Un
opposant tunisien à Evreux-
De
la torture à l’exil...
LA DEPECHE/ EVREUX - Samedi 20 Juillet 1991
Jeudi dernier, François Mitterand était reçu en visite officielle à Tunis
par le président Ben Ali. Le même jour, Ahmed Manaï
se trouvait à Evreux. Expert international auprès des
Nations Unies, notamment en Afrique noire, ce Tunisien
aujourd’hui en exil est venu rencontrer ses compatriotes
installés dans la région normande pour leur parler de
la situation dans leur pays.
De retour d’une mission au Burundi, Ahmed Manaï a été arrêté en Tunisie
sans explication, avant d’être interrogé et torturé
pendant quatorze jours. En 1987, après la mise à l’écart
de Bourguiba, il avait servi d’intermédiaire entre le
nouveau régime et le mouvement islamiste, principale
force d’opposition.
Deux ans après, Ahmed Manaï a présenté une liste indépendante
aux élections législatives sur laquelle figuraient des
islamistes. Enfin, ces derniers mois, il avait pris
contact avec des personnalités politiques tunisiennes
( dont deux anciens premiers ministres reçus à Evreux
voici quelques semaines par Mgr Gaillot) pour former
un Front démocratique d’opposition. Autant de « libertés »
qui n’ont pas plu au pouvoir en place.
Malgré les risques encourus en Tunisie par sa famille,
Ahmed Manaï a décidé de témoigner. Il l’a fait dernièrement
auprès d’Amnesty International et devant la sous-commission
des droits de l’homme au Congrès américain. Début août,
il fera de même aux Nations unies à Genève.
Aujourd’hui,
il raconte pour la Dépêche ces jours épouvantables vécus
entre les murs du ministère de l’Intérieur tunisien.
Après
une absence de cinq mois au service des Nations unies
au Burundi, je suis rentré chez moi en vacances le 6
avril 1991. Un imposant dispositif policier ( police
politique) installé aux environs m’attendait.
Le
23 avril dans la matinée, j’ai été arrêté sur le marché
de Ouardanine, alors que j’y faisais mes courses et
transporté chez moi sous bonne garde. Les agents qui
m’ont arrêté ne m’ont présenté aucun mandat d’une quelconque
autorité judiciaire.
Chez
moi, j’ai trouvé six policiers en train de fouiller
ma bibliothèque. Leur chef avait menacé de battre ma
femme quand celle-ci lui avait réclamé un mandat de
perquisition du procureur de la République.
Le matériel
:
La
fouille terminée, j’ai été conduit dans les locaux de
la police politique à Sousse pour un bref interrogatoire.
Puis j’ai été transporté à Tunis, dans une annexe du
ministère de l’Intérieur. Le patron des lieux me reçut
courtoisement
(j’ai
su par la suite qu’il était directeur des Renseignements
généraux) et entama avec moi une discussion sur ma conception
de la démocratie.
Edifié
sur ma pensée, il ordonna à ses agents de m’emmener
et de préparer le matériel. Arrivé dans la pièce qui
allait devenir mon espace vital pendant quatorze jours,
on me donna l’ordre de me déshabiller. On ouvrit aussitôt
une fenêtre donnant sur une petite cour ouverte. Un
courant d’air froid me traversa le corps.. Un agent
me jeta de l’eau, j’étais complètement transi.
Au
bout d’un instant, le patron entra dans la pièce. Le
matériel était déjà là et on me fit la publicité des
performances de chaque outil. On me fit asseoir sur
une baguette tranchante d’aluminium disposée entre deux
tables, les pieds reposant sur un morceau de fer.
La position
du poulet rôti :
L’interrogatoire
se poursuivit. A chaque fois que je calais ou que je
m’arrêtais de parler, les coups de poings, les gifles
et les crachats pleuvaient de toutes parts.
Le
patron estima que je n’étais pas du tout coopératif.
On me ligota dans la position du poulet rôti. Je fus
accroché à une barre de fer disposée entre deux tables.
On commença à me frapper les plantes des pieds. Plus
je criais, plus on frappait fort. J’ai perdu connaissance.
On
me délia les mains et les pieds, mais j’étais incapable
de me tenir debout. Mes pieds avaient gonflé, les orteils
avaient viré au bleu. On me fit marcher dans le couloir,
soutenu par deux agents, puis on me fit courir. Chaque
fois que je passais devant des agents, je recevais un
coup de poing,, une gifle ou un croche-pieds.
Mes
pieds finirent par dégonfler. L’interrogatoire reprît.
Tout tournait autour de mes relations avec MM. Mzali
et Baccouche ( deux anciens premiers ministres) et de
notre tentative de créer un Front démocratique d’opposition.
Excédé
par mes réponses, le directeur des Renseignements généraux
me lança qu’il avait ordre de la plus haute autorité
du pays de me détruire, moi et toute ma famille. Il
me promit une affaire de drogue et la perpétuité. Il
promit un accident de voiture à ma femme, le viol devant
mes yeux de ma fille de 14 ans.
Quant
à me fils, tous deux étudiants ( l’un d’eux avait été
condamné en 1987, à l’âge de 14 ans à vingt six mois
de prison pour appartenance au MTI), le patron des RG
promit un procès qui leur coûterait cinq ans à chacun.
L’heure
de vérité :
Je compris alors que j’avais affaire personnellement à Ben Ali, président
de la République et je me résignai à coopérer. On m’installa
dans une autre pièce pour dormir. Il était deux heures
du matin. Je grelottais de froid, mes pieds me faisaient
terriblement mal, je n’avais pas mangé depuis le matin
et je n’avais pas sommeil. La pièce était éclairée par
un néon et mes deux gardiens discutaient bruyamment.
L’interrogatoire
reprît le lendemain matin, toujours sous la conduite
du directeur des RG. Je promis de dire tout. Chaque
fois que je calais, on me menaçait de ramener le matériel.
En fin de matinée, on le fit ramener pour de bon.
Au
bout d’une nouvelle « heure de vérité »,
je craquai. Je reconnus que j’avais des relations avec
les deux anciens Premiers ministres. Aussitôt je commençai
à écrire sous la dictée de mes interrogateurs. L’après-
midi se passa bien Un peu après 20 heures, on me transporta
au bâtiment central de ministère de l’Intérieur. Je
fus reçu par le directeur général des Services spéciaux
qui me fit choisir entre deux issues : collaborer
et reprendre tous mes droits ou bien résister, auquel
cas, il ne répondrait pas de ma vie.
La
voix de mon fils :
Revenu
dans ma chambre, j’entendis la voix d’un jeune homme
qu’on interrogeait dans une pièce voisine. C’était la
voix de mon fils Badis. Je me couvris la tête pour ne
pas entendre, mais ses cris me perçaient le cœur. Après
ma libération, j’ai su que ce n’était pas lui. Mais
tout au long de ma détention, je fus persuadé qu’on
s’était aussi occupé de ma famille.
Le
quatrième jour, une autre équipe m’a pris en charge
pour savoir quelle était ma position dans l’organigramme
du mouvement islamiste. Quoique connaissant tous ses
dirigeants, je n’avais aucun lien organique avec lui.
J’avais
juste conclu une alliance avec ce mouvement en présentant
une liste en commun dans la circonscription de Monastir
aux législatives de 1989. Nous avions obtenu un peu
plus de 23% des voix.
Mes
déclarations ne leur suffisant pas, j’ai eu droit à
une autre « heure de vérité ». Cette séance
était bien plus musclée que les précédentes. Le responsable
me déclara qu’il venait tout droit de chez le ministre
de l’Intérieur et qu’il avait pour mission de me faire
dire tout, au prix de ma vie s’il le fallait.
En piteux
état :
L’interrogatoire
reprît après le week end. Mes tortionnaires étaient
contents de moi. Mais ils le furent moins, quand il
fut question des détails d’une réunion à Paris, en septembre
1990 avec certains opposants tunisiens, au cours de
laquelle Omar Shabou, directeur de la revue « Le
Maghreb », avait conclu qu’il fallait éliminer
le président de la République tunisienne. Menacé d’être
torturé de nouveau, j’acceptai la version de la police
selon laquelle il aurait dit qu’il fallait abattre Ben
Ali.
Le
lendemain, je confirmais cette version lors de ma confrontation
avec Shabou. Il était en piteux état, mais il l’a été
davantage ensuite. Toute la journée, j’entendais ses
cris qui me parvenaient de sa cellule, de l’autre côté
du couloir.
Les
jours suivants se passèrent plutôt bien. Les séances
d’interrogatoire étaient régulières et touchaient des
points de détail. Ma coopération était totale et je
réapprenais l’art de la dictée.
Le
4 mai, le responsable de la section islamiste de la
police revint me voir. C’étai mon onzième jour de détention
alors que la loi en prévoit dix au maximum et sur ordre
du procureur de la République. Je crus un moment que
c’était pour ma libération ou ma mise en accusation.
Il
ordonna aussitôt à ses agents de ramener le matériel.
On me ligota les pieds et les mains dans la position
du poulet rôti . Une nouvelle séance de torture,
pire que toutes les autres, commençait avec pour innovation
l’alternance : un coup sur la plante des pieds,
un autre sur les orteils.
J’avais
prévenu dès les premiers jours mes tortionnaires que
j’étais diabétique. Le responsable de la section islamiste
s’amusait à dissoudre une poignée de sucre dans un verre
d’eau et à m’en abreuver chaque fois que ma gorge était
sèche.
Il
m’annonça au bout d’un certain temps que « l’accident
de travail » était proche. Mais je perdais déjà
connaissance. J’avais les pieds en flamme, je ne pouvais
plus articuler mes orteils.
Me suicider
:
Le lendemain
au réveil, je décidai de me suicider. Et jusqu’au 7
mai à 17 heures et quart, heure à laquelle on est venu
me chercher pour voir le directeur général des services
spéciaux, je préparai les moyens de le faire.
Ce
soir-là, j’ai quitté les locaux de la police à 19h,
libéré sur ordre direct de Ben Ali.
Pendant
toute ma détention, malgré les relations au plus haut
niveau que ma famille et moi-même avions, personne n’a
pu savoir où j’étais, aucun procureur de la République
n’a réussi à obtenir la moindre information.
Quatre
jours plus tard, j’ai été convoqué à Tunis pour reprendre
mon passeport, après que je me fus engagé par écrit
à servir Ben Ali. Pour plus de sécurité, ma femme et
mes cinq enfants ont été interdits de sortie le même
jour.
En
quittant la Tunisie, j’étais décidé à me taire tant
que ma famille serait en otage. Au bout d’une semaine,
l’annonce de la mort sous la torture de deux personnes
détenues en même temps que moi, m’engagea à témoigner.
Ma
femme et mes enfants m’y encouragèrent, au prix de leur
liberté.
Propos recueillis par Vincent
BROCHU
Dr. A. Manaï | LA
DEPECHE/ EVREUX - Samedi 20 Juillet 1991