24 Heures-
Lausanne - Samedi- Dimanche- Lundi
3-4-5
juin 1995 - P.6
La Tunisie connaît un calme trompeur
et court le risque d’une explosion.
La vie est devenue très difficile. Le chômage a atteint
des proportions sans précédent et les prix montent en
raison, notamment, d’une longue sécheresse. Quant au
régime du président Ben Ali, il reste verrouillé.
Le président tunisien Ben Ali arrive
la semaine prochaine en Suisse. Il doit s’exprimer à
Genève devant l’assemblée de l’Organisation internationale
du travail. L’effervescence est grande dans les milieux
de la diaspora tunisienne et notamment de l’opposition
en exil qui entend profiter de cette visite pour exposer
ses griefs. Dans un livre* récent qui a fait grand bruit,
Ahmed Manaï, agronome tunisien et expert international
auprès de l’ONU, racontait son expérience personnelle
de la torture et brossait un tableau extrêmement sombre.
Comment jugez-vous la situation actuelle
en Tunisie ?
Malgré le calme apparent, dicté davantage
par un certain immobilisme que par une stabilité réelle,
la situation en Tunisie risque d’exploser. Il y a toutes
les prémices d’une explosion sociale. Les conditions
sont devenues très difficiles. Le chômage a atteint
des proportions jamais atteintes auparavant, entre 25
et 30% de chômeurs, le coût de la vie a subi une hausse
terrible.. Il y a la sécheresse qui sévit depuis pratiquement
deux ans dans les campagnes. Et à côté de cela, il y
a des problèmes politiques nés de l’absence des libertés,
liberté d’association notamment. L’année dernière, on
nous a fait des élections présidentielles et législatives
dont les résultats sont connus de tous : 99,99%
pour Ben Ali et il y a près de deux semaines, on nous
a organisé des élections municipales où le parti au
pouvoir a obtenu 99% des suffrages. Au lendemain de
ces élections, il y a eu des scènes de violences, inaccoutumées
en Tunisie. Dans la banlieue nord de la capitale, de
nombreuses voitures ont été incendiées. La situation
n’est pas bonne, tout le monde le sait. M.Ben Ali aussi,
mais il fait comme si rien ne se passait.
Que pensez-vous des critiques, portées
contre votre livre par certains milieux officiels tunisiens ?
Il y a eu beaucoup de réactions, mais
pas de critiques, surtout des attaques en règle non
pas contre le contenu de mon livre mais contre ma personne.
Et je mets au défi les autorités tunisiennes d’intenter
un procès en diffamation en France où ce livre a paru.
Que vous inspire la venue du président
Ben Ali en Suisse et surtout l’allocution qu’il va prononcer
à l’OIT la semaine prochaine ?
Sa venue en suisse n’aura heureusement
pas le caractère officiel qu’il espérait. L’organisation
internationale du travail est libre d’inviter qui elle
veut, mais elle doit savoir de qui il s’agit dans le
cas d’espèce. Je ne pense pas que les responsables de
l’OIT soient mal informés, mais il doit y avoir comme
dans toute organisation internationale des rapports
de forces. Cela joue énormément. Mais je crois que l’OIT
sera la seule organisation internationale à recevoir
officiellement Ben Ali. Dans l’avenir, celui-ci sera
un homme infréquentable tant pour les gouvernements
que pour les organismes internationaux.
L’Islamisme représente-il un danger
dans votre pays ?
Si l’islamisme avait représenté
un danger, j’aurais été le premier à le combattre. Mais
j’estime que les islamistes tunisiens, comparés à d’autres,
ont été d’une part, les moins violents, les moins hostiles
aux acquis sociaux et aux piliers civilisationnels du
pays et, d’autre part, que c’est un mouvement qui reste
minoritaire quelle que soit la situation de la Tunisie
ou des pays limitrophes.
Les islamistes se sont-ils manifestés
par des actes terroristes ?
Non. Le seul cas où il y a eu effectivement
violence impliquant des islamistes, c’était il y a cinq
ans. Les coupables ont été condamnés, justice a été
faite. Je n’accepte pas que tout un mouvement et toute
une partie de la société soient condamnés en raison
des actes de quelques individus.
Combien y a-t-il de personnes emprisonnées
actuellement, à votre connaissance ?
Actuellement les estimations vont de
4000 à 10 000 et davantage encore. En Tunisie on a construit
beaucoup d’hôtels, mais aussi beaucoup de prisons.
Comment se fait-il que les tunisiens
votent aussi massivement pour Ben Ali ?
La fraude est à tous les coins de rue.
Au niveau des chiffres, au niveau des taux de participation
et des suffrages.
Comment voyez-vous l’évolution de la
Tunisie ?
Il y a une situation de blocage. Je
vois mal comment la Tunisie pourrait sortir de cette
impasse sans passer peut-être par la violence.
Propos recueillis par Jean Gaud.
Ahmed Manaï, supplice Tunisien :
le jardin secret du général Ben Ali. Editions La découverte
250 pages. Paris 1995.