptée par le premier ministre de l’époque et, le même jour, spontanément, tout le personnel de l’hôpital Farhat Hached, plus de huit cents personnes, médecins, agents administratifs et ouvriers, s’est mis en grève pour le soutenir et protester contre l’acceptation de sa démission ! Ce sont ces gens, indifférents aux feux de la rampe et aux manipulations des médias, qui construisent patiemment avec le peuple, s’investissent à son service, sans autre ambition que de s’acquitter de leur devoir et de faire œuvre utile qui sont les véritables leaders. Ils deviennent les références et les repères qui font terriblement défaut à notre société. Le leader n’est pas celui qui se considère comme tel ou que désigne ainsi le tapage médiatique, mais celui que les siens, dans un quartier, un village, ou un pays se reconnaissent en lui et lui font confiance. On peut méditer à l’inverse, ce qu’il est advenu d’un contestataire tunisien sans consistance, que les médias avaient hissé aux nues, l’espace d’un mois !
Un jour viendra où chaque exilé fera son propre bilan. Avec un peu d’honnêteté, tous se rendront compte que la véritable action politique se mène sur le terrain et avec les gens, dans le pays, même modestement et dans les conditions les plus difficiles. Quant à celle qu’ils auraient menée à l’étranger, elle n’était qu’une action d’information, destinée à l’étranger et de peu d’impact sur les réalités du pays.
5) Existe-il un problème latent de démocratisation par la base des ONG et des partis tunisiens constitués ?
Des changements politiques à la tête de l’Etat et même une simple ouverture peuvent faciliter les choses et donner une certaine impulsion aux constructions démocratiques. Mais attention, ce qui est octroyé par le Prince, par opportunisme ou sous la pression étrangère, peut être vite retiré. Nous avons vu comment les quelques avancées réalisées au cours des dix huit mois qui ont suivi le coup d’Etat de 1987, ont été laminées au fil des mois suivants. Il y a un précédent historique : la Constitution de 1861, octroyée par le Bey à ses sujets, sous la pression étrangère, a été suspendue au bout de trois ans, sans que personne ne vole à son secours.
Je pense que la véritable démocratisation d’une société, est celle qui se fait à la base, par le travail de tous les instants, des individus et des organisations politiques et associatives. Les changements par le sommet ont souvent conduit à des ententes et à des alliances dangereuses, entre le pouvoir et des « élites » prêtes à tout sacrifier pour des miettes.
A son arrivée au pouvoir, Ben Ali n’avait plus d’autre objectif que de le conserver, à vie et, si possible, de le donner en héritage à sa progéniture. « Je ne sortirais d’ici que mort » aurait-il confié à un de ses confidents, le jour où il prit possession du palais de Carthage.
La démocratisation de la vie politique lui importait peu, tant il se savait incapable gérer une démocratie. Son pouvoir étant encore fragile et dépourvu de légitimité populaire, il choisit très tôt d’aller vers des élections générales, alors que le pays n’y était pas encore prêt. Je me souviens avoir exprimé au début de 1988, dans le journal du MDS, une position qui avait déplu à beaucoup de gens : j’estimais qu’il fallait commencer par des élections municipales qui permettraient de rôder, dans les faits et sur le terrain, le nouveau code électoral et les comportements des électeurs et, surtout, de faire apparaître un nouveau personnel politique. Puis au bout d’un an ou plus, des élections législatives et, finalement, une élection présidentielle. Il me semblait important que le nouveau chef de l’Etat, demeure ainsi dépourvu de légitimité populaire tant qu’un processus de démocratisation ne se soit pas irrémédiablement engagé.
Pour revenir à votre question, je pense qu’il est difficile, après 17 ans de dictature, dans laquelle ont trempé partis et Ong, de compter sur ces derniers pour une démocratisation du pays. En Tunisie, il ne s’agit pas de rétablir une démocratie, qui n’a jamais existé, mais de la construire, entre autres, au sein des partis d’opposition et des Ong qui s’en réclament. Il faudrait connaître un peu ce qui se passe au sein de toutes ces organisations et surtout comment y sont prises les décisions, pour mesurer leur déficit démocratique. Ces derniers ne me semblent pas plus démocratiques que le Rcd du pouvoir.
A mon sens, le pire est à venir pour la Tunisie, parce que le pouvoir est en train d’échapper à un Ben Ali vieillissant et malade, au profit du pire des clans familiaux. Il faut donc faire vite, mais pas n’importe quoi.
Le Ben Ali du 25 Octobre 2004, « réélu » à la quasi unanimité des électeurs, ne sera que plus illégitime, plus fragile et plus méprisé par son peuple qu’auparavant. C’est le maillon faible de son système et c’est sur lui seul que les opposants doivent dorénavant concentrer leurs flèches.
Mais les opposants seuls ne peuvent que servir de catalyseur. Les forces susceptibles d’entreprendre un éventuel changement sont à l’intérieur du système et habitent le cœur du pouvoir. Déjà à la veille du référendum, j’ai appelé à demeurer « à l’écoute de cette contestation qui gronde à l’intérieur du pouvoir » et j’ai appelé à « l’accompagner, à l’encourager et à la soutenir, parce qu’elle est la mieux placée, le moment venu et à l’instar de ce qui s’est passé un peu partout dans le monde, à assurer une transition démocratique, sans trop de bouleversements ».
Nombre de pays de l’Europe du sud n’ont commencé à sortir de la dictature qu’il y a à peine 30 ans. Les pays de l’Est, à peine 15 ans. La transition démocratique y a été assurée partout par des courants et des forces modérées du pouvoir. Mais j’ai l’impression que chez nous, certains veulent réaliser l’exception miraculeuse, en voulant passer « l’opposition » de la marginalité aux commandes de l’Etat !
Ma position rend aussi justice au peuple Tunisien, qu’on offense en faisant croire qu’il n’y aurait en son sein, « de patriotes, de démocrates et d’hommes libres » que les quelques deux cents activistes plus ou moins déclarés. J’estime que si la Tunisie continue à vivre, à produire, à construire, à éduquer…, dans la situation que nous connaissons tous, c’est parce qu’il y a dans ce pays, des millions d’hommes et de femmes, qui font leur devoir en silence et dans l’anonymat et qui méritent l’hommage de tous.
6) Le problème des prisonniers politiques demandera à l’avenir un traitement radical dont la justice et les institutions devront s’occuper en priorité afin d’apaiser les esprits et tout simplement pour instaurer une société nouvelle basée sur la justice, l’égalité et la démocratie. Quel est votre sentiment, la position de votre parti ou celle de votre mouvement à ce sujet ?
A.M.
Merci de m’offrir par cette question l’occasion de vous livrer le fond de ma pensée et aussi quelques vérités sur le problème des prisonniers politiques.
J’ai travaillé ces dernières années, avec mes amis, sur les procès politiques et d’opinion qui se sont déroulés en Tunisie depuis le début de l’indépendance et nous avons réussi à réunir beaucoup d’archives les concernant. Il reste aussi beaucoup à faire sur ce plan.
Des dizaines de milliers de tunisiens ont connu la prison et les mauvais traitements à la suite de lourdes condamnations dans des procès iniques tout au long de près d’un demi siècle d’indépendance. Un certain nombre d’entre eux ont été jugés et condamnés pour avoir exprimé simplement des opinions contraires à celle du pouvoir, sans violence ni volonté de nuire à l’Etat. Ces procès sont classés par les juristes et les organisations des droits humains, procès d’opinion et, leurs victimes, des prisonniers d’opinion. On peut en citer, à titre d’exemple, depuis le coup d’Etat de 1987, le procès de Hichem Djaït pour son article sur le régime présidentiel, publié sur Réalités en 1988 ou celui de Mohamed Nouri pour son article sur la justice militaire publié sur Al Fajr en 1990.
Au début des années quatre vingt dix, il y avait en Tunisie autour de 10.000 prisonniers politiques. Actuellement, il y en a près de six cents. Quelques condamnés ont été libérés prématurément, avant la fin de leur peine. Il s’agit de jeunes de double nationalité ou de tunisiens pour lesquels il y a eu des interventions étrangères : Masmoudi, Rajhi, Nizar Châari, Adel Selmi et quelques autres. Près de 600 autres ont été libérés en 1999, à la suite de la médiation de Al Hamdi.
Tous les autres, c'est-à-dire plus de 9000, ont été libérés après avoir purgé la totalité de leur peine et ce malgré toutes les actions menées de l’étranger en leur faveur depuis le début des années 90. Cela dément les prévisions de Cheikh Ghannouchi à l’époque, qui déclarait à Arabies en novembre 1991 « de par mon expérience, je ne peux imaginer que la Tunisie puisse supporter 3000 prisonniers politiques, sans compter la crise économique aiguë et l’expansion des courants épris de liberté dans le monde ».
Connaissant un peu la logique du régime et la mentalité de son chef, je crains qu’aucune libération ne viendrait par les méthodes utilisées depuis des années. Les motions, les pétitions, les appels à l’opinion publique, nationale et internationale, et les manifestations à l’étranger n’ont rien donné jusqu’ici. Elles ne donneront rien à l’avenir et permettront tout au plus à certains de se donner bonne conscience.
Je crois que le plus urgent est de les faire sortir de là et d’abréger leur calvaire et celui de leurs proches. Plus tard, quand le pays retrouvera sa sérénité et que les esprits s’apaiseront, les anciens prisonniers pourront s’organiser pour demander des compensations et récupérer leurs droits. Mais le plus urgent est d’agir pour la libération des centaines de prisonniers.
Seules des négociations entre le mouvement Nahdha et le régime pourront aboutir à quelque chose. C’est mon avis aujourd’hui. C’était aussi l’avis que j’avais exprimé aux dirigeants de ce mouvement quand ils me l’avaient demandé en juillet 1994 : « Que le problème des prisonniers politiques soit inscrit à la tête de leurs préoccupations, qu’ils réclament leur libération et engagent si possible des négociations avec le pouvoir dans ce sens », leur avais-je écrit. Il est utile d’évoquer à ce niveau l’exemple Syrien, si proche du nôtre et de rappeler que les libérations récentes de certains prisonniers des Frères musulmans, ont été le résultat de négociations de leurs dirigeants avec le pouvoir Syrien.
Alors avant de penser à ce qu’il faudrait faire pour les prisonniers, une fois libérés, agissons pour leur libération et évitons de les maintenir dans des situations d’assistés. Quand on passe 10 ou 15 ans en prison, on n’a plus besoin de tuteur !
7) C’est quoi pour vous la réconciliation nationale ?
A.M.
C’est vraiment la grande question et, pour y répondre, rappelons brièvement, les grands événements qui ont marqué le dernier demi siècle de notre histoire.
Au cours de cette période, les gens de ma génération ont été témoins ou ont vécu de nombreux conflits politiques et sociaux, dont certains auraient pu déboucher sur des ruptures, aux conséquences néfastes pour la paix civile, l’équilibre et l’état d’esprit de la société.
Ainsi, après la lutte de libération nationale et la décolonisation, qui a été violente vers sa fin, avec la bataille de Bizerte, elle a vécu le conflit sanglant des chefs, Bourguiba et Ben Youssef au début de l’indépendance, puis une série de conflits « mineurs » : tentative du coup d’Etat de 1963, collectivisation des terres agricoles au cours des années 60, contestation marxiste, nationaliste arabe et syndicaliste au cours des années 70 et enfin l’affaire de Gafsa et la révolte du pain en 1984.
Il me semble que les conséquences des dérives de cette période ont été bien amorties par la société, sans qu’il y ait vraiment une réconciliation nationale. Des mesures d’apaisement et une petite ouverture politique avaient suffi à calmer le jeu.
La naissance du mouvement de la Tendance islamique (MTI), au début des années 80 a inauguré une nouvelle forme de contestation politique et sociale, sur fond religieux. C’est ce conflit, ayant pour objet le contrôle de l’Islam, qui continue depuis un quart de siècle et surtout depuis une quinzaine d’années, à envenimer la vie des tunisiens et à hypothéquer leur avenir.
La répression qui s’en est suivie a été terrible, mais aux normes tunisiennes seulement et sans aucune comparaison avec ce qui s’est passé dans d’autres pays arabes et musulmans comme le Liban ou l’Algérie par exemple.
Il n’y a pas eu de guerre civile, les crimes de sang, afférents à ce conflit et qui rendent difficiles les réconciliations, dépassent, à ma connaissance, à peine deux cents. Rien n’empêche à mon sens à ce qu’une véritable réconciliation nationale puisse avoir lieu en Tunisie.
Seulement il faut bien comprendre qu’une réconciliation n’est pas une trêve ou un armistice entre deux camps, fatigués de se guerroyer, mais plutôt l’aboutissement d’un cheminement intellectuel et politique des protagonistes, concluant à la nécessité de faire la paix. Une paix totale et durable, dans la société et dans les esprits, centrée sur la reconnaissance par tous, de la nature du rapport de l’Islam à l’Etat- ce qui me semble avoir été réglé convenablement par la constitution de 1959- et à l’exercice de la politique, ce qui n’a jamais été posé convenablement.
Une réconciliation se prépare et doit être précédée par un effort de vérité à faire sur les événements de ces quinze dernières années et sur les responsabilités des uns et des autres. Je suis étonné, en lisant les nombreux témoignages d’anciens responsables politiques des 30 années de Bourguiba et de leurs contestataires, réunis par la Fondation Temimi, combien les uns et les autres fuient toute responsabilité dans les événements qu’a connus la Tunisie. Le responsable c’est toujours l’autre, Bourguiba en l’occurrence, et eux, super ministres ou putschistes, ses innocentes victimes! C’est pour cette raison que j’ai beaucoup apprécié l’acte éminemment courageux de Salah Karkar, qui a récemment défini avec précision, son rôle dans le projet de coup d’Etat du 8 novembre 1987.


Ahmed Manaï


Comité Tunisien d’Appel à la Démission de Ben Ali
Fondé en janvier 1993.


E-Mail:démission.benali@laposte.net


(Source : l’e-mag tunisien « El Fajr- Al Khadra », N° 7 mis en ligne le 14 octobre 2004)

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