Du
Président, et de lui seul !
Le Maghreb: N°
152- Vendredi 19 Mai 1989.
Il y a un an, j'étais de ceux, nombreux,
qui croyaient fermement que la Tunisie serait le premier
pays Maghrébin à en finir avec ses islamistes. Non point
la solution finale à la hussarde qui avait tenté certains
esprits, il y a deux ans et continue d'avoir de chauds
partisans dans certains milieux du pouvoir et, paradoxalement
de l'intelligentsia, mais celle qui, tout en leur reconnaissant
le droit de s'organiser légalement, les banaliserait
dans l'opinion publique, les conduirait à rechercher
un compromis entre leurs propres thèses et la réalité
sociale et les inciterait surtout à formuler les conditions
d'une meilleure harmonie entre l'Islam et notre époque.
L'élargissement de R. Ghannouchi, les amnisties successives
qui ont profité à ses amis et aux nombreux militants
de son mouvement, le choix de A. Mourou dans la nouvelle
composition du Conseil Islamique et tant d'autres gestes,
constituèrent pour moi les prémices à cette solution.
Sinon pourquoi cette remise sur le tapis d'un problème
pratiquement résolu dans l'esprit de la majorité des
tunisiens et presque entièrement classé aux yeux de
la loi, dès lors que les candidats à la reconnaissance
se sont conformés à sa lettre et à son esprit. Et sans
le sérieux reconnu au Maghreb, j'aurai été enclin à
ne voir dans cette consultation, lancée dans un climat
de vive tension, qu'une entreprise bassement mercantile.
Parce qu'il faut bien l'avouer, de quelque côté que
l'on se place, La Nahdha aujourd'hui comme le MTI hier,
se vend bien et certains journaux lui doivent leur prospérité.
Je me suis expliqué plus d'une fois sur les raisons
profondes qui m'ont conduit, en tant que simple citoyen,
sans lien organique avec la Nahdha, parfois très réservé
sur certaines de ses thèses, mais y comptant néanmoins
de solides et vieilles amitiés, à militer en faveur
de sa reconnaissance. Tout récemment encore, je me suis
présenté aux élections législatives sur une liste indépendante,
certes pour accomplir un devoir et exercer un droit,
mais surtout pour apporter l'adhésion et le soutien
populaires à un tel projet.
Je ne reviendrai pas sur les raisons qui militent, à
mon avis, en faveur de la légalisation de la Nahdha
et je me contenterai de dresser, à partir de la volumineuse
et dense littérature compilée autour de ce problème,
une typologie des thèses et positions en présence.
Il y a à propos de la légalisation de la Nahdha, grosso-
modo, deux fronts aux frontières mouvantes et mal délimitées,
centré chacun autour d'un noyau dur, et qui se livrent,
à travers les forces disparates constituées par des
alliés de circonstance, une lutte juridico-politique
à fond idéologique manifeste.
Il y a en premier lieu le front favorable, composé par
la direction du parti et la majorité des militants,
et qui en a fait la revendication centrale et l'objectif
principal des huit dernières années. Tout au long des
années et des épreuves, ce front s'est élargi à de nombreux
cercles de sympathisants se recrutant dans les milieux
islamistes mais aussi ailleurs. C'est ainsi que par
conviction, par principe ou de guerre lasse, de nombreux
cadres et militants des partis de l'opposition et même
du RCD, concèdent actuellement à la Nahdha rénovée,
en règle avec la loi sur les partis, le droit d'obtenir
son visa.
Le récent volte-face des états-majors de l'opposition,
le retrait de leur appui au MTI dans sa revendication
ne semble pas avoir été suivi par les militants de base,
convaincus que la reconnaissance des Islamistes consoliderait
leur propre existence.
Les élections législatives et la campagne qui les a
précédées, ont été l'occasion pour la Nahdha, à travers
les listes indépendantes, d'élargir à des couches sociales
jusque là plus ou moins imperméables à son discours,
ce front favorable. Parce qu'il faut bien l'avouer,
si les médias, par parti pris manifeste, ne se sont
faits l'écho que de " certains déboires " de rares candidats,
l'opinion publique a été dans l'ensemble favorable au
discours des islamistes et au message des indépendants.
Il convient de remarquer enfin à propos de ce front,
que de nombreux islamistes et jusque dans les rangs
de la Nahdha, ne font pas de la légalisation, une revendication
essentielle. Certains y sont même franchement hostiles
et leur solidarité avec ce projet n'est que la résultante
du jeu démocratique interne à leur mouvement.
Le front du refus est quant à lui plus large et plus
sélect. Il englobe des forces très disparates, appartenant
à de nombreuses familles idéologiques, des groupes d'intérêts
et bien sûr des partis politiques. Bicéphale, il relève
de deux centres d'intérêt et de décision distincts que
tout oppose en temps normal mais qui se sont unis pour
la circonstance. Ce caractère se manifeste déjà clairement
dans leurs discours respectifs.
Ainsi et alors que le RCD réserve sa critique aux seuls
islamistes et à leur projet social, ne manquant pas
de se mettre sur le même terrain qu'eux, par l'intensification
de ses références à l'Islam au point de paraître se
l'approprier, en intégrant à ses sphères dirigeantes
des figures islamiques, en redonnant vie à des institutions
religieuses quelque peu oubliées ou en créant d'autres,
ses alliés de l'heure, partis de gauche ou intellectuels
laïcs sans appartenance politique, vont jusqu'à récuser
l'Islam dans sa totalité, s'essayant, sous couvert de
lutte contre le MTI, à en attaquer les fondements.
Tout ce monde est, avec des raisons et des objectifs
divers, contre la légalisation. Mais alors que l'hostilité
de l'opposition de gauche ne souffre aucune exception
( il ne faut pas s'en tenir à ce niveau au discours
officiel et formel des dirigeants des partis), celle
du RCD, parti au pouvoir et donc premier responsable
des grands équilibres politiques dans le pays, reste
plus nuancée.
Elle viendrait même à disparaître si les islamistes
étaient moins forts mais surtout si, ayant fait leur
conversion entière aux normes de la société civile(!)
viendraient à faire les concessions qu'on n'ose leur
demander qu'à demi voix. Le non-dit complique davantage
encore la situation, car il touche moins les idées que
les hommes.
A ce niveau, le préjugé favorable accordé par O. S'habou
à certaines figures islamistes est plein de sens. Nous
sommes encore en Tunisie, au stade où la personne prime
l'institution et c'est d'elle et non des statuts et
des textes qui régissent cette dernière que dépend notre
jugement. Cela nous rappelle une époque pas si lointaine
où l'UTICA par exemple, appartenait en propre à Bel
Hadj Amor, l'UGTT à H. Achour, le MDS à A. Mestiri,
l'organisation de la famille à telle....et la Tunisie
toute entière à Bourguiba.
Le comportement de nombreux milieux du pouvoir vis-à-vis
de la Nahdha, relève de la même logique et des mêmes
réflexes. On a fini par en faire un parti personnalisé
et, maintenant qu'il a fait toutes les concessions de
principe dont on le croyait incapable, on lui demande,
à demi voix, de se délester de ses figures historiques.
Pas toutes, mais celles qui ont acquis une dimension
nationale et une certaine envergure internationale et
acquis la réputation, largement erronée d'ailleurs,
de dures à cuire. En l'occurrence, R. Ghannouchi, "
cet homme du sud, un littéraire formé de surcroît en
Orient, incapable de s'adapter à l'air du temps et de
s'intégrer au tout- Tunis bien pensant " !
C'est aussi le cas de H. Jebali qui, bien qu'originaire
de cette pépinière de la classe politique et dirigeante
qu'est le Sahel et émoulu des universités techniques
d'Occident, a le tort d'avoir acquis la mauvaise réputation
d'un Zorro, dans un pays où l'on n'aimerait voir ce
genre de personnage que sur écran....Et bien d'autres
encore!
Par contre et, comme semble le suggérer O. S'Habou,
l'on favoriserait pour une éventuelle reconnaissance,
les vieux amis de bonne naissance, de la capitale ou
des environs, des Beldis de vieille souche ou apparentés,
qu'ils soient ou non demandeurs de parti. Et l'on oublie
qu'un parti, c'est plus qu'une idéologie et des statuts,
que c'est aussi une équipe, un corps qui s'est créé
dans le feu de l'action et la sérénité de la réflexion,
un esprit en somme ! Et l'on oublie enfin qu'on ne peut
défaire si facilement de l'extérieur, ce que des gens
ont mis longtemps à construire ensemble.
Mais la liste des opposants à la légalisation déborde
les milieux intellectuels et politiques. Et dans un
pays où sévit depuis sept ans une grave crise économique
à laquelle personne ne semble entrevoir d'issue prochaine
et où l'on commence à compter, dans l'espoir d'une amélioration,
moins sur l'Etat que sur les hommes d'affaires, ces
derniers ne peuvent pas ne pas céder à la tentation
de faire entendre leur voix sur les choix politiques
du pays. Ne serait-ce que pour justifier l'injustifiable,
à savoir leur comportement réservé en matière d'investissement,
malgré les garanties réelles de stabilité et les multiples
faveurs et avantages offerts par l'Etat depuis le 7
novembre 87. Est-ce à dire que natifs d'une époque où
le pays vivait un véritable monopole politique et qu'eux-mêmes
jouissaient d'un monopole sur les affaires juteuses,
ils n'ont pas réussi à s'adapter aux nouvelles réalités.
A moins que ce soit le programme socio-économique de
la Nahdha, inexistant jusqu'à nouvel ordre, qui leur
fasse tant peur, ce qui les créditerait d'un sens de
la prévision et d'une intuition dont ils n'ont pas souvent
fait preuve auparavant.
Il est néanmoins curieux de constater que le tourisme,
secteur qui, selon les affabulations de la dernière
campagne électorale, aurait le plus à craindre de la
puissance accrue des islamistes, est celui qui profite
actuellement le plus des faveurs des investisseurs étrangers.
Rappelons que ces derniers n'ont pas l'habitude de s'engager
sans de réelles garanties, non seulement pour leurs
investissements mais aussi pour leurs profits.
Et la liste des milieux hostiles à la reconnaissance
de la Nahdha n'est pas exhaustive. Mais arrêtons la
ici pour rappeler une évidence: nous sommes en régime
présidentiel et les décisions qui engagent le pays ne
peuvent émaner que du Président et de lui seul. Et aucun
centre de pouvoir, aucun Lobby si puissant soit-il,
ne peut aujourd'hui, dicter la voie à suivre à un Président
plébiscité par un peuple tout entier. Mais amusons-nous
quand même, dès lors que Le Maghreb nous en donne l'occasion,
de spéculer sur l'avenir immédiat.
N.B.: Le présent article est une
contribution à la consultation sur la légalisation du
mouvement islamiste Nahdha, engagée par l'hebdomadaire
Le Maghreb, à l'issue des élections législatives d'Avril
1989.
Dr. A. Manaï
| Le Maghreb: N° 152- Vendredi
19 Mai 19