T.Insight :
Vous avez été agressé en date du
14 mars 1997. Pouvez-vous éclairer nos lecteurs
sur les circonstances de cette agression ?
A. Manaï :
Le vendredi 14 mars 1997 vers 17 heures, je rentrais
chez moi. A quelques mètres de la porte de mon
immeuble, j’ai été attaqué
de dos par deux énergumènes. Le premier
m’aspergea de sa bombe lacrymogène et le
second me donna un premier coup de batte de base-ball
sur le front qui m’envoya à terre. C’est
alors que les coups commencèrent à pleuvoir,
sur les pieds et les jambes, puisque c’est ainsi
que j’ai essayé de me défendre.
Mes cris et ceux des voisins et notamment de la gardienne
incitèrent mes agresseurs à me lâcher.
J’avais de toute façon perdu connaissance.
Les pompiers sont arrivés rapidement et m’ont
transporté à l’hôpital où
je fus gardé pendant cinq jours. J’ai eu
douze points de suture et vingt cinq jours d’interruption
de travail.
Mes agresseurs étaient trois, le troisième
étant resté dans la voiture. Du premier
coup, j’ai compris que Ben Ali était le
commanditaire, ce que des sources tunisiennes m’ont
confirmé plus tard. Les autorités françaises
savent fort bien que les services tunisiens eux- mêmes
n’étaient pas au courant. En fait, l’organisateur
de l’agression recevait ses ordres directement
de Ben Ali. Grâce à Dieu, j’ai récupéré
maintenant et j’ai repris mes activités.
T.Insight :
Comment évaluez- vous la situation actuelle en
Tunisie ?
A.Manaï :
Le croyant que je suis est optimiste par nature. Mais
je dois avouer que les faits et les événements
me démentent tous les jours. J’aurai souhaité
que tout irait pour le mieux et que rien ne viendrait
déranger la quiétude des tunisiens, en
dehors « du comportement irresponsable de quelques
traîtres à l’étranger »
comme le professe le pouvoir.
Mais la Tunisie va mal. La société, l’Etat
et le citoyen vont mal. C’est l’avis de
nombreux observateurs concernant le présent.
Mais c’est l’avenir qui est le plus menacé.
Les dix dernières années sont des années
de régression. Les institutions de l’Etat
sont délabrées, la société
est complètement détruite et l’individu
écrasé. Les valeurs qui font le citoyen
et cimentent la société sont complètement
laminées. Les nombreux acquis sociaux et politiques
de l’indépendance ont été
grignotés.
J’espère que cette course effrénée
vers l’abîme s’arrêtera assez
tôt pour éviter la catastrophe.
Il y a des signes d’espoir dans ce début
de prise de conscience des citoyens. J’avoue que
j’ai des craintes aussi qu’en désespoir
de cause, les gens ne se révoltent sans le moindre
encadrement politique, ce qui risque de les exposer
à une répression terrible et donc encore
à la régression. C’est à
quoi pousse le comportement du pouvoir.
T.Insight :
En votre qualité d’expert économiste,
comment vous jugez l’état de l’économie
tunisienne, surtout que les autorités tunisiennes
parlent d’un miracle économique ?
A. Manaï :
Le discours officiel fonde la légitimité
du pouvoir sur le triptyque de la lutte contre la violence
et l’extrémisme islamique, la consolidation
de la démocratie et des droits de l’homme
et enfin la croissance économique.
Les événements de la décennie ont
montré que la seule violence en Tunisie est celle
qui est exercée par le pouvoir et sans d’autre
raison que de dominer et de contrôler la société.
L’action des Ong des droits de l’homme,
tunisiennes et étrangères, a montré
que la démocratie et les droits de l’homme
constituent un leurre en Tunisie. La propagande officielle
a lamentablement échoué à ce niveau.
Ce qui n’est pas encore suffisamment connu par
contre c’est l’état délabré
de l’économie. Je vous fais remarquer que
les problèmes économiques constituent
une préoccupation secondaire de l’opposition.
On ne s’y intéresse qu’à travers
leurs retombées sociales telles que le coût
de la vie, l’inflation, le chômage et autres.
Le meilleur indicateur de la bonne santé d’une
économie, c’est le niveau de l’investissement,
parce qu’il traduit l’état de confiance
du capital, national ou étranger et ses dispositions
à s’engager pour l’avenir.
Les informations dont je dispose et qui sont puisées
aux sources les plus crédibles (les rapports
annuels de la Banque centrale, de la BIRD, FMI et autres
organismes financiers internationaux) signalent une
régression de l’investissement national
et étranger. Il y a à cela des raisons
multiples, dont certaines sont communes aux deux formes
d’investissement et d’autres spécifiques
à chacune d’elles.
L’investissement local privé est très
frileux parce qu’il n’a pas confiance dans
un système fondé sur le passe droit, la
corruption, l’opacité et l’absence
de règles claires dans la passation des marchés
publics. L’endettement des gens est aussi de nature
à réduire le marché, déjà
petit.
L’investissement public s’est réduit
par suite de la politique de libéralisation.
L’Etat se désengage et donc n’investit
plus dans les entreprises publiques qu’il privatise
à tour de bras.
L’investissement étranger, surtout Européen,
recule pour certaines des nombreuses raisons que nous
avons évoquées mais aussi parce que la
concurrence au plan international est très rude,
surtout depuis l’ouverture à l’Europe
de l’est.
D’une façon générale, l’économie
est en panne. L’agriculture connaît beaucoup
de problèmes structurels mais aussi conjoncturels
avec la sécheresse qui persiste. Le tourisme
bat de l’aile et les exportations industrielles
stagnent ou reculent. On peut évidemment imaginer
les conséquences de cette situation au plan social
: augmentation du chômage et baisse du pouvoir
d’achat..
La propagande officielle joue sur les chiffres et les
manipule. Ainsi par exemple quand un plan quinquennal
avance un taux de 6% pour la croissance, ce taux devient
une vérité absolue, une référence
et le restera longtemps. Pourtant ce n’est qu’une
estimation ! Un rapport de la Banque centrale a révélé
que le taux réel de croissance entre 1987 et
1994 était de 4,2%, mais les autorités
continuent de parler d’un taux supérieur
à 6%, celui là même qui a été
prévu par le plan. Rappelons que les années
tant décriées de 1980-1987, avaient connu
un taux de croissance de 3,5%.
La Tunisie vit en partie des crédits et des facilités
financières. La dette étrangère,
utilisée en grande partie pour encourager la
consommation, s’accroît dans des proportions
vertigineuses et menace l’avenir des générations
futures.
T.Insight :
On parle d’une crise politique étouffante
en Tunisie. Comment voyez- vous l’action de l’opposition
pour une amélioration de la situation ?
A.Manaï
En Tunisie la crise est générale et pas
seulement politique. Mais le début de solution
se situe au niveau politique. J’estime qu’il
est urgent que toutes les composantes de l’opposition
se déclarent en rupture avec le régime.
Les partis et mouvements qui avaient signé, de
quelque manière que ce soit, le pacte national
en 1988, devraient le dénoncer. Le régime
l’avait fait avant eux C’est un geste symbolique
mais qui a l’avantage de retirer au pouvoir, la
légitimité acquise par le pacte national.
Dans une seconde étape, chaque parti s’engage
à faire sa propre autocritique et se réorganise
en tant que composante et partie prenante dans un grand
projet de libération de la société,
sans esprit de compétition, ni concurrence déloyale
et partisane. Ceci impose à tous de faire taire,
même momentanément, leur idéologie.
Suit une période de débat et de dialogue
entre tous les partenaires politiques, sans exclusion
aucune, pas même les Destouriens ou les gauchistes
qui ont soutenu le pouvoir, afin de mettre sur pied
un plan d’alternance et pour gérer la transition.
L’opposition à l’étranger,
libre de son action et de son mouvement, a un rôle
primordial à ce niveau. C’est elle qui
peut engager la première étape de ce plan,
c’est à dire la rupture officielle avec
le pouvoir. Elle peut faire un premier pas en unifiant
son information à
destination des tunisiens ou de l’étranger,
ce qui relève de la protestation et de la dénonciation
des violations des droits humains ou celui à
caractère politique ( analyses, propositions
pour l’avenir..).
T.Insight :
Comment jugez- vous l’évolution de la vie
politique en Algérie et son influence sur la
situation en Tunisie ?
A.Manaï
Il existe en Algérie une vie politique avec de
nombreux partis politiques, y compris ceux nés
à la suite des événements de 1988.
Le Fis continue d’avoir une présence comparable
à celle du Nahda en Tunisie dans les années
80, quand elle était tolérée. Le
fis existe aussi au niveau de la résistance armée,
ce qui a empêché le renouvellement en Algérie
du modèle tunisien.
En Algérie le pouvoir réel est entre les
mains de l’armée et ce depuis la guerre
de libération. Comme toutes les armées
du monde, l’armée algérienne est
traversée par des courants idéologiques
et politiques. A la veille du coup d’Etat de 1992,
c’était le courant éradicateur qui
avait pris le dessus et éliminé les officiers
favorables à l’islamisme ou simplement
à la continuation du processus électoral.
Actuellement, la guerre d’éradication a
échoué et l’armée, éliminant
nombre de ses ultras, a repris le dialogue avec les
politiques du fis. On se rendra compte très vite
que la direction politique du fis est incapable de mettre
fin à la résistance armée et l’on
tentera de négocier avec les chefs de cette dernière.
Comme ni l’armée ni la résistance,
ne peut gagner la partie, les négociations se
feront avec la résistance armée. A ce
moment là ce sera du sérieux. Et l’on
aboutira à une paix véritable qui conduira
à une reprise de la vie politique normale.
La Tunisie connaît une autre situation. Le pouvoir
est entre les mains d’une mafia qui utilise l’armée,
la police, la classe politique et l’élite
intellectuelle. Cette mafia planifie pour perpétuer
son pouvoir, c’est à dire jusqu’à
la fin de Ben Ali au moins. Ce qui se passe dans le
voisinage de développements positifs aura, j’en
suis convaincu, des effets contraires sur la situation
tunisienne, Ben Ali considérant que toute remise
en cause de sa politique, serait le début de
la fin/./