Directeur: Ahmed Manaï

Appel

 

Mise au point
A propos de l’appel à la libération des prisonniers


Rhapsodie Tunisienne pourrait bien être le titre d’une œuvre romanesque tragi-comique de l’histoire de la Tunisie, de ses hommes et femmes politiques comme le fut le roman de Eduardo Manet, Rhapsodie cubaine (Grasset 1996), pour Cuba. Même avec nettement moins de talent, notre futur romancier ne manquera pas de nous convaincre que le règne de Ben Ali, sera aussi long que celui de Fidel Castro à Cuba. Parole de Manet.

Premier acte :

Un appel au Président de la République pour « la libération des prisonniers politiques pour des raisons humanitaires » a commencé à circuler il y a deux semaines à Paris après que son auteur l’ait couvé pendant deux mois. J’en ai eu copie le vendredi 20 mai. Ce n’était pas à vrai dire le texte historique qu’on nous avait promis et encore moins le discours de la méthode, version arabe, mais l’appel correspondait à ma vision des choses concernant la question des prisonniers. Ayant traversé les 50 ans d’indépendance de la Tunisie et autant de procès politiques et, me rendant compte, tout bêtement, que jamais le pouvoir n’avait cédé à la pression sur ce sujet- à quelques rares exceptions et dans des cas individuels- j’en étais venu très tôt à l’idée qu’il fallait à tout prix chercher à négocier avec le pouvoir. Et je l’avais conseillé à qui de droit, dès 1994.
Cela ne m’a pas empêché d’agir tout au long des années 90, avec mes amis, tunisiens et étrangers, au sein d’associations tunisiennes et avec des ONG internationales, pour faire connaître le drame des prisonniers islamistes alors que les leurs se la coulaient douce, convaincus sans doute que ces derniers constituaient leur capital d’avenir. C’est de la haute stratégie, confortée par une double illusion : à savoir que le sommeil de Ben Ali est depuis quinze ans hanté par le spectre de ses prisonniers et que depuis que les américains ont décidé d’avoir des contacts avec les islamistes modérés, Busch ne dort jamais sans avoir une tendre pensée aux tunisiens.

Deuxième acte :

Connaissant tout le temps et le travail que demande une refonte du texte, je donne mon accord pour le signer en demandant néanmoins de l’expurger de deux phrases et surtout de celle qui m’a semblé me positionner, ainsi que d’éventuels autres signataires indépendants comme moi, dans les luttes qui traversent le Nahdha. Mon interlocuteur, toujours premier en tout, me promit de le faire d’autant « qu’il l’avait fait remarquer à l’auteur bien avant moi », me dit-il.
Je promis de traduire le texte en français, d’aider à collecter des signatures, peut-être même celle de Cheikh Abdel Fettah Mourou que je savais partisan d’une telle démarche et d’aider par la suite à le médiatiser.
Je fis faxer le texte au Cheikh qui me donna aussitôt son accord et le confirmera plus tard à un des initiateurs sans oublier de donner au préposé à l’information quelques adresses emel et des téléphones, notamment celui du correspondant d’Aljazeera à Tunis. Tout baigne donc ou presque…
C’était sans compter avec la machine du Nahdha toujours prompte à phagocyter toute action risquant de contrarier sa stratégie. On bouge de partout, et Freebox aidant, on se téléphone de jour et de nuit durant des heures et… soudain mon portable sonne. J’étais dehors si bien que je n’ai pas reconnu tout de suite la voix. C’était Rached Ghannouchi que je n’avais pas revu depuis 1995 ni entendu au téléphone depuis mon hospitalisation en juillet 2001. Difficile de s’entendre avec toute la circulation automobile, alors on se donne rendez-vous le soir. Rendez-vous manqué. Alors il rappelle le lendemain 30 mai à 15H. On fait ensemble le tour de l’univers puis on descend sur terre… nos analyses divergeaient. Alors les cinq dernières minutes : cet appel et ses initiateurs. Ma réponse est claire: le texte n’est pas le mien et je ne l’ai pas initié. Il appartient aux quatre premiers signataires dont il avait déjà la liste et je l’ai signé parce qu’il n’y avait aucune autre alternative pour les prisonniers, lui conseillant amicalement d’agir dans ce sens. On se quitte en nous promettant de nous revoir un jour dans un pays de Schengen, n’ayant pas personnellement de document de voyage depuis 3 ans et ne comptant pas en demander !
Mon « interlocuteur privilégié » dans cette affaire, me téléphone vers 20H. On bavarde de tout et on revient, tout à fait fortuitement, au texte et à la phrase que j’ai demandé à enlever. Il me répond « qu’ils l’avaient maintenue parce qu’il avait été lui-même convaincu par la suite»…et moi alors, « il aurait fallu au moins me prévenir »… « Celui qui n’est pas d’accord n’a qu’à retirer sa signature » me répond-il ! Sur ce je salue et je coupe la conversation, la mort dans l’âme.

Troisième acte

Le miel et le fiel :

Le mardi 31 mai un des initiateurs de l’appel me téléphone à l’heure du laitier et me demande si j’allais faire un démenti à propos de la manière dont le site nahdha.net venait de rendre compte de l’appel. A moitié endormi je n’ai pas bien compris. Il m’explique alors que le site avait fait ceci et cela…et me promit de me rappeler après ses cours. Je me rendormis.
Et vers 11H j’accède au site nahdha.net. Je me rends compte aussitôt de la supercherie. Une manipulation grossière qui n’aurait pu échapper aux plus débiles, mais qui a curieusement échappé aux initiateurs de l’appel qui sont tous formés à cette école.
Le site présente en effet l’appel comme émanant de Cheikh Abdel Fettah Mourou, Docteur Ziad Doulatli et Ahmed Manaï, ce qui était tout à fait faux, comme expliqué plus haut, et soutenu par des opposants en exil, dont il ne cite pas un seul…et pour cause. Tous sont des démissionnaires ou des dissidents du mouvement nahdha dont les dirigeants n’ont guère envie de leur faire de la publicité. Ce n’est pas bien ni très honnête pour la bonne information mais c’est de bonne guère.
Plus grave encore, trois photos, dont la mienne (je ne sais où ils sont allés la dénicher), illustrent l’information ce qui a dû provoquer la rage de tous ces serviteurs « d’Allah et de la bonne cause des prisonniers ». Je venais de leur ravir la vedette- mais les deux Cheikhs de Tunis aussi- mais c’est à moi que l’on me le fait signifier comme il convient en pareil cas.
Celui qui m’a téléphoné à l’aube me rappelle au milieu de l’après-midi à la fin de ses cours. Professeur de son état, il venait de finir de dispenser son savoir. A peine je décroche le téléphone que l’homme qui ne commençait ses phrases que par un verset du Coran et ne les terminait que par un Hadith et qui était avec moi « Soukkar wa Asal, sucre et miel » comme disent les Egyptiens, me déverse tout son fiel et me débite un chapelet d’injures et d’insanités. Il raccroche aussitôt sans me laisser le temps de lui rendre la monnaie de sa pièce.
Le 01/06/
Je reçois un emel de mon « interlocuteur privilégié » qui me dit : merci Si Ahmed, tu as bien joué avec Ghannouchi et l’équipe du site nahdha.net….auquel je réponds aussitôt : « Tu n’as pas à me remercier Si…parce que je n’ai pas joué. Ce que tu aurais dû faire par contre, à deux reprises au moins, c’est t’excuser (pour l’affaire de l’amendement du texte). Ce vendredi je règle tout avec toi « soldes de tout compte » et je te dis adieu ainsi qu’à tous les autres ».
Il me répond le même jour à 14H54 :
« Depuis que je t’ai connu, jamais, j’ai pensé qu’on arrive à ce point là, j’attendais des coups de tout bord, mais j’ai jamais de toi, quand tu as accepté de participer au piratage et fraude, voire tu t’en fait partie sans aucun mot. .Pourtant on était au téléphone jusqu’à 20h.
Malheureusement ce toi qui a commencé la rupture de notre amitié et certainement tu as bien calculé- avant tout- de choisir ton camp. Moi je n’ai aucun compte à régler avec toi. Sans rancunes ».

Pauvre bougre, j’ai choisi mon camp avant que tu ne viennes au monde !

Epilogue :

L’Appel que ses quatre «coauteurs » et tous ceux qui les ont rejoints, dont Abdel Fettah Mourou, Ziad Doulatli et moi-même, espéraient en faire un événement à la mesure du drame des prisonniers, a été repris par quatre ou cinq sites internet.
La cause qu’il était censé défendre a été occultée par une manipulation de bas- étage et dans laquelle des gens, en mal de reconnaissance et de vedettariat, ont marché les yeux fermés. Mais pourquoi faire un point de fixation sur ce site, alors qu’il y a à travers le monde des millions de sites, des milliers de chaînes de télévision, des centaines de milliers de journaux, dans toutes les langues…et de nombreux médias auraient repris l’information si un minimum d’effort a été déployé ? Non tout cela ne compte pas et seul compte le site nahdha.net.
C’est à se demander vraiment si l’appel n’est pas adressé en priorité au Cheikh Rached ? Alors Si Rached, un petit effort en direction de tes enfants abandonnés et ils traverseront la Manche à la nage pour venir manger dans ta main !
Au responsable de ce site : Qui que tu sois, bravo ! Tu es vraiment un grand chef. Je te remercie de m’avoir permis de vérifier, encore une fois, cette loi immuable de la nature, à savoir que « les nains vieillissent mais ne grandissent jamais ». Et sois gentil, retires ma photo s’il te plaît, de crainte que certains ne fassent une crise cardiaque en la regardant.
A Hammadi Jebali, le seul détenu que je connais vraiment parmi les quatre cents prisonniers et plus : Depuis 15 ans, ton drame est le mien et ton appel à te sortir avec tes frères de l’enfer où vous êtes, me transperce le cœur. Tu dois te souvenir- tu liras ce texte un jour- des prisonniers de 1981, du travail formidable que nous avons accompli à la section de la LTDH de Sousse, avec notamment le Dr Hammadi Farhat, les regrettés Taieb Kacem et Ali Larnaout, président de la section.Ce n’est pas ce travail et bien d’autres efforts qui ont permis la libération des prisonniers mais la lettre de Cheikh Mourou et les efforts de MM. Mzali et Ben Slama en direction du président Bourguiba. Tu le sais bien !
Au Président Ben Ali enfin. Vos conseillers et tous vos fonctionnaires, doivent vous informer que tous ceux qui sont en face de vous, mêmes unis, ce qu’ils ne seront jamais, ne menacent pas votre pouvoir.
Alors s’il vous plaît Monsieur Le Président, un petit geste en faveur des prisonniers qui ont trop longtemps souffert.


Paris le 02/06/05
Ahmed Manaï

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