Avocate
et militante des droits de l'homme, Shirin Ebadi incarne
aujourd'hui la résistance des femmes iraniennes
au pouvoir autocratique du régime islamique de
Téhéran. Elle a reçu à ce
titre le prix Nobel de la paix en 2003, attribué
pour la première fois à une femme musulmane.
Ce livre raconte une vie tout entière consacrée
à la justice. Au début des années
1970, elle est la première femme à être
nommée juge en Iran, à l'âge de
vingt-trois ans. Quelques mois après la révolution
islamique de 1979, elle est contrainte de renoncer à
ses fonctions. Avocate, elle engage alors un combat
quotidien contre le régime, ce qui lui vaut d'être
plusieurs fois emprisonnée et même menacée
de mort : « Toute personne uvrant pour les droits
de l'homme en Iran doit vivre avec la peur de sa naissance
à sa mort, mais j'ai appris à surmonter
ma peur. »
Aujourd'hui, Shirin Ebadi se consacre surtout à
la défense des femmes et des enfants, qui subissent
de plein fouet, et jusque dans leur chair, la violence
de la culture patriarcale iranienne. Mère de
deux filles, elle a par ailleurs fondé une association
de défense des enfants dont les droits sont inexistants
dans son pays.
Ce livre est le récit des combats d'une figure
exceptionnelle contre l'obscurantisme religieux et l'oppression
des femmes.
Original : http://oumma.com/article.php3?id_article=2037
Shirin Ebadi, prix Nobel de
la Paix : « Aucun pays ne devrait posséder
la bombe atomique, ni lIran, ni les Etats-Unis, ni Israël
»
Par Ian Hamel
jeudi 11 mai 2006
Son prix Nobel de la Paix ne lui a pas fait perdre sa
simplicité. Cette petite femme vêtue dun
ensemble bleu ouvre elle-même la porte de sa chambre
dhôtel et va chercher un fauteuil pour son hôte.
Shirin Ebadi est accompagnée dune interprète,
préférant sexprimer dans sa langue. Plusieurs
anecdotes dans son livre sont révélatrices
du sort réservé aux femmes en Iran. Shirin
Ebadi est devenue juge à 23 ans en 1970. Elle
est rétrogradée après la Révolution
en 1980 au poste de secrétaire du tribunal quelle
présidait, sous prétexte que les femmes
sont trop désorganisées pour être
magistrate et qu« un rien les distrait ».
Certes, les femmes peuvent être élues députées
en Iran (ce qui nest pas le cas en Arabie Saoudite),
mais « ces femmes navaient nulle part où
siéger. Littéralement, elles navaient
pas de siège », raconte la prix Nobel de
la Paix. Cest-à-dire pas de chaises, ni de tables,
et bien évidemment pas de photocopieur au Parlement
pour pouvoir travailler. Autre situation ubuesque :
Shirin Ebadi, alors âgée de 45 ans, emmène
ses deux filles à la montagne pour leur apprendre
à skier. Elle est arrêtée à
un poste de contrôle. Motif : elle nest pas autorisée
à passer la nuit hors de son domicile sans la
permission de ses parents !
Très sévère vis-à-vis du
régime iranien, cette musulmane nen reste pas
moins très attachée à son pays
et prévient quil nexiste pas de scénario
plus alarmant, « de changement interne plus dangereux,
que celui engendré par le fantasme de lOccident
- apporter la démocratie à lIran en usant
de la force militaire ou en fomentant une violente rébellion
».
L'Iran fait depuis plusieurs semaines la une
de lactualité internationale. Que pensez-vous
des ambitions nucléaires de votre pays ?
Aucun pays ne devrait posséder larme nucléaire,
ni lIran, ni les Etats-Unis, ni Israël. Le gouvernement
iranien affirme fabriquer de luranium enrichi quà
des fins pacifiques. Malheureusement, le monde ne fait
pas confiance à ce régime car il nest
pas démocratique.
Malgré tout, Mahmoud Ahmadinejad a accédé
démocratiquement à la présidence
de la République.
Cette démocratie nest pas complète. La
population na pas le droit de voter pour qui elle veut.
Elle ne peut choisir quentre les candidats désignés
par un Conseil de surveillance. De plus, ce ne sont
ni le Président ni le gouvernement qui détiennent
le véritable pouvoir en Iran, mais layatollah
Ali Khamenei, le Guide suprême.
Comment jugeriez-vous une intervention américaine
contre lIran ?
Je prie pour quaucun pays nattaque l'Iran. Le peuple
iranien est bien évidemment contre une intervention
américaine.
Curieusement, vous affirmez dans votre livre
que les jeunes Iraniens demeurent proaméricains.
Nest-ce pas paradoxal, alors que les Etats-Unis étaient
du côté de Saddam Hussein lors de la guerre
Iran-Irak ?
Cest exact, les Américains procuraient des armes
sophistiquées à l'armée irakienne
pour pouvoir nous attaquer. Mais contrairement aux autres
populations du Moyen-Orient majoritairement hostiles
aux Etats-Unis, je constate que ce nest pas le cas de
beaucoup d'Iraniens.
Votre prix Nobel vous protège-t-il contre
les menaces ?
Au contraire, je suis plus menacée qu'avant,
que ce soit par téléphone, par lettres,
par mails.
Le régime iranien vous menace-t-il lui-même
?
Pas directement. Il na pas besoin de me menacer, il
laisse cette tâche à des radicaux, à
des organisations qui nont jamais été
interdites malgré leurs crimes.
Vous évoquez dans votre livre la retranscription
dune conversation ancienne entre un ministre du gouvernement
et un membre de lescadron de la mort : « La prochaine
personne à éliminer sappelle Shirin Ebadi
» ! Le régime actuel fait-il encore assassiner
ses opposants ?
Je ne peux pas me prononcer, je nen ai pas la preuve.
Depuis l'élection de Mahmoud Ahmadinejad,
la situation s'est-elle dégradée au niveau
des libertés individuelles ?
Il y a une nette régression. La situation sest
détériorée pour les femmes. Il
y a beaucoup plus de censure.
Votre fille Negar prépare un doctorat en électronique
au Canada. Souhaitez-vous toujours quelle revienne vivre
en Iran après ses études ?
Oui, bien sûr.
Combien y avait-il de personnes pour vous accueillir
à laéroport de Téhéran après
votre prix Nobel ?
Il ny avait pas eu une telle marée humaine depuis
le retour de l'Ayatollah Khomeiny en 1979. Peut-être
un million de personnes. La foule était composée
en majeure partie de femmes.
Etes-vous pour la séparation du religieux
et de l'Etat ?
Personnellement oui. Je suis pour la démocratie,
pour le respect des droits de lhomme, pour légalité
de lhomme et de la femme, pour le respect des minorités,
pour la liberté religieuse.
Vous êtes musulmane. Un musulman peut-il
changer de religion ?
Oui, et beaucoup d'Iraniens pensent comme moi.
Propos recueillis par Ian Hamel
* « Iranienne et libre. Mon combat pour la justice
», Shirin Ebadi. Editions La Découverte,
270 pages. 21 Euros