P.Ganz : Ahmed Manaï, vous êtes cofondateur
du Comité Tunisien d’Appel à la
Démission de Ben Ali, auteur du livre «
Supplice tunisien, candidat indépendant aux élections
législatives de 1989 et élément
actif dans l’opposition tunisienne, que pensez-vous
de ce bras de fer entre le journaliste Tawfik Ben Brik,
en grève de la faim depuis un mois et le régime
tunisien ?
A.M. D’abord un mot sur Tawfik Ben Brik et son
combat. Tawfik Ben Brik est un journaliste courageux
qui lutte depuis longtemps et dans des conditions difficiles
pour exercer librement son métier. Il a mis maintenant
sa vie en danger mais en choisissant son moment, il
a prouvé aussi qu’il était intelligent.
Son combat vient de révéler au monde la
véritable nature du régime et l’extrême
misère de l’état des libertés
et des droits de l’homme en Tunisie. Le bras de
fer entre lui et le régime tunisien connaîtra
bientôt sa fin, mais celui de la société
tunisienne avec ce régime va continuer jusqu’à
ce que ce dernier renonce à ses choix politiques.
P.Ganz : Mais on ne voit pas cette opposition qui pourrait
constituer un jour une alternative à ce régime
?
A.M. C’est vrai qu’il n’y a pas actuellement
une alternative très crédible avec une
opposition organisée et un programme politique.
Il ne faut pas oublier que le régime a pratiqué
une politique de la terre brûlée et qu’il
a démantelé toutes les institutions et
les structures de la société civile. Malgré
cela l’opposition a travaillé et combattu
et, si aujourd’hui, en l’an 2000, personne
ne peut plus parler du régime dans les mêmes
termes qu’en 1990, c’est parce que l’opposition
n’est pas restée inactive et les bras croisées.
Le régime a perdu beaucoup de sa légitimité
dans le pays et beaucoup de crédit à l’étranger.
P. Ganz : L’affaire ben Brik a été
un révélateur de la nature du régime,
mais ne croyez- vous pas que les funérailles
de Bourguiba ont constitué la goutte qui a fait
déborder le vase ?
A.M. Bien sûr, j’y reviens, mais il y a
autre chose avant. Il y a eu les élections d’octobre
99 au cours desquelles Ben Ali s’est attribué
99, 4% des voix, alors qu’il avait deux concurrents
choisis par lui. Je crois que c’est la goutte
qui a fait déborder le vase parce que les tunisiens
ont vu dans cette farce électorale une grande
humiliation.
P.Ganz : Et les funérailles de Bourguiba, qui
ne fut pas un grand démocrate, vous n’y
voyez pas aussi une humiliation pour vous- même
?
A.M. Tout à fait. Et c’est ainsi que les
tunisiens l’ont ressenti. Bourguiba n’était
pas un grand démocrate, c’est vrai, mais
il demeure le leader politique qui a conduit une lutte
de libération à son terme et au moindre
coût. On oublie souvent de le signaler. C’est
lui aussi qui réhabilité l’Etat
tunisien. Les tunisiens, les jeunes surtout, ont le
droit de connaître Bourguiba parce qu’il
représente un pan important de notre histoire.
Ma génération connaît Bourguiba
mais pas celle de mes enfants. Mais on essaie d’occulter
des pans entiers de notre histoire et c’est là
une grande humiliation collective, en plus d’autres
plus nombreuses, vécues au quotidien par les
citoyens tunisiens.
P.Ganz : Ne croyez-vous pas que le régime soit
un peu fragilisé par tout cela et surtout par
l’affaire Ben Brik ?
A.M. Le régime est plus que fragilisé
et l’affaire Ben Brik est un grand révélateur.
Il y en a d’autres comme les hésitations
de la police à réprimer comme à
son habitude, les manifestations des étudiants
et des lycéens de ces derniers mois ou les émeutes
survenues dans le sud tunisien. Les villes et villages
du sud avaient échappé durant vingt quatre
heures en février, à tout contrôle
alors qu’il y a en Tunisie entre 130.000 et 150.000
policiers. Mais le révélateur de cette
fragilité réside surtout au niveau des
organes centraux du dispositif policier : une quinzaine
de ses officiers supérieurs viennent d’être
arrêtés pour avoir émis de critiques.
La crise est maintenant au sein des organes dirigeants
du régime et il incombe à ses amis de
le conseiller et de l’aider à en sortir.
P. Ganz : Comment l’aider et que pensez-vous
des propos de H.Védrine ?
A.M. Le devoir de tous les amis de Ben Ali, ceux qui
l’ont soutenu durant ces nombreuses années,
est de lui conseiller de préparer son départ.
Je n’appelle pas à l’ingérence
dans les affaires intérieures de la Tunisie,
mais j’appelle les gouvernements et les amis de
Ben Ali à profiter de ce qu’il ait un premier
ministre respecté dans le pays et à l’étranger,
pour le nommer à la tête d’un gouvernement
provisoire et de lui céder le pouvoir. M. Mohamed
Ghannouchi peut très bien assurer une transition
de deux ans et engager le pays dans un processus de
réconciliation et de démocratisation.
Cela doit se faire rapidement, parce que le pays ne
peut plus souffrir ce régime et risque l’explosion
à tout moment.
P.Ganz : Est-ce à dire que vous appelez les
tunisiens à manifester ?
A.Manaï : Les tunisiens n’ont pas besoin
d’être appelés à manifester.
Ils le font tous les jours pour protester contre les
injustices et les humiliations. Ils ont inventé
des formes de résistance inédites et c’est
tant mieux ainsi. J’appelle simplement chaque
citoyen à prendre ses responsabilités,
en son âme et conscience et à continuer
le combat.
P.Ganz : Ne croyez-vous pas que cette situation profiterait
aux islamistes et risquerait d’engager la Tunisie
dans une tragédie comparable à celle de
l’Algérie ?
A.M. : La Tunisie et l’Algérie sont des
pays voisins et leurs peuples des peuples frères.
Mais la Tunisie n’est pas l’Algérie,
elle ne le fut jamais et ne le sera pas non plus. Notre
peuple est pacifique et a toujours combattu par des
moyens pacifiques. T. Ben Brik disait récemment
que les islamistes tunisiens ont résisté
par le stylo Bic alors que leurs confrères algériens
l’ont fait par la Klach !
Quant à savoir si cette situation profiterait
ou non aux islamistes, honnêtement je n’en
sais rien. Personne ne sait ce que vaut actuellement
tel parti ou mouvement politique. Le RCD au pouvoir
qui se targue d’avoir 1,5 millions d’adhérents,
risque de ne pas en compter un seul le jour où
il n’a plus le pouvoir !
N.B.Le Comité tunisien d’appel à
la démission du président Ben Ali, a été
fondé par Mondher Sfar et Ahmed Manaï, à
la fin de 1992, suite au procès et à la
condamnation par un tribunal Parisien de Moncef Ben
Ali, le frère du président, pour trafic
de stupéfiants. L’Etat tunisien avait pris
la défense du condamné et engagé
l’honneur de la Tunisie.