Ahmed
Manaï s’explique sur son agression
Interview
de Imed Bouraoui
Mai 1997.
Dans le cadre de notre dossier sur les
agressions, nous avons interviewé Ahmed Manaï
qui a été agressé le vendredi 14
mars, après être sorti de l’Institut
du monde arabe où il a pris la parole parmi les
intervenants à l’occasion d’un colloque
sur « la mondialisation en Afrique du Nord et
au Moyen- Orient ». Arrivé devant chez
lui à Courcouronnes, dans l’Essonne, Ahmed
Manaï a été l’objet d’une
tentative de meurtre…
L’Audace : Comment vous vous êtes
fait agressé ?
Ahmed Manaï : De la manière
la plus lâche, comme lors de la première
fois et comme le fut aussi mon ami Mondher Sfar. Deux
individus, dont l’un était muni d’une
batte de base- ball et l’autre d’une bombe
lacrymogène, m’ont attaqué de dos.
Je m’étais aperçu de leur présence
avant en me retournant et j’ai reçu un
premier coup sur la tête. Je n’ai pas souvenir
de beaucoup de détails. Des témoins m’ont
raconté par la suite comment cela s’était
effectivement passé. L’autre complice les
attendait en voiture à quelques dizaines de mètres.
L’Audace : Pourriez- vous reconnaître
vos agresseurs ?
Ahmed Manaï. : Difficilement, mais
ce n’est pas le plus important. Ce qui compte
c’est le commanditaire et celui- ci je le connais
très bien. C’est pourquoi j’ai déposé
une plainte contre le général Ben Ali
lui-même. Lui seul peut prendre le risque de commanditer
cet attentat dans un pays qui le reçoit «
officiellement » dans un mois.
L’Audace : Cela dépasse
l’entendement. Un chef d’Etat ne peut tout
de même pas se permettre d’agir ainsi. Personne
ne peut croire à cette thèse et, d’ailleurs,
la police semble privilégier la thèse
d’une agression crapuleuse.
Ahmed Manaï : De quelle agression
crapuleuse parlez-vous, lorsque mes agresseurs me délestent
seulement de ma sacoche, contenant divers livres et
documents et surtout mon agenda et mon carnet d’adresses,
dédaignant de prendre mon porte- feuille qui
contenait un peu d’argent et mon carnet de chèques,
tous deux par terre ?
La police, il est vrai, a privilégié la
thèse que vous venez d’évoquer,
mais ce n’était que la police d’Evry,
peu au courant du contexte tunisien. D’ailleurs,
trois jours plus tard, l’affaire a pris sa véritable
dimension et c’est la Brigade criminelle de la
P.J. de Versailles qui a pris l’enquête
en main.
L’Audace : Comment un chef d’Etat
peut- il se comporter ainsi ?
Ahmed Manaï : En 1992, la villa
de Habib Ammar à Sousse, avait été
incendiée. Celui- ci était à l’époque
ambassadeur de Tunisie à Vienne. Il avait accusé
Ben Ali, son ami de quarante ans, d’avoir commandité
l’incendie.
Au mois de février 1996, les entrepôts
de Kamel Letaïef, le bienfaiteur de Ben Ali dans
ses moments difficiles, ont été ravagés
par un incendie. Lui aussi avait accusé Ben Ali.
L’un et l’autre connaissent mieux que quiconque
le personnage. Cela s’était passé
en Tunisie où il pouvait tout faire dans l’impunité
totale. Mais à l’étranger…
! ? C’est la part de la folie.
Ce n’est pas, en tout cas, le premier Etat qui
exporte son terrorisme à l’étranger.
Un autre Etat vient de se faire condamner par la justice
allemande.
L’Audace : Où en est votre action en justice
?
Ahmed Manaï : Elle suit son cours
en France et j’ai totalement confiance dans la
justice de ce pays. Faut- il rappeler qu’elle
a condamné le « frère », il
y a près de 5 ans.
D’autre part, étant réfugié
politique et couvert par la convention de Genève,
j’ai alerté le HCR et engagé une
action auprès de l’ONU.
L’Audace : N°28- Mai 1997.