Directeur: Ahmed Manaï

INTERVIEW

Jeudi, 18. Juillet 1991

Répression : un opposant tunisien témoigne



L'Ouest Parisien | Edition de Paris- Normandie | Jeudi 18 Juillet 1991



D'abord Ahmed Manaï, un expert de l'ONU, ne songea qu'à sa famille, aux risques de représailles et décida de se taire. Mais l'annonce de la mort de deux étudiants détenus en même temps que lui à Tunis l'ont convaincu aujourd'hui de témoigner de son arrestation arbitraire et des tortures qu'il a subies pendant quatorze jours. Son crime : penser autrement.

"Je m'inquiète pour ma famille, mais elle n'est pas la seule pour laquelle je dois m'inquiéter", confie Ahmed ben Tahar Manaï, 49 ans, un expert international auprès de l'ONU, père de cinq enfants. "J'ai le devoir d'informer mes compatriotes de la réalité. La Tunisie n'est pas le paradis auquel la presse de mon pays veut faire croire, mais un enfer. Ce que j'ai subi en est la preuve et n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres. Il y aurait aujourd'hui, selon Amnesty International, plus de mille personnes emprisonnées pour leurs opinions. Selon nous, il y aurait plus de quatre mille."

Le crime d'Ahmed Manaï : penser autrement que le gouvernement et avoir oser le dire publiquement.

"J'ai été arrêté le 23 avril dernier, quelques jours après être rentré chez moi à Ouardanine, du Burundi où j'ai séjourné pendant cinq mois au services des Nations Unies, comme économiste planificateur, raconte-t-il. Ils m'ont arrêté alors que je revenais du marché. Ils m'ont d'abord emmené chez moi où six agents en civil fouillaient ma bibliothèque et ont menacé ma femme quand elle a réclamé le mandat de perquisition. La fouille terminée, j'ai été emmené dans les locaux de la police politique à Sousse, puis dans une annexe du ministère de l'intérieur à Tunis. Là, j'ai été déshabillé et battu, des gifles et des coup de poings. Ils m'ont ligoté et frappé la plante des pieds à coups de manche de balai. Le directeur des renseignements généraux m'a menacé en affirmant qu'il avait l'ordre de la plus haute autorité du pays de me détruire, moi et toute ma famille. A moi, il m'a promis une affaire de drogue et la perpétuité. A ma femme, il promit un accident de voiture et à ma fille Amira, âgée de 14 ans, de la faire violer devant mes yeux. Quant aux garçons, tous deux étudiants, dont l'un a été condamné à l'âge de 14 ans en 1987, à deux ans et deux mois de prison pour appartenance au MTI, il leur a promis un procès qui leur coûterait cinq ans de prison."

Tout cela pour avoir, en 1989, lors des législatives, mené une liste indépendante, incluant des islamistes, à Monastir, la ville de Bourguiba. On l'accuse aujourd'hui d'appartenir au mouvement islamiste et on lui reproche ses rapports avec M. Mzali et M. Baccouche, deux anciens premiers ministres, amis aussi avec diverses personnalités politiques en Tunisie ou en exil, en vue de constituer un front Démocratique.

L'enfer a duré quatorze jours… "J'ai été libéré le 7 mai sur ordre de Ben Ali, le président. J'ai appris par la suite que mon tortionnaire avait rendu compte quatre fois au président de l'évolution de mon dossier et qu'il avait rencontré deux fois le ministre de l'intérieur.. Pendant toute la durée de ma détention, malgré les relations au plus haut niveau que ma famille et moi-même avions, aucun membre de ma famille n'a pu savoir où j'étais, aucun des procureurs de la République sollicités n'a pu obtenir la moindre information."

"Pour gagner ma liberté, j'ai promis de collaborer," confie encore M. Manaï. "Et j'étais décidé en quittant la Tunisie, de me taire tant que ma famille serait en otage. Mais aujourd'hui, l'annonce de la mort de deux étudiants, m'engage à parler de l'enfer que vivent des hommes et des femmes dans la démocratie de Ben Ali. Ma femme et mes enfants m'y ont encouragé. Ces deux jeunes sont morts dans la semaine du 6 au 13 juillet, sous la torture. Il s'agit de Ameur Degache, étudiant en 3è cycle à la faculté de théologie de Tunis. Son corps, portait les stigmates de la torture, a été remis à sa famille, le 11 juillet. Le second s'appelle Abdelwaheb Abdelli. Il était étudiant de 4è année à l'école normale supérieure de Sousse."

Pour témoigner, M. Manaï s'est d'abord rendu à l'ONU, puis au siège d'Amnesty International. Il était cette semaine en Haute Normandie où vivent quelque 15.000 de ses compatriotes

"Ma déception est énorme", commente M. Ali Saïdi, membre du RCD (le parti de M. Ben Ali), délégué de l'Union des immigrés et du Conseil de la communauté tunisienne en France. "Le changement de 1987 avait nourri en moi un espoir… Aujourd'hui, nous assistons à une dérive policière, pour ne pas dire dictature. Il faut aujourd'hui la dénoncer".


Propos recueillis par Dominique Trochu.
Dr. A. ManaïJeudi 18 Juillet 1991

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