Appel à la sagesse des
Tunisiens
Par Lazhar Abaab
Paris le 6 Juillet 1994
Lazhar Abaab
Membre du Mouvement Tunisien Nahdha
Réfugié politique en France depuis 1981
J'ai adhéré au mouvement islamique en
Tunisie à la fin des années 197O, comme
des milliers de jeunes tunisiens de ma génération,
qui aspiraient à une vie meilleure, fondée
sur la justice, la liberté et le progrès
pour le peuple tunisien et l'ensemble des peuples de
la nation arabe.
C'est ainsi que j'ai vécu les premières
tentatives de structuration de ce mouvement sur le plan
interne et ses premières manifestations politiques
publiques.
J'ai la conviction que cette expérience fut d'une
valeur inestimable et qu'elle a permis à la société
tunisienne, profondément perturbée par
une acculturation ravageuse, de se réconcilier
avec son identité et de retrouver son âme.
Le mouvement islamique tunisien a réussi incontestablement
à élaborer et à proposer à
la société, une synthèse culturelle
entre le legs traditionnel des penseurs de la Zitouna
et les enseignements des expériences humaines
contemporaines.
Les succès remportés par le mouvement
lors de cette période initiale, furent ternis
par la suite et tout au long de la seconde décennie
de son existence, par l'incurie de sa direction et son
incapacité à comprendre les mutations
survenues en Tunisie et dans son environnement régional
et international.
C'est ainsi que le mouvement se départit de sa
ligne de conduite traditionnelle, faite de modération
et de sagesse, pour s'engager dans la voie aventureuse
voulue par des ambitieux sans vergogne, aux objectifs
inavoués. Cette dérive plaça le
mouvement dans la spirale de la confrontation avec le
pouvoir et l'impliqua, par la voix de son président
lors de la guerre du golfe notamment, dans des enjeux
internationaux qu'il ne pouvait maîtriser.
Cela donna prétexte au pouvoir tunisien, de pourchasser
et d'incarcérer des milliers de cadres et de
mener à son terme son action d'éradication.
Notre mouvement perdit en même temps sur le plan
international, son honorabilité et sa réputation
de mouvement modéré et ouvert, qualités
consacrées par l'action de ses militants durant
de nombreuses années. Depuis, il est fiché
comme un mouvement radical et extrémiste.
Malgré tous les déboires passés,
la direction du mouvement à l'étranger,
continue sa politique suicidaire de fuite en avant,
feignant d'ignorer la situation tragique du mouvement.
Ainsi, elle s'est abstenue de procéder à
une évaluation de la situation actuelle, de faire
son auto-critique et de se couper des dirigeants responsables
de ce désastre, ce qui aurait arrêté
l'hémorragie et permis de tourner la page d'un
sinistre passé.
En rendant publique cette lettre ouverte, je voudrais
en appeler à tous les tunisiens, sans exclusive
et en dehors de tous les clivages politiques, qu'ils
soient au pouvoir ou dans l'opposition, dans les prisons
ou en exil:
Pour qu'ils arrêtent cette spirale autodestructrice,
réfléchissent ensemble à l'intérêt
de la Tunisie et de son peuple et conjuguent leurs efforts
pour servir le pays.
Je leur demande à tous: jusqu'à quand
des centaines des meilleurs citoyens tunisiens doivent-ils
continuer à croupir dans les prisons?
Jusqu'à quand, la haine doit-elle gérer
les relations entre les enfants du même peuple?
Jusqu'à quand des enfants doivent-ils demeurer
privés de leurs pères et des familles
privées du bonheur et de la joie des retrouvailles?
Certains verront dans cet appel, la démarche
d'un idéaliste rêveur. Mais j'ai la conviction,
profonde et sincère qu'il y a encore des sages
dans mon pays et dans les deux camps, et c'est à
eux que je m'adresse tout spécialement.
J'en appelle aux autorités tunisiennes afin qu'elles
tournent la page du passé, ouvrent de nouvelles
perspectives au pays, aux centaines de prisonniers et
d'exilés et créent les conditions d'une
véritable réconciliation nationale, évitant
ainsi à la Tunisie, les drames qui bouleversent
de nombreux pays arabes et musulmans.
J'en appelle à la direction du mouvement tunisien
Nahdha, pour qu'elle prenne conscience des
conséquences néfastes de sa conduite passée
et actuelle et de la politique du pire qu'elle a suivie,
assume ses responsabilités et prenne en considération
les drames qu'elle a provoqués et les victimes
qu'elles a faites.
J'en appelle à l'opposition et aux organisations
humanitaires en Tunisie, pour qu'elles favorisent toute
action tendant à régler les séquelles
de l'épreuve qu'a connue récemment le
pays.
J'en appelle aux sages du mouvement Nahdha, pour qu'ils
définissent se définissent
clairement, rompent définitivement avec le passé
et ses hommes et prennent en charge leur avenir avec
courage et réalisme.
Il leur appartient notamment, d'évaluer correctement
leur expérience et de repenser la manière
la plus adéquate pour que leur projet islamique
reprenne sa voie et sa forme naturelles, à savoir
un mouvement culturel et social d'inspiration islamique,
au service des intérêts supérieurs
du pays.
Il leur appartient notamment d'exiger avec force et
détermination:
1) La démission de tous les dirigeants directement
responsables de cette crise et leur mise à l'écart
de toute position pouvant influer sur l'évolution
future du mouvement.
2) La dissolution de toutes les structures actuelles
du mouvement.
3) L'octroi de tous les pouvoirs à des dirigeants
emprisonnés, tel que Hamadi Jebali, pour prendre
toute initiative utile afin d’entamer un dialogue
avec les autorités en vue de faire libérer
les prisonniers, de permettre le retour des exilés
et de définir un cadre susceptible d’accueillir
ultérieurement les activités islamiques.
Ce dernier volet pourra s'inspirer de l'initiative faite
par Maître Abdel Fettah Mourou, Fadel Beldi et
Ben Aïssa Demni en 1991 et qui visait à
constituer un cadre légal d'accueil aux islamistes.
Telles sont, exprimées succinctement, les idées
que je propose à la concertation entre les Islamistes
du mouvement Nahdah, en espérant qu'elles serviront
ultérieurement de base de dialogue, entre toutes
les parties concernées.
Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï