« El Fajr- Al Khadra », N°
7 mis en ligne le 14 octobre 2004)
Cet entretien avec un défenseur des droits de
l'homme, un patriote et un résistant Tunisien
est d'une lucidité dramatique, néanmoins
c'est aussi un cri d'espoir et une méthode de
réflexion dont doivent s'inspirer les anciennes
et jeunes générations qui prétendent
libérer la Tunisie de la mortelle dictature de
Ben Ali.
Question 1 :
Quelle est votre position personnelle, ou celle de votre
parti ou mouvement, en ce qui concerne les élections
d’octobre ?
A.M. :
Je n’ai pas de parti et je ne suis dans aucun
parti ou mouvement politique. Mon parti, c’est
la Tunisie, que je souhaite demeurer rivée à
son arabité et à son islamité et
devenir démocratique, plus égalitaire
et plus fraternelle.
Depuis le début de mon exil, il y a près
de quatorze ans, je milite dans des associations. C’est
le cadre qui me semble convenir le mieux à ma
situation d’exilé. Ceci dit, il ne faut
pas exagérer le rôle et le poids des partis
de l’opposition en Tunisie qui sont tout au plus
des clubs politiques. Ils ne drainent pas des foules
et leur action est parfois plus modeste que celles de
certaines associations.
Actuellement j’agis avec mes amis, au sein du
Comité Tunisien d’Appel à la Démission
de Ben Ali, fondé en janvier 1993 et que nous
avons réactivé depuis six mois. Une action
toute symbolique d’ailleurs !
A propos des « élections » du mois
d’octobre, nous n’avons pas appelé
au boycott populaire pour les raisons suivantes :
- Quant on appelle au boycott, il faut pouvoir mener
une campagne dans ce sens, sur le terrain, dans le pays
(ou au sein de l’émigration), à
visage découvert et non de l’étranger,
sur Internet et parfois sous des pseudonymes. Il faut
assumer les conséquences d’un tel choix
et prendre les mêmes risques que les citoyens
qu’on appelle au boycott. Ceux-ci risquent leur
liberté et même davantage s’ils choisissaient
délibérément le boycott.
- L’appel au boycott exige de ses initiateurs
qu’ils soient en mesure d’exercer un minimum
de contrôle sur le déroulement et les résultats
des élections, de disposer donc d’observateurs
dans les bureaux de vote et lors du dépouillement
des voix, ce qui est impossible dans la situation actuelle.
- Pour appeler au boycott, il faudrait disposer d’une
base électorale plus ou moins fidèle,
suffisamment importante pour influer sur les résultats
du scrutin, ce qu’aucun parti politique de l’opposition
ne peut s’en prévaloir.
Nous avons une certaine expérience dans le domaine.
J’étais personnellement candidat sur une
liste indépendante lors des élections
législatives de 1989. Mes amis et moi, avions
mené une campagne intense pendant plus d’un
mois, pour constituer notre liste et élaborer
un plan d’action et un programme électoral.
Puis la campagne elle-même, pendant quinze jours.
Je sais à peu près, comment se passent
les choses, les gens qu’on fait amener par cars
et camions entiers, l’intervention des diverses
autorités lors du vote, du dépouillement
et de l’annonce des résultats.
Au cours des dix dernières années et alors
que les activistes en Tunisie étaient engagés
dans la défense des droits humains, nous avons
été actifs au plan politique et longtemps
avant chaque rendez- vous électoral.
Ainsi par exemple, j’ai annoncé ma candidature
à l’élection présidentielle
de 1994 dans une interview au journal Le Progrès
de Lyon, en date du 25 août 1993. Je savais pertinemment
que cela serait sans lendemain, mais il fallait en finir
avec un tabou.
Nous avons appelé au boycott des législatives
de 1994 et des municipales de 1995 (AL HAYAT du 25 mai).
En 1998, nous avons appelé, dans un communiqué
qui a été repris par le journal AL HAYAT
(02/ 11/98), « à créer les conditions
d’une véritable consultation électorale-
libération des prisonniers politiques, liberté
d’expression et d’association… etc-
avant de s’engager dans des élections »
!
Lors du référendum de 2002, beaucoup de
gens ont appelé au boycott. Je ne me souviens
pas que quelqu’un ait pris la peine de nous faire
un bilan de son action et nous dire, combien d’électeurs
ont répondu à l’appel et combien
se sont abstenus de voter par habitude ? N’est-ce
pas là une question légitime à
laquelle ils auraient dû répondre au lendemain
du scrutin ?
En fait les tunisiens se s’étaient massivement
abstenus lors de ce référendum, comme
dans toutes les élections, mais le pouvoir avait
fait « le nécessaire » à leur
place, et c’est ainsi que nous avons eu officiellement
un taux de participation avoisinant les 100%.
Je crois qu’il en sera de même au mois d’octobre,
avec cette fois-ci, une participation effective plus
importante que d’habitude, parce que la pression
du pouvoir sera plus grande avec l’appel au boycott
lancé par certains opposants. Les partis qui
participent à cette mascarade électorale,
agissent aussi dans ce sens.
Un autre boycott, celui des candidatures aurait gêné
le pouvoir !
Imaginez des partis légaux qui renoncent aux
37 sièges que leur offre le pouvoir et s’abstiennent
de présenter des candidats ? Imaginez des «
candidats à la présidentielle» qui
renoncent à jouer cette comédie et laissent
Ben Ali seul dans la compétition à sa
propre réélection ? On aurait eu un parlement
franchement monocolore et, à la tête de
l’exécutif, un Monarque « plébiscité
par son peuple ». Cela aurait beaucoup gêné
le pouvoir, sûrement pas aux yeux des tunisiens,
mais auprès de ses partenaires étrangers.
Seul le Forum Démocratique pour les Libertés
et le Développement, le dernier des partis légalisés
mais aussi celui qui a participé avec le plus
de constance aux combats des dix dernières années,
a fait le choix courageux de renoncer à présenter
ses candidats aux législatives et d’appeler
au boycott.
Tant pis pour son secrétaire général,
le Docteur Mustafa Ben Jâafar et ses deux ou trois
autres amis du FDTL, qui auraient pu être désignés
comme députés s’ils avaient joué
le jeu. Aucun d’eux n’aura la prime de 80.000
D, destinée à changer de garde robe «
Minhat Al Hindam », comme si les pauvres étaient
en haillons, ni les 2000 D de prime mensuelle et leur
parti n’aura pas de financement public. Parce
qu’un député, c’est aussi
les avantages et les privilèges liés à
la charge, ce qui explique que les gens se massacrent
pour occuper la tête de liste, seule position
susceptible d’éligibilité pour les
partis d’opposition.
Il nous faut tirer les leçons des appels au boycott
du passé qui se sont révélés
sans effet et proposer quelque chose de plus concret,
même si c’est hautement symbolique, comme
l’Appel à la démission de Ben Ali,
le retrait du Pacte national, devenu caduc depuis sa
signature, ou le renvoi des décorations, distinctions
et titres honorifiques qui bardent les poitrines de
nombreux opposants. Quand on dénonce le coup
d’Etat du 7 novembre, même avec beaucoup
de retard, il faut renoncer à porter la décoration
qui le consacre.
2) Croyez-vous qu’une position commune à
l’opposition tunisienne concernant la question
tunisienne dans son ensemble, sera plus efficace contre
le système dictatorial ?
A.M.
En principe, toute action unitaire et même une
simple position commune à tous les partis politiques,
les organisations syndicales, les associations et autres,
seraient d’un grand poids pour arracher quelques
concessions. Mais les choses se passent autrement dans
la réalité, parce que s’il n’y
a aucune pression populaire qui accompagne ces revendications
élitistes. Le régime connaît très
bien les capacités de mobilisation de tous ses
opposants. Elles sont pratiquement nulles, ce qui explique
qu’il ait toujours dédaigné prendre
en compte leurs doléances. Et pour cause. L’opposition
revendique exclusivement la liberté d’expression,
d’association, des élections libres et
un minimum de démocratie, mais les premières
préoccupations du tunisien moyen touchent à
l’amélioration de sa vie quotidienne :
la menace du chômage pour ceux qui ont un travail,
le travail pour les chômeurs, le coût de
la vie, le transport, l’accès aux soins
et à l’éducation, ce mal de vivre
qui ronge nos citoyens. Tout cela n’est pas repris,
ou très peu, par l’opposition, ce qui explique
le gouffre qui la sépare des simples citoyens.
Il y a depuis quelques années un consensus entre
toutes les composantes de l’opposition sur la
nécessité d’ouvrir le champ politique
et d’en finir avec le problème des prisonniers
politiques. Le pouvoir n’a jamais pris en compte
ces revendications parce qu’aucune action ou manifestation
populaire n’est venue l’appuyer. Une opposition
ne compte pas par le nombre de partis qui la composent
mais par ses capacités à mobiliser les
citoyens pour faire avancer ses revendications.
Mais avant d’envisager une position commune à
l’opposition face à la dictature, espérons
que celle-ci se mette d’accord sur une analyse
commune de la situation du pays et sur le même
diagnostic. Ce qui n’est pas sûr, au vu
de la multitude des positions par rapport aux élections.
3) Le boycott des élections comme la participation,
ont-ils un sens dans la réalité du système
tunisien et aux yeux de l’opinion internationale
?
A.M.
C’est quoi au juste l’opinion internationale
?
S’il s’agit des médias, des Ong et
de ce qu’on appelle généralement
la société civile, je crois que depuis
de nombreuses années, tout ce monde s’est
fait sa petite idée de la Tunisie et de son régime.
Les élections, le boycott ou la participation
n’y ajouteront pas grand-chose. C’est un
non événement qui fera la Une des seuls
journaux tunisiens.
Quant aux gouvernements des pays du nord, partenaires
de la Tunisie et aux décideurs économiques
et financiers internationaux, impliqués en Tunisie,
et qui eux font l’opinion internationale, je n’ai
pas l’impression que la dictature les gêne
beaucoup. A lire les déclarations de certains
chefs d’Etat étrangers, le système
tunisien est un modèle qu’ils aimeraient
bien généraliser au sud de la méditerranée
: un super- flic à la tête de l’Etat,
des partis marionnettes pour le décor et des
parodies électorales régulières
pour faire politiquement correct.
Il faut reconnaître que d’une façon
générale, la Tunisie n’intéresse
pas grand monde. C’est un petit pays, sans grandes
ressources naturelles et surtout sans pétrole.
Tunis n’est pas, non plus, une place financière
internationale ni un laboratoire des nouvelles technologies
de pointe. Notre pays intéresse tout au plus
les voyagistes pour le tourisme bon marché et
les quelques groupes et promoteurs de projets, traditionnellement
présents sur le marché tunisien ou qui
y ont investi ces derniers temps. Par elle-même,
la Tunisie n’a pas d’atouts majeurs qui
en font un objet de convoitise et de concurrence internationale.
Mais les grandes puissances, les Usa et l’Europe
principalement, qui ont des stratégies globales,
ne sont pas indifférentes à la petite
Tunisie et à son devenir. Chacun de ces deux
ensembles s’emploie à y prendre pied ou
à y consolider ses positions traditionnelles
et ce, en soutenant le plus possible son régime.
Il en aurait été autrement si les tunisiens
étaient un peu moins dociles et si leur classe
politique était plus imaginative. Un appel au
boycott, lancé par divers courants et partis
politiques, dans un esprit unitaire et accompagné
d’un travail sur le terrain, d’actions de
protestations, de manifestations et de confrontations
avec la police, aurait posé de sérieux
problèmes à la dictature.
Il y a quelque chose de vraiment surréaliste
en Tunisie. Les gens appellent à la chute de
la dictature, donc à la fin des intérêts
et des privilèges considérables qui lui
sont liés, et à l’instauration d’un
régime démocratique, par des tracts et
des pétitions, croyant que cela suffirait à
amener le dictateur à s’excuser et à
céder le pouvoir à l’un de ses adversaires.
De préférence l’anonyme qui l’aurait
malmené le plus sur Internet !
Trêve de plaisanterie et d’hypocrisie. La
démocratie est une conquête qui se paye
au prix fort. Les peuples qui en jouissent aujourd’hui
l’ont payée de leur sang et de leurs larmes
et ceux qui l’ambitionnent doivent en faire autant.
Nous n’obtiendrons que ce que nous aurons accepté
de payer par nos sacrifices.
Alors je crains que dans les conditions actuelles, c’est
à dire en l’absence d’un minimum
d’action sur le terrain, ni l’appel au boycott,
ni la participation n’aurait le moindre impact
politique.
4) Le retour des leaders politiques de l’opposition
en Tunisie, fera-t-il bouger les choses dans le bon
sens ?
A.M.
Avant de répondre à cette question, il
faudrait se demander si, oui ou non, nous avons des
leaders politiques, dans lesquels les gens se reconnaissent
plus ou moins ? Un leader politique est à mon
sens une sorte d’entrepreneur qui réussit
à réunir et à faire travailler
ensemble, des gens venant d’horizons divers, avec
des spécialités différentes, appartenant
aux divers corps de métier, pour la réalisation
d’un objectif déterminé. J’ai
l’impression que ce type d’hommes, qui a
existé tout au long de la lutte pour l’indépendance,
n’existe plus aujourd’hui en Tunisie.
Pour illustrer mes propos, j’évoquerai
quelques souvenirs d’enfance qui remontent aux
années 1952- 55. Les enfants de mon âge,
ceux que je connaissais à cette époque,
dans mon village et à l’école, avaient
l’habitude de scander les noms des leaders nationalistes,
emprisonnés ou en exil et, de les inscrire à
la craie colorée, sur les portes et toutes les
surfaces lisses des murs. Nous entonnions des chants
populaires à leur gloire et, dans nos rares manifestations,
leurs noms étaient inséparables des slogans
en faveur de l’indépendance.
A l’époque, les Tunisiens avaient un ennemi
commun, une cause commune et des leaders unis dans la
lutte pour l’indépendance. Le Destour –
en tant que structure d’organisation- et la lutte
pour l’indépendance- en tant qu’idée
de mobilisation- constituaient le cadre de formation
des leaders, grands ou petits. C’était
il y a un demi siècle, presque un autre monde,
en tout cas, sans commune mesure avec la situation que
nous vivons depuis l’indépendance et surtout
depuis une quinzaine d’années.
Dans les années quatre vingt, un autre terreau
de formation de leaders politiques est né avec
le mouvement islamiste qui a réussi à
mobiliser de larges couches de la population autour
d’une « certaine idée de l’islam
», et de certaines de ses figures. Mais ces dernières
ont fini dans l’oubli de la démission,
de la prison ou de l’exil et cette « idée
de l’islam » a été dévoyée.
La dictature n’est pas la seule responsable de
cette situation. Il y a des gens qui perdent en une
nuit le capital amassé durant toute une vie,
parce qu’ils ont fait le mauvais choix au mauvais
moment. Quand cela se produit, ils s’enferment
dans leur ghetto idéologique et leur logique
partisane et n’arrivent plus à s’en
libérer. Ce faisant, ils se condamnent à
demeurer des chefs de « mouvements politiques
en formation » que la répression réduit,
au fil des années, à des groupuscules,
défendant jalousement leur « territoire
» mais sans la moindre impact sur la vie du pays.
Il y aussi l’action du temps. La génération
des tunisiens des 20- 30 ans, ne connaît pas des
gens qui ont disparu de la scène publique depuis
15 ans et dont les noms sont bannis d’usage même
dans le champ familial.
Le syndicat ouvrier a été aussi, pendant
longtemps, un vivier de leaders. Il se trouve maintenant
réduit à un groupe d’accompagnement
de la politique économique et sociale ultra libérale
du gouvernement.
Les autres formations d’obédience marxiste
ou nationaliste arabe n’ont jamais eu de base
populaire et donc de leaders d’envergure nationale.
Ils ont produit par contre quelques intellectuels et
des commis de l’Etat.
Actuellement, la Tunisie n’a plus de leaders charismatiques
d’envergure nationale, capables de fédérer
et de réunir les gens autour d’un objectif
politique. En face des apparatchiks du Rcd, connus et
reconnus tant qu’ils sont sous le feu de la rampe,
il y a des chefs de petites formations politiques ou
de groupuscules idéologiques.
Depuis l’indépendance, de nombreux dirigeants
et de leaders ont choisi de rompre avec le système.
Salah Ben Youssef, Brahim Ben Tobbal et le groupe de
Al-Amana Al-Amma, en 1955 ; Al Moustari Ben Saïd
et ses amis dans la conspiration de 1963 ; Mohamed Masmoudi,
Béchir Ben Yahmed, Ahmed Tlili, et d’autres
moins connus, au milieu des années 60. Certains
rêvaient de faire de leur retour une réédition
du 1er juin 1955(Retour de Bourguiba). Tous ont fini
leur vie dans l’anonymat de l’exil ou sont
rentrés au pays sur la pointe des pieds. L’exil
tue un homme politique qui ne dispose pas de troupes
qui relayent son action sur le terrain et entretiennent
son souvenir dans le pays.
Au cours des quinze dernières années,
de nombreux chefs de partis, dirigeants politiques ou
militants des droits humains, ont aussi choisi l’exil,
puis, au bout de quelques années, ils sont rentrés
au pays sur la pointe des pieds, sans que l’on
sache vraiment pourquoi ils sont partis et pourquoi
ils sont rentrés.
Ainsi, on a enregistré le retour de : Moncef
Sliti, qui a été très discret pendant
ses années d’exil, mais qui fut chef de
la liste indépendante de Ben Arous, aux élections
législatives de 1989, avec près de 33%
des voix ; Mezri Haddad, qui a changé de camp,
effaçant ainsi toute son action précédente
; Ali Saïdi- assassiné un an plus tard dans
des conditions obscures-, l’ancien premier ministre
Mohamed Mzali et des anciens ministres Ahmed Ben Salah(
Président du MUP) et S. Zmerli( ce dernier était
aussi ancien président de la Ltdh et vice- président
de la Fidh), des anciens députés Ahmed
Kedidi et Khemais Chammari (ancien vice-président
de la Fidh) et de nombreux militants d’Ennahdha
et l’on annonce le retour de Moncef Merzouki à
la fin du mois de septembre et d’autres plus tard…
?
Beaucoup de ces gens ont travaillé ensemble pendant
des années, mais chacun d’eux avait son
propre projet et négociait les termes de son
propre retour, comme si quelque chose avait réellement
changé dans le pays ou que les motifs qui les
ont contraint à l’exil, avaient disparu.
Alors, le retour des exilés ferait-il bouger
les choses ?
Je vous avoue que je me suis laissé bercer par
cet espoir pendant toute l’année 2002,
au point que j’ai écrit à l’Ofpra
pour renoncer à mon statut de réfugié
et récupérer mon passeport. J’ai
pensé qu’un retour collectif, négocié
et préparé des mois à l’avance
entre les différents partenaires, avec une mobilisation
médiatique et une déclaration politique
commune, mais sans l’escorte et la protection
humiliante de députés Européens
ou autres protecteurs étrangers, constituerait
un acte politique majeur. Au moins il réhabiliterait
des gens, jugés avoir fui le combat, auprès
de leurs compatriotes et permettrait à ces derniers
de reprendre confiance.
Les intérêts personnels, que je ne conteste
pas, l’ont emporté sur tout le reste et
aucun de ces retours n’a constitué vraiment
un événement politique.
Un dernier mot concernant Salah Karkar, Rached Ghannouchi
et Habib Mokni, les plus anciens exilés. Condamnés
à de lourdes peines de prison, leur retour au
pays- pratiquement impossible au plan administratif
sans l’accord préalable des autorités
tunisiennes- ne serait d’aucune utilité
et compliquerait même les choses. Mais je pense
que Rached Ghannouchi au moins, pourrait faire beaucoup
pour la libération des centaines de prisonniers
de son mouvement, ce qui, du même coup, décrisperait
la situation générale dans le pays.
D’ailleurs il ne faut, ni exagérer le rôle
et le poids des exilés, ni surtout minimiser
les capacités d’une société
en crise à produire ses leaders. Il faut méditer
un peu ce qui s’est passé avec les exilés
Irakiens -même si ce n’est pas le bon exemple-
qui, revenus au pays sur les chars américains,
ont été complètement rejetés
par leur peuple. AL HAKIM, le chef du Conseil de la
Révolution Islamique et de la division BADR,
longtemps considéré comme le chef du Chiisme
en Iraq, ne s’est pas retrouvé face au
jeune Moktada Sadr, dont personne n’avait entendu
parler avant l’occupation américaine. Les
Iraquiens avaient formé et préparé
leurs propres leaders au cours des années noires
de la dictature et ce sont ces derniers qui occupent
actuellement le terrain du combat politique et celui
de la résistance à l’occupation.
J’ai le souvenir d’un vrai leader, très
estimé à Sousse, où il a été
chef de service de chirurgie à l’hôpital
Farhat Hached. Le Docteur Mohamed Farhat ou plutôt
Si Hammadi, n’est pas un intellectuel ni un homme
politique, mais tout simplement un patriote aux convictions
profondes et un humaniste d’une extrême
générosité, aimant son travail,
se vouant à ses patients et militant dans la
section de la LTDH à Sousse. En 1985, au bout
de près de trente années de bons et loyaux
services, il eût un problème avec l’administration
de la santé et décida de démissionner
de son poste. La démission fut acceptée
par le premier ministre de l’époque et,
le même jour, spontanément, tout le personnel
de l’hôpital Farhat Hached, plus de huit
cents personnes, médecins, agents administratifs
et ouvriers, s’est mis en grève pour le
soutenir et protester contre l’acceptation de
sa démission ! Ce sont ces gens, indifférents
aux feux de la rampe et aux manipulations des médias,
qui construisent patiemment avec le peuple, s’investissent
à son service, sans autre ambition que de s’acquitter
de leur devoir et de faire œuvre utile qui sont
les véritables leaders. Ils deviennent les références
et les repères qui font terriblement défaut
à notre société. Le leader n’est
pas celui qui se considère comme tel ou que désigne
ainsi le tapage médiatique, mais celui que les
siens, dans un quartier, un village, ou un pays se reconnaissent
en lui et lui font confiance. On peut méditer
à l’inverse, ce qu’il est advenu
d’un contestataire tunisien sans consistance,
que les médias avaient hissé aux nues,
l’espace d’un mois !
Un jour viendra où chaque exilé fera son
propre bilan. Avec un peu d’honnêteté,
tous se rendront compte que la véritable action
politique se mène sur le terrain et avec les
gens, dans le pays, même modestement et dans les
conditions les plus difficiles. Quant à celle
qu’ils auraient menée à l’étranger,
elle n’était qu’une action d’information,
destinée à l’étranger et
de peu d’impact sur les réalités
du pays.
5) Existe-il un problème latent de démocratisation
par la base des ONG et des partis tunisiens constitués
?
Des changements politiques à la tête de
l’Etat et même une simple ouverture peuvent
faciliter les choses et donner une certaine impulsion
aux constructions démocratiques. Mais attention,
ce qui est octroyé par le Prince, par opportunisme
ou sous la pression étrangère, peut être
vite retiré. Nous avons vu comment les quelques
avancées réalisées au cours des
dix huit mois qui ont suivi le coup d’Etat de
1987, ont été laminées au fil des
mois suivants. Il y a un précédent historique
: la Constitution de 1861, octroyée par le Bey
à ses sujets, sous la pression étrangère,
a été suspendue au bout de trois ans,
sans que personne ne vole à son secours.
Je pense que la véritable démocratisation
d’une société, est celle qui se
fait à la base, par le travail de tous les instants,
des individus et des organisations politiques et associatives.
Les changements par le sommet ont souvent conduit à
des ententes et à des alliances dangereuses,
entre le pouvoir et des « élites »
prêtes à tout sacrifier pour des miettes.
A son arrivée au pouvoir, Ben Ali n’avait
plus d’autre objectif que de le conserver, à
vie et, si possible, de le donner en héritage
à sa progéniture. « Je ne sortirais
d’ici que mort » aurait-il confié
à un de ses confidents, le jour où il
prit possession du palais de Carthage.
La démocratisation de la vie politique lui importait
peu, tant il se savait incapable gérer une démocratie.
Son pouvoir étant encore fragile et dépourvu
de légitimité populaire, il choisit très
tôt d’aller vers des élections générales,
alors que le pays n’y était pas encore
prêt. Je me souviens avoir exprimé au début
de 1988, dans le journal du MDS, une position qui avait
déplu à beaucoup de gens : j’estimais
qu’il fallait commencer par des élections
municipales qui permettraient de rôder, dans les
faits et sur le terrain, le nouveau code électoral
et les comportements des électeurs et, surtout,
de faire apparaître un nouveau personnel politique.
Puis au bout d’un an ou plus, des élections
législatives et, finalement, une élection
présidentielle. Il me semblait important que
le nouveau chef de l’Etat, demeure ainsi dépourvu
de légitimité populaire tant qu’un
processus de démocratisation ne se soit pas irrémédiablement
engagé.
Pour revenir à votre question, je pense qu’il
est difficile, après 17 ans de dictature, dans
laquelle ont trempé partis et Ong, de compter
sur ces derniers pour une démocratisation du
pays. En Tunisie, il ne s’agit pas de rétablir
une démocratie, qui n’a jamais existé,
mais de la construire, entre autres, au sein des partis
d’opposition et des Ong qui s’en réclament.
Il faudrait connaître un peu ce qui se passe au
sein de toutes ces organisations et surtout comment
y sont prises les décisions, pour mesurer leur
déficit démocratique. Ces derniers ne
me semblent pas plus démocratiques que le Rcd
du pouvoir.
A mon sens, le pire est à venir pour la Tunisie,
parce que le pouvoir est en train d’échapper
à un Ben Ali vieillissant et malade, au profit
du pire des clans familiaux. Il faut donc faire vite,
mais pas n’importe quoi.
Le Ben Ali du 25 Octobre 2004, « réélu
» à la quasi unanimité des électeurs,
ne sera que plus illégitime, plus fragile et
plus méprisé par son peuple qu’auparavant.
C’est le maillon faible de son système
et c’est sur lui seul que les opposants doivent
dorénavant concentrer leurs flèches.
Mais les opposants seuls ne peuvent que servir de catalyseur.
Les forces susceptibles d’entreprendre un éventuel
changement sont à l’intérieur du
système et habitent le cœur du pouvoir.
Déjà à la veille du référendum,
j’ai appelé à demeurer « à
l’écoute de cette contestation qui gronde
à l’intérieur du pouvoir »
et j’ai appelé à « l’accompagner,
à l’encourager et à la soutenir,
parce qu’elle est la mieux placée, le moment
venu et à l’instar de ce qui s’est
passé un peu partout dans le monde, à
assurer une transition démocratique, sans trop
de bouleversements ».
Nombre de pays de l’Europe du sud n’ont
commencé à sortir de la dictature qu’il
y a à peine 30 ans. Les pays de l’Est,
à peine 15 ans. La transition démocratique
y a été assurée partout par des
courants et des forces modérées du pouvoir.
Mais j’ai l’impression que chez nous, certains
veulent réaliser l’exception miraculeuse,
en voulant passer « l’opposition »
de la marginalité aux commandes de l’Etat
!
Ma position rend aussi justice au peuple Tunisien, qu’on
offense en faisant croire qu’il n’y aurait
en son sein, « de patriotes, de démocrates
et d’hommes libres » que les quelques deux
cents activistes plus ou moins déclarés.
J’estime que si la Tunisie continue à vivre,
à produire, à construire, à éduquer…,
dans la situation que nous connaissons tous, c’est
parce qu’il y a dans ce pays, des millions d’hommes
et de femmes, qui font leur devoir en silence et dans
l’anonymat et qui méritent l’hommage
de tous.
6) Le problème des prisonniers politiques demandera
à l’avenir un traitement radical dont la
justice et les institutions devront s’occuper
en priorité afin d’apaiser les esprits
et tout simplement pour instaurer une société
nouvelle basée sur la justice, l’égalité
et la démocratie. Quel est votre sentiment, la
position de votre parti ou celle de votre mouvement
à ce sujet ?
A.M.
Merci de m’offrir par cette question l’occasion
de vous livrer le fond de ma pensée et aussi
quelques vérités sur le problème
des prisonniers politiques.
J’ai travaillé ces dernières années,
avec mes amis, sur les procès politiques et d’opinion
qui se sont déroulés en Tunisie depuis
le début de l’indépendance et nous
avons réussi à réunir beaucoup
d’archives les concernant. Il reste aussi beaucoup
à faire sur ce plan.
Des dizaines de milliers de tunisiens ont connu la prison
et les mauvais traitements à la suite de lourdes
condamnations dans des procès iniques tout au
long de près d’un demi siècle d’indépendance.
Un certain nombre d’entre eux ont été
jugés et condamnés pour avoir exprimé
simplement des opinions contraires à celle du
pouvoir, sans violence ni volonté de nuire à
l’Etat. Ces procès sont classés
par les juristes et les organisations des droits humains,
procès d’opinion et, leurs victimes, des
prisonniers d’opinion. On peut en citer, à
titre d’exemple, depuis le coup d’Etat de
1987, le procès de Hichem Djaït pour son
article sur le régime présidentiel, publié
sur Réalités en 1988 ou celui de Mohamed
Nouri pour son article sur la justice militaire publié
sur Al Fajr en 1990.
Au début des années quatre vingt dix,
il y avait en Tunisie autour de 10.000 prisonniers politiques.
Actuellement, il y en a près de six cents. Quelques
condamnés ont été libérés
prématurément, avant la fin de leur peine.
Il s’agit de jeunes de double nationalité
ou de tunisiens pour lesquels il y a eu des interventions
étrangères : Masmoudi, Rajhi, Nizar Châari,
Adel Selmi et quelques autres. Près de 600 autres
ont été libérés en 1999,
à la suite de la médiation de Al Hamdi.
Tous les autres, c'est-à-dire plus de 9000, ont
été libérés après
avoir purgé la totalité de leur peine
et ce malgré toutes les actions menées
de l’étranger en leur faveur depuis le
début des années 90. Cela dément
les prévisions de Cheikh Ghannouchi à
l’époque, qui déclarait à
Arabies en novembre 1991 « de par mon expérience,
je ne peux imaginer que la Tunisie puisse supporter
3000 prisonniers politiques, sans compter la crise économique
aiguë et l’expansion des courants épris
de liberté dans le monde ».
Connaissant un peu la logique du régime et la
mentalité de son chef, je crains qu’aucune
libération ne viendrait par les méthodes
utilisées depuis des années. Les motions,
les pétitions, les appels à l’opinion
publique, nationale et internationale, et les manifestations
à l’étranger n’ont rien donné
jusqu’ici. Elles ne donneront rien à l’avenir
et permettront tout au plus à certains de se
donner bonne conscience.
Je crois que le plus urgent est de les faire sortir
de là et d’abréger leur calvaire
et celui de leurs proches. Plus tard, quand le pays
retrouvera sa sérénité et que les
esprits s’apaiseront, les anciens prisonniers
pourront s’organiser pour demander des compensations
et récupérer leurs droits. Mais le plus
urgent est d’agir pour la libération des
centaines de prisonniers.
Seules des négociations entre le mouvement Nahdha
et le régime pourront aboutir à quelque
chose. C’est mon avis aujourd’hui. C’était
aussi l’avis que j’avais exprimé
aux dirigeants de ce mouvement quand ils me l’avaient
demandé en juillet 1994 : « Que le problème
des prisonniers politiques soit inscrit à la
tête de leurs préoccupations, qu’ils
réclament leur libération et engagent
si possible des négociations avec le pouvoir
dans ce sens », leur avais-je écrit. Il
est utile d’évoquer à ce niveau
l’exemple Syrien, si proche du nôtre et
de rappeler que les libérations récentes
de certains prisonniers des Frères musulmans,
ont été le résultat de négociations
de leurs dirigeants avec le pouvoir Syrien.
Alors avant de penser à ce qu’il faudrait
faire pour les prisonniers, une fois libérés,
agissons pour leur libération et évitons
de les maintenir dans des situations d’assistés.
Quand on passe 10 ou 15 ans en prison, on n’a
plus besoin de tuteur !
7) C’est quoi pour vous la réconciliation
nationale ?
A.M.
C’est vraiment la grande question et, pour y répondre,
rappelons brièvement, les grands événements
qui ont marqué le dernier demi siècle
de notre histoire.
Au cours de cette période, les gens de ma génération
ont été témoins ou ont vécu
de nombreux conflits politiques et sociaux, dont certains
auraient pu déboucher sur des ruptures, aux conséquences
néfastes pour la paix civile, l’équilibre
et l’état d’esprit de la société.
Ainsi, après la lutte de libération nationale
et la décolonisation, qui a été
violente vers sa fin, avec la bataille de Bizerte, elle
a vécu le conflit sanglant des chefs, Bourguiba
et Ben Youssef au début de l’indépendance,
puis une série de conflits « mineurs »
: tentative du coup d’Etat de 1963, collectivisation
des terres agricoles au cours des années 60,
contestation marxiste, nationaliste arabe et syndicaliste
au cours des années 70 et enfin l’affaire
de Gafsa et la révolte du pain en 1984.
Il me semble que les conséquences des dérives
de cette période ont été bien amorties
par la société, sans qu’il y ait
vraiment une réconciliation nationale. Des mesures
d’apaisement et une petite ouverture politique
avaient suffi à calmer le jeu.
La naissance du mouvement de la Tendance islamique (MTI),
au début des années 80 a inauguré
une nouvelle forme de contestation politique et sociale,
sur fond religieux. C’est ce conflit, ayant pour
objet le contrôle de l’Islam, qui continue
depuis un quart de siècle et surtout depuis une
quinzaine d’années, à envenimer
la vie des tunisiens et à hypothéquer
leur avenir.
La répression qui s’en est suivie a été
terrible, mais aux normes tunisiennes seulement et sans
aucune comparaison avec ce qui s’est passé
dans d’autres pays arabes et musulmans comme le
Liban ou l’Algérie par exemple.
Il n’y a pas eu de guerre civile, les crimes de
sang, afférents à ce conflit et qui rendent
difficiles les réconciliations, dépassent,
à ma connaissance, à peine deux cents.
Rien n’empêche à mon sens à
ce qu’une véritable réconciliation
nationale puisse avoir lieu en Tunisie.
Seulement il faut bien comprendre qu’une réconciliation
n’est pas une trêve ou un armistice entre
deux camps, fatigués de se guerroyer, mais plutôt
l’aboutissement d’un cheminement intellectuel
et politique des protagonistes, concluant à la
nécessité de faire la paix. Une paix totale
et durable, dans la société et dans les
esprits, centrée sur la reconnaissance par tous,
de la nature du rapport de l’Islam à l’Etat-
ce qui me semble avoir été réglé
convenablement par la constitution de 1959- et à
l’exercice de la politique, ce qui n’a jamais
été posé convenablement.
Une réconciliation se prépare et doit
être précédée par un effort
de vérité à faire sur les événements
de ces quinze dernières années et sur
les responsabilités des uns et des autres. Je
suis étonné, en lisant les nombreux témoignages
d’anciens responsables politiques des 30 années
de Bourguiba et de leurs contestataires, réunis
par la Fondation Temimi, combien les uns et les autres
fuient toute responsabilité dans les événements
qu’a connus la Tunisie. Le responsable c’est
toujours l’autre, Bourguiba en l’occurrence,
et eux, super ministres ou putschistes, ses innocentes
victimes! C’est pour cette raison que j’ai
beaucoup apprécié l’acte éminemment
courageux de Salah Karkar, qui a récemment défini
avec précision, son rôle dans le projet
de coup d’Etat du 8 novembre 1987.
Ahmed Manaï
Comité Tunisien d’Appel à la Démission
de Ben Ali
Fondé en janvier 1993.
E-Mail:démission.benali@laposte.net
(Source : l’e-mag tunisien « El Fajr- Al
Khadra », N° 7 mis en ligne le 14 octobre
2004)