LE
CANDIDAT DES DROITS DE L’HOMME
« Parce
que le peuple tunisien mérite mieux que le régime actuel »,
Ahmed Manaï, ancien supporter du président Ben Ali,
passé à l’opposition, se présentera à l’élection présidentielle
de 1994.
Ancien expert
auprès des Nations Unies, ancien membre du Parti Destourien,
Ahmed Manaï a organisé le 7 novembre 1987, la première
manifestation de soutien au président Ben Ali, à Monastir*,
le fief même d’Habib Bourguiba. Deux ans plus tard,
déçu par la politique du nouveau président, il participe
aux élections législatives sur une liste indépendante
et entre en dissidence. Arrêté en avril 91 et détenu
pendant 14 jours, il réside désormais en France où il
participe à la rédaction de « Horizon 94 »,
« la voix de la Tunisie libre ».
Quelle vision
avez-vous de la situation économique et de la situation
politique aujourd’hui en Tunisie ?
Pour faire
une comparaison avec nos proches voisins, on peut dire
que la Tunisie est en meilleure position que l’Algérie
qui possède pourtant plus d’atouts, avec ses ressources
pétrolières et ses énormes possibilités de développement
agricole. La situation de la Tunisie est également plus
satisfaisante que celle de la Libye pourtant plus riche
en hydro- carbures.
Notre bonne
situation tient, à mon sens, au fait que depuis longtemps,
la Tunisie a toujours eu une économie très diversifiée
et qu’elle peut s’appuyer sur son agriculture, non seulement
préservée mais développée. Le paysan algérien est devenu
un ouvrier agricole, le paysan tunisien est toujours
un paysan. Voilà un satisfecit qu’il faut donner aux
tunisiens, qu’ils soient au pouvoir ou non.
Sur le plan
politique, je voudrais rappeler que de 1987 à 1989,
j’ai soutenu l’action du président Ben Ali, espérant
qu’il mettrait en pratique ses promesses de 87 et j’ai
rapidement été déçu.
C’est pourquoi,
aux législatives de 89, je me suis présenté à la tête
d’une liste indépendante et non pas sous la bannière
du RCD ( Rassemblement constitutionnel démocratique,
le parti du président), comme on me le proposait, car
j’avais constaté que ce parti avait repris les plus
mauvaises méthodes du PSD, en particulier l’absence
de toute démocratie à l’intérieur du parti et des institutions.
L’absence
de démocratie dans le parti a-t-elle de l’incidence
sur la démocratie dans le pays ?
Le parti
étant hégémonique, la démocratie dans le pays dépend
essentiellement de la démocratie dans le parti. Cette
situation existe depuis l’indépendance et je constate
que le parti a envahi l’Etat qui est devenu l’Etat du
parti . Notez que ce n’est qu’en 1981 que l’Etat
a autorisé l’existence d’autres partis.
Simulacre
Il semblerait
que le président Ben Ali, au cours du récent congrès
du RCD, ait annoncé qu’il ouvrirait les élections législatives
de 94 aux partis d’opposition.
C’est un
simulacre de démocratie. On sait que les partis d’opposition
ne représentent que 2% des suffrages alors que, dans
le même temps, on les assure qu’ils auront des élus
au parlement. Quelle est la valeur d’élections dont
les résultats sont connus d’avance ? Les futurs
élus des partis d’opposition vont servir de décor et
n’existeront que par la volonté du prince.
Parmi les partis d’opposition autorisés à présenter
des candidats, aucun ne pourra se prévaloir de l’islamisme.
Il y a un
seul parti qui se réclame de l’islamisme et qui le pratique
à haute dose, c’est le RCD. Ainsi, il envoie des imams
en France pour encadrer la communauté et je le considère
comme un parti intégriste.
Comment expliquez-vous que le parti au pouvoir se présente
comme le champion de la lutte contre l’intégrisme ?
Nous sortons
là du cadre strictement tunisien. Le pouvoir en Tunisie
se présente aux yeux de l’étranger comme le rempart
contre l’intégrisme . C’est de bonne presse !
Mais à l’intérieur, il ne peut se présenter autrement
qu’en parti intégriste radical.
Personnellement,
je lutte pour une société démocratique où chacun aurait
le droit de croire à qui il veut, de pratiquer ou non
la religion de son choix. Une société libre et démocratique.
Je ne dis pas laïque, car chez nous, ce terme est plutôt
synonyme d’athéisme. Je souhaite une société séculière
où les affaires de l’Etat seraient gérées en dehors
des considérations religieuses. Pour ma part, je suis
musulman pratiquant mais ce n’est pas pour cette raison
que je me présenterai devant les électeurs comme le
porteur du message musulman.
Le
prétexte de l’Intégrisme :
Où en est, d’après-vous, le
respect des droits de l’homme en Tunisie ?
Le problème
se posait déjà du temps de Bourguiba : peu de liberté
d’expression, d’association…, mais il y avait peu de
cas de torture. Je n’ai entendu parler de systématisation
de la torture que depuis 88. Vingt quatre associations
humanitaires à travers le monde, ont dénoncé la torture
en Tunisie. Des milliers de militants politiques ont
été arrêtés, un jour, dix jours ou un mois et torturés.
Ceci est inacceptable. La constitution est bafouée et
la Tunisie est méconnaissable.
Ce qui signifie que même la lutte contre l’intégrisme
ne saurit justifier la moindre atteinte aux Droits de
l’homme.
Il n’y a
rien, même pas l’état de guerre qui puisse justifier
la violation des Droits de l’homme. Cela dit, je considère
que la lutte contre l’intégrisme constitue le fonds
de commerce de Ben Ali depuis trois ou quatre ans. Vis
à vis de l’opinion publique en Tunisie, mais aussi vis
à vis de l’opinion publique internationale.
Je ne crois
pas au danger de l’intégrisme. Si nous réunissons le
milliard de musulmans du monde, tous ces gens ne constituent
pas une menace pour l’occident. Si l’on reste dans les
limites de la Tunisie, je ne crois pas que tous les
islamistes réunis, qui forment une entité plus large
que le mouvement Nahdha, soient en mesure de menacer
l’équilibre politique tunisien. Même dans des conditions
électorales optimales, ils ne pourraient pas obtenir
plus de 10 à 15% des voix.
J’en déduis
que l’acharnement du pouvoir contre les islamistes ne
s’explique qu’à travers la recherche d’une légitimité
que ne lui ont pas donnée les élections de 89, truquées
de fond en comble. Il fallait mettre les islamistes
à genoux- ce qui était déjà fait depuis 1991- et ce
qui a conduit à poursuivre la répression contre les
gauchistes, les communistes et les démocrates.
Vous serez candidat, l’an prochain,
aux élections présidentielles. Sur quel programme ?
Je me suis
décidé à être candidat quelque soit le coût de ma démarche,
car c’est pratiquement commettre un crime de lèse- majesté
que de se présenter contre M. Ben Ali.
Mais il faut
briser un tabou psychologique et faire comprendre aux
Tunisiens que quiconque remplit les conditions d’éligibilité
peut être candidat.
Je me présenterai
pour une réforme approfondie de la constitution et à
l’instauration des fondements d’une société démocratique.
Il faut faire voter l’abolition des lois antidémocratiques,
dont celle qui instaure la création du « citoyen-
espion », qu’on veut nous faire prendre pour un
médiateur…et restaurer l’unité nationale.
Propos
recueillis par Jean- Pierre Gris- Malzy
LE
PROGRES ( Lyon)